J‑Jeu

J‑Jeu

Le 20 Avr 2011
Anne Martinet et Philippe Morand dans LA MUSICA DEUXIÈME de Marguerite Duras, décor Vincent Lemaire et Philippe Sireuil, costumes, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Compagnie Phénix et Théâtre Vidy-Lausanne, 2009. Photo Lorenzo Chiandotto.
Anne Martinet et Philippe Morand dans LA MUSICA DEUXIÈME de Marguerite Duras, décor Vincent Lemaire et Philippe Sireuil, costumes, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Compagnie Phénix et Théâtre Vidy-Lausanne, 2009. Photo Lorenzo Chiandotto.

A

rticle réservé aux abonné·es
Anne Martinet et Philippe Morand dans LA MUSICA DEUXIÈME de Marguerite Duras, décor Vincent Lemaire et Philippe Sireuil, costumes, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Compagnie Phénix et Théâtre Vidy-Lausanne, 2009. Photo Lorenzo Chiandotto.
Anne Martinet et Philippe Morand dans LA MUSICA DEUXIÈME de Marguerite Duras, décor Vincent Lemaire et Philippe Sireuil, costumes, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Compagnie Phénix et Théâtre Vidy-Lausanne, 2009. Photo Lorenzo Chiandotto.
Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕
Anne Martinet et Michel Vaïta dans LA MUSICA DEUXIÈME de Marguerite Duras, décor Vincent Lemaire et Philippe Sireuil, costumes, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre de !’Alchimie, Genève, 2009. Photo Mario Del Curto.
Anne Mar­tinet et Michel Vaï­ta dans LA MUSICA DEUXIÈME de Mar­guerite Duras, décor Vin­cent Lemaire et Philippe Sireuil, cos­tumes, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre de !’Alchimie, Genève, 2009. Pho­to Mario Del Cur­to.

En automne 2009, Philippe Sireuil monte LA MUSICA DEUXIÈME de Mar­guerite Duras en Suisse avec Michel Voï­ta et Anne Mar­tinet (à Genève, Théâtre l’Alchimic et Lau­sanne, Théâtre Vidy-Lau­sanne)1. Après avoir été mon pro­fesseur à la HETSR (Haute école de Théâtre de Suisse Romande) — Man­u­fac­ture de Lau­sanne, il me demande de l’assister sur ce pro­jet. Je décou­vre en tant qu’observatrice cette fois-ci, ce qu’est la mise en bran­le du « jeu » aigu­il­lon­né par Philippe. Ce mot — très vague, très spé­ci­fique au théâtre — me sem­ble refléter en sub­stance son moteur théâ­tral.
Dès le pre­mier jour de répéti­tion, le texte appris, les corps entrent directe­ment dans l’espace sans lec­ture prélim­i­naire ni pré­pa­ra­tion dra­maturgique. Tout va se con­stru­ire à par­tir du jeu, à par­tir des ten­ta­tives physiques et con­crètes.
Au com­mence­ment, un plateau vide et un solo de John Cale au piano. La scéno­gra­phie ( que Philippe a lui-même imag­inée) déjà mon­tée représente un couloir d’hôtel2. Philippe souhaite que le spec­ta­teur soit face au vide absolu. L’ambiance sonore aidera le pub­lic à entr­er dans une posi­tion d’écoute. Il com­pare cette musique à l’écriture de Duras, toutes deux com­por­tant des trous stim­u­lant l’imagination.
Les acteurs (Philippe ne veut pas par­ler de « per­son­nage », il rejette dans son tra­vail toute tra­di­tion stanislavski­enne), Philippe les veut com­plète­ment trem­pés à leur entrée, corps dégouli­nants tels des naufragés se deman­dant com­ment ils ont échap­pé à la mort. Ils passeront habil­lés sous la douche — jet de karcher et non un vapor­isa­teur d’eau — anéan­tis par l’inconfort. Ils devront penser d’entrée de jeu à une fin de journée ; tête meur­trie, corps giflés par le pronon­cé du divorce et par l’orage.
Philippe sait déjà pré­cisé­ment ce qu’il veut à tous les niveaux avant même d’engager les répéti­tions : univers, ambiance, forme de la représen­ta­tion, sens du texte, rythme. La scéno­gra­phie mon­tée, la musique choisie, les pre­mières images préex­is­tent en lui, vivantes. C’est au jeu des acteurs à se déploy­er sous son oeil direc­tif et son exi­gence folle. Exer­ci­ce minu­tieux pen­dant lequel texte et corps sont orchestrés en une par­ti­tion com­plexe qu’il dirige et gui pro­duit au final une vision forte.
Sur le plan du texte, il faut tra­vailler tout d’abord plusieurs reg­istres : la recherche de con­cret, la con­science des adress­es, la res­pi­ra­tion-ponc­tu­a­tion, la hau­teur de la voix.
Il insiste sur l’importance de met­tre un corps à l’écriture de Duras. En aucun cas il ne faut être intimidé par elle. Les acteurs ont par­fois ten­dance à surfer sur la vague du texte alors que c’est à eux que revient de jouer la vague qui engen­dre le mot.
Il attire l’attention sur le fait que le texte a un aspect poé­tique qui lui donne sa beauté et peut apporter une couleur nos­tal­gique. Il voudrait que les acteurs explorent plutôt le con­cret, la matière des mots, la rudesse de la sit­u­a­tion, les failles, les trous. Il veut y trou­ver la vie sans peur de char­ri­er aus­si le prosaïsme un peu idiot du quo­ti­di­en. Philippe explique que si les acteurs cherchent le côté éthéré, poé­tique, nos­tal­gique, étrange­ment on n’entend plus ce qu’ils dis­ent. Para­doxale­ment, le con­cret et le prosaïque don­nent plus de poésie, plus de poly­sémie au texte et à la représen­ta­tion.
Expéri­menter le con­cret c’est être un acteur act­if, dynamique, qui cherche dans et avec la phrase, qui cherche ses mots sur le moment pour dire quelque chose se dévoilant à l’instant même. Ancr­er le jeu ici et main­tenant. Ain­si la parole ne peut-elle préex­is­ter à la pen­sée : Anne-Marie Roche et Michel Nol­let n’ont jamais prévu aupar­a­vant ce qu’ils dis­ent à cet instant où cela sur­git.
Les adress­es doivent être par­faite­ment définies. Il ne peut y avoir de phras­es lais­sées dans le flou. Quand on respecte la ponc­tu­a­tion de Duras, on bloque la pen­sée. À chaque inten­tion sa res­pi­ra­tion ; la pen­sée doit être dite comme un flux. Si l’acteur a étudié son texte en respec­tant la ponc­tu­a­tion et les temps notés, il lui faut faire le dif­fi­cile tra­vail de dés­ap­pren­dre.
Vocale­ment, Philippe sol­licite un tra­vail musi­cal des into­na­tions, du rythme, des hau­teurs du son. Il demande à Anne de tra­vailler plus dans le grave de la voix et de penser con­stam­ment à tim­br­er. Sa voix voilée à cer­tains moments ampli­fie l’aspect nos­tal­gique et poé­tique du texte alors qu’il veut éviter juste­ment cette dimen­sion.
Le corps est objet égale­ment d’un exer­ci­ce rigoureux. Tout est cal­culé : depuis le plus petit élé­ment — regards, jeux de têtes, mains, pieds, genoux, épaules -, jusqu’à l’ensemble — posi­tions, com­po­si­tion de l’espace, déplace­ments, prise en compte de deux publics affron­tés. Le regard est con­trôlé à chaque instant dans son inten­tion, sa direc­tion, sa durée. Il insiste pour que les pieds restent joints, talons col­lés, pointes des pieds un peu à l’extérieur ; jamais par­al­lèles, jamais écartés, jamais l’un devant l’autre. Les genoux doivent être ten­dus. Cette posi­tion lui paraît naturelle, moins aux acteurs. Je remar­que qu’il se tient ain­si dans la vie de tous les jours.
La recherche minu­tieuse s’impose aus­si compte tenu de l’espace. Le dis­posi­tif scéno­graphique, la prox­im­ité du pub­lic, pla­cent le spec­ta­teur dans une posi­tion de voyeur. En effet, le tulle et la manière dont la scéno­gra­phie intè­gre les spec­ta­teurs provo­quent un effet-loupe. C’est une sorte de zoom que le pub­lic doit opér­er vers le jeu. Cela néces­site de la part des acteurs un jeu d’une grande finesse, un jeu plus ciné­ma ou intimiste (con­cret) que théâ­tral. Ils sont dans leur bulle, entre eux, à la lim­ite par­fois du chu­chote­ment, dans le secret vac­il­lant de leur effon­drement. Pour le spec­ta­teur, cela néces­site de faire la démarche d’aller vers eux s’il le veut. Par­fois le spec­ta­teur devra ten­dre l’oreille. Si tout n’est pas audi­ble, ce n’est pas grave selon Philippe et peu importe si cela fâche. Philippe tient vrai­ment à ce que ce soit le pub­lic qui aille vers les acteurs et non l’inverse. La musique, la manière dont la lumière monte, tout le préam­bule aide à focalis­er le regard et l’écoute. C’est au spec­ta­teur de tra­vailler. Il n’est pas au théâtre pour « enten­dre », mais pour « écouter » : « écouter » implique une déci­sion et une action. Aller vers l’Autre qu’est l’acteur, être prêt au voy­age, s’émanciper et non s’installer dans un fau­teuil d’illusions et subir.
Pour mieux com­pren­dre encore le jeu que Philippe insuf­fle, il faut pass­er par la clé de la forme. Il aime citer ceci pour illus­tr­er cette prob­lé­ma­tique :
« Si un jour tu as des doutes sur ta foi, si un jour tu as des doutes sur la néces­sité de prier, mets-toi à genoux, ton corps s’en sou­vien­dra pour toi. »
Sans cesse, il crée avec les acteurs une par­ti­tion, texte enrichi des indi­ca­tions, sorte d’annotations musi­cales (rythme, musique, fort/ moins fort, aigu, grave, point d’orgue, etc.). Il con­stru­it par­al­lèle­ment une struc­ture de posi­tion­nements et de déplace­ments dans l’espace. Pour­tant ce ne sont pas les déplace­ments qui impor­tent pour lui, ce n’est pas la forme, mais ce avec quoi on la rem­plit : le jeu. Cette forme est néces­saire au départ, comme le vase est la forme fixe néces­saire pour porter l’eau, comme le corps se met en posi­tion pré­cise pour entr­er dans la prière, ici dans le rit­uel du jeu. C’est de la net­teté et de la con­sis­tance de la forme qu’émergent la vie et la force, qu’émerge le jeu des acteurs.

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
Partager
auteur
Écrit par Julie-Kazuko Rahir
Née en Bel­gique en 1981, Julie-Kazuko Rahir est diplômée d’un Mas­ter de Let­tres mod­ernes de Paris IV-Sor­bonne et...Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
#108
mai 2025

Philippe Sireuil, les coulisses d’un doute

21 Avr 2011 — Le petit garçon, déguisé en indien, joue sur la pelouse avec un camarade déguisé en cow-boy. Pour les nécessités de…

Le petit garçon, déguisé en indi­en, joue sur la pelouse avec un cama­rade déguisé en cow-boy. Pour les…

Par Philippe Sireuil
Précédent
19 Avr 2011 — Il se pourrait que dans l’abécédaire de Philippe Sireuil, cet anglicisme et son interprétation fassent figure de provocation voire de…

Il se pour­rait que dans l’abécédaire de Philippe Sireuil, cet angli­cisme et son inter­pré­ta­tion fassent fig­ure de provo­ca­tion voire de coquet­terie. À mes yeux il n’en est rien.Tous les arti­sans d’un spec­ta­cle con­duit par Philippe…

Par Philippe Morand
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?