Il se pourrait que dans l’abécédaire de Philippe Sireuil, cet anglicisme et son interprétation fassent figure de provocation voire de coquetterie. À mes yeux il n’en est rien.
Tous les artisans d’un spectacle conduit par Philippe partageront, sans le moindre doute, mes souvenirs de répétition et parfois de représentation.
Empruntée au « noble art » cette expression pour dire « hors jeu », « hors maîtrise », « hors concurrence » est un état, plus qu’un constat. C’est ce moment à la fois magique et terrible, douloureux et jubilatoire, fragile et révélateur, qui conduit à l’abandon … de soi-même et même d’une certaine lucidité de « nos » actes théâtraux.
Philippe Sireuil adore cet espace d’une conscience réduite, la sienne et celle de ceux avec qui il travaille sur le plateau. La fatigue comme une dimension de l’expérimentation. L’épuisement comme un ultime espace d’audace. La saturation comme une prospection désespérée pour fouiller les derniers recoins de nos résistances.
Je le revois, après des heures de répétition, assis sur sa chaise (il n’a plus tellement l’énergie de se lever) lancer des remarques, des indications, des discours de plus en plus complexes à ses comédiens épuisés, saturés, fragilisés et peu enclins à poursuivre. Il le sait, il force le passage, il prolonge délibérément l’explication, il joue des nombreuses reprises qu’il exige. Peu importe, selon lui, ce qui en restera. Les strates de notre subconscient en garderont une mémoire instinctive, difficile à jauger et certainement pas quantifiable.
Un comédien knock-out debout dans la défiance de son art est certainement plus « juste », plus « fort », plus « convaincant » quand il ne maîtrise pas l’ensemble de son talent, de son intelligence, de son travail forcené.
Je « déteste » Philippe Sireuil dans ces moments d’une cruauté rare !
Mais, je reconnais humblement et honnêtement, que cet état second m’a fait comprendre et jouer et construire des propositions qu’il eut été difficile d’inventer dans la conscience parfaite de mes fantasmagories et projections personnelles.
Enfin, en fin psychologue de la relation « plateau-public », il aime particulièrement agresser les spectateurs là où cela dérange. Dans une certaine mesure, celle du respect à coup sûr ! Mais je sais aussi que les knock-out qu’il « inflige » à ses adeptes font partie intégrante de sa générosité, de son originalité et de sa tendresse pour l’art de devenir un peu plus conscient de son humanité … provisoire.
Philippe Morand



