
En automne 2009, Philippe Sireuil monte LA MUSICA DEUXIÈME de Marguerite Duras en Suisse avec Michel Voïta et Anne Martinet (à Genève, Théâtre l’Alchimic et Lausanne, Théâtre Vidy-Lausanne)1. Après avoir été mon professeur à la HETSR (Haute école de Théâtre de Suisse Romande) — Manufacture de Lausanne, il me demande de l’assister sur ce projet. Je découvre en tant qu’observatrice cette fois-ci, ce qu’est la mise en branle du « jeu » aiguillonné par Philippe. Ce mot — très vague, très spécifique au théâtre — me semble refléter en substance son moteur théâtral.
Dès le premier jour de répétition, le texte appris, les corps entrent directement dans l’espace sans lecture préliminaire ni préparation dramaturgique. Tout va se construire à partir du jeu, à partir des tentatives physiques et concrètes.
Au commencement, un plateau vide et un solo de John Cale au piano. La scénographie ( que Philippe a lui-même imaginée) déjà montée représente un couloir d’hôtel2. Philippe souhaite que le spectateur soit face au vide absolu. L’ambiance sonore aidera le public à entrer dans une position d’écoute. Il compare cette musique à l’écriture de Duras, toutes deux comportant des trous stimulant l’imagination.
Les acteurs (Philippe ne veut pas parler de « personnage », il rejette dans son travail toute tradition stanislavskienne), Philippe les veut complètement trempés à leur entrée, corps dégoulinants tels des naufragés se demandant comment ils ont échappé à la mort. Ils passeront habillés sous la douche — jet de karcher et non un vaporisateur d’eau — anéantis par l’inconfort. Ils devront penser d’entrée de jeu à une fin de journée ; tête meurtrie, corps giflés par le prononcé du divorce et par l’orage.
Philippe sait déjà précisément ce qu’il veut à tous les niveaux avant même d’engager les répétitions : univers, ambiance, forme de la représentation, sens du texte, rythme. La scénographie montée, la musique choisie, les premières images préexistent en lui, vivantes. C’est au jeu des acteurs à se déployer sous son oeil directif et son exigence folle. Exercice minutieux pendant lequel texte et corps sont orchestrés en une partition complexe qu’il dirige et gui produit au final une vision forte.
Sur le plan du texte, il faut travailler tout d’abord plusieurs registres : la recherche de concret, la conscience des adresses, la respiration-ponctuation, la hauteur de la voix.
Il insiste sur l’importance de mettre un corps à l’écriture de Duras. En aucun cas il ne faut être intimidé par elle. Les acteurs ont parfois tendance à surfer sur la vague du texte alors que c’est à eux que revient de jouer la vague qui engendre le mot.
Il attire l’attention sur le fait que le texte a un aspect poétique qui lui donne sa beauté et peut apporter une couleur nostalgique. Il voudrait que les acteurs explorent plutôt le concret, la matière des mots, la rudesse de la situation, les failles, les trous. Il veut y trouver la vie sans peur de charrier aussi le prosaïsme un peu idiot du quotidien. Philippe explique que si les acteurs cherchent le côté éthéré, poétique, nostalgique, étrangement on n’entend plus ce qu’ils disent. Paradoxalement, le concret et le prosaïque donnent plus de poésie, plus de polysémie au texte et à la représentation.
Expérimenter le concret c’est être un acteur actif, dynamique, qui cherche dans et avec la phrase, qui cherche ses mots sur le moment pour dire quelque chose se dévoilant à l’instant même. Ancrer le jeu ici et maintenant. Ainsi la parole ne peut-elle préexister à la pensée : Anne-Marie Roche et Michel Nollet n’ont jamais prévu auparavant ce qu’ils disent à cet instant où cela surgit.
Les adresses doivent être parfaitement définies. Il ne peut y avoir de phrases laissées dans le flou. Quand on respecte la ponctuation de Duras, on bloque la pensée. À chaque intention sa respiration ; la pensée doit être dite comme un flux. Si l’acteur a étudié son texte en respectant la ponctuation et les temps notés, il lui faut faire le difficile travail de désapprendre.
Vocalement, Philippe sollicite un travail musical des intonations, du rythme, des hauteurs du son. Il demande à Anne de travailler plus dans le grave de la voix et de penser constamment à timbrer. Sa voix voilée à certains moments amplifie l’aspect nostalgique et poétique du texte alors qu’il veut éviter justement cette dimension.
Le corps est objet également d’un exercice rigoureux. Tout est calculé : depuis le plus petit élément — regards, jeux de têtes, mains, pieds, genoux, épaules -, jusqu’à l’ensemble — positions, composition de l’espace, déplacements, prise en compte de deux publics affrontés. Le regard est contrôlé à chaque instant dans son intention, sa direction, sa durée. Il insiste pour que les pieds restent joints, talons collés, pointes des pieds un peu à l’extérieur ; jamais parallèles, jamais écartés, jamais l’un devant l’autre. Les genoux doivent être tendus. Cette position lui paraît naturelle, moins aux acteurs. Je remarque qu’il se tient ainsi dans la vie de tous les jours.
La recherche minutieuse s’impose aussi compte tenu de l’espace. Le dispositif scénographique, la proximité du public, placent le spectateur dans une position de voyeur. En effet, le tulle et la manière dont la scénographie intègre les spectateurs provoquent un effet-loupe. C’est une sorte de zoom que le public doit opérer vers le jeu. Cela nécessite de la part des acteurs un jeu d’une grande finesse, un jeu plus cinéma ou intimiste (concret) que théâtral. Ils sont dans leur bulle, entre eux, à la limite parfois du chuchotement, dans le secret vacillant de leur effondrement. Pour le spectateur, cela nécessite de faire la démarche d’aller vers eux s’il le veut. Parfois le spectateur devra tendre l’oreille. Si tout n’est pas audible, ce n’est pas grave selon Philippe et peu importe si cela fâche. Philippe tient vraiment à ce que ce soit le public qui aille vers les acteurs et non l’inverse. La musique, la manière dont la lumière monte, tout le préambule aide à focaliser le regard et l’écoute. C’est au spectateur de travailler. Il n’est pas au théâtre pour « entendre », mais pour « écouter » : « écouter » implique une décision et une action. Aller vers l’Autre qu’est l’acteur, être prêt au voyage, s’émanciper et non s’installer dans un fauteuil d’illusions et subir.
Pour mieux comprendre encore le jeu que Philippe insuffle, il faut passer par la clé de la forme. Il aime citer ceci pour illustrer cette problématique :
« Si un jour tu as des doutes sur ta foi, si un jour tu as des doutes sur la nécessité de prier, mets-toi à genoux, ton corps s’en souviendra pour toi. »
Sans cesse, il crée avec les acteurs une partition, texte enrichi des indications, sorte d’annotations musicales (rythme, musique, fort/ moins fort, aigu, grave, point d’orgue, etc.). Il construit parallèlement une structure de positionnements et de déplacements dans l’espace. Pourtant ce ne sont pas les déplacements qui importent pour lui, ce n’est pas la forme, mais ce avec quoi on la remplit : le jeu. Cette forme est nécessaire au départ, comme le vase est la forme fixe nécessaire pour porter l’eau, comme le corps se met en position précise pour entrer dans la prière, ici dans le rituel du jeu. C’est de la netteté et de la consistance de la forme qu’émergent la vie et la force, qu’émerge le jeu des acteurs.



