DANS CERTAINS CIMETIÈRES d’Italie et d’Espagne (ailleurs aussi peut-être, je l’ignore …), il existe des « columbariums à cercueils ». Construits en dur comme ceux qui accueillent chez nous les urnes funéraires, ces monuments verticaux permettent une superposition des dépouilles parfois vertigineuse : il n’est pas rare de voir huit ou dix rangées de tombes empilées dans un seul ensemble. Curieusement, de cette conception architecturale avant tout ergonomique se dégage une poésie particulière pour le visiteur venu du Nord. Le rappel des images sordides de tiroirs des morgues vues dans les polars cinématographiques y est bousculé et contredit par la lumière méditerranéenne et les couleurs vives des fleurs aux vases abondamment suspendus à ces « murs de morts ».
Dans LE SANG DES AMIS, de Jean-Marie Piemme, mis en scène par Jean Boillot, deux éléments scénographiques inscrivent de la permanence au coeur d’un dispositif sans cesse mouvant. Il s’agit de la « cabine du speaker » d’une part (nous en reparlerons bientôt) et de l’ébauche d’un « mur des morts » d’autre part. Celui-ci est dû à la scénographe Laurence Villerot et semble concrétiser sur le plateau avec une rare pertinence l’aphorisme énoncé de nombreuses fois par Piemme ces dernières années pour parler de son théâtre, et qui s’applique merveilleusement à son projet shakespearien : « La disparition, c’est ce qui fait de la place »1.
Lorsque l’auteur belge synthétise de la sorte l’un des axes thématiques majeurs de son abondante production, il souligne la riche ambiguïté du traitement opéré : depuis son premier texte écrit en 19862 , jusqu’à ce récent SANG DES AMIS, si la disparition est centrale, elle n’apparaît jamais sur le mode strict de la déploration nostalgique. Les regrets n’intéressent pas Piemme ; l’espace vidé, oui. Lorsque des idées, des États, des hommes disparaissent, c’est pour laisser place à d’autres et qu’une histoire nouvelle commence. Traiter de la disparition, c’est donc avant tout tenter de définir les nouveaux territoires vierges, ces sols neufs où les cadavres décomposés de ce qui fut fournissent le terreau de ce qui sera.
Dans LE SANG DES AMIS, la disparition prend la forme de l’assassinat politique, véritable moteur dramaturgique. Celui de Pompée d’abord, celui de César ensuite engendrent le récit. Littéralement, les disparitions font place au récit.
La trame des tragédies romaines de Shakespeare offre donc à Piemme un terrain d’écriture où cette vision de la disparition trouve pleinement sa place, aux confluents d’autres motifs thématiques récurrents de son oeuvre. Aux premiers rangs desquels la guerre civile (LE SANG DES AMIS est le troisième volet d’une trilogie3 qui y est consacrée, après LA MAIN QUI MENT4 et AVALER L’OCÉAN5 ; l’inaugural NEIGEE N DÉCEMBRsEe déployait déjà sur fond de guerre civile), l’exercice du pouvoir (central dans SANS MENTIR6, 19537, CAFÉ DES PATRIOTES8, VILLA CONGO9 … ), la trahison, l’entremêlement des sphères publiques et privées, etc. Notons que la réécriture shakespearienne occupe actuellement une place de choix dans la production de l’auteur. À l’heure où LE SANG DES AMIS est publié chez Actes Sud, la maison d’édition belge Aden fait paraître un recueil de monologues, RIEN D’OFFICIEL, dans lequel Piemme rend contemporains les trajets imaginaires de cinq personnages secondaires issus de cinq grandes pièces de Shakespeare10.
Comme Ivo van Hove avant eux11, Piemme, Boillot et leurs acteurs s’emparent avec fougue du matériau romain shakespearien pour le faire parler au présent. À l’instar du metteur en scène flamand, ils déploient un dispositif généreux, politique et ludique. Celui de Van Hove misait prioritairement sur la singularité de la dramaturgie du rapport scène/ salle ; celui-ci se distingue par deux axes scéniques clairs et entremêlés : son traitement sonore polyphonique d’une part, son modèle dramaturgique attaché au motif de la reconstitution d’autre part.
Boillot connaît bien Piemme ; il sait que le motif de la reconstitution, héritage direct de la canonique « scène de rue » brechtienne, est un des éléments centraux dans la démarche de l’auteur12 . En montrant sur scène des « reconstitutions » de ce qui a déjà eu lieu, le théâtre se dédouble, s’affranchit des contraintes de l’Incarnation et de la Vérité univoque, déplace ses lignes vers davantage de ludicité, de doute, permet l’usage alterné du dramatique et de l’épique. Le spectateur est d’emblée deux fois en position de juge : juge des actions montrées et, simultanément, juge de la capacité du personnage (ou de l’acteur) à les reconstituer. On se positionne face à un événement et, dans le même temps, on jauge le degré de fidélité avec lequel celui-ci nous est transmis.
EN DIX ANS seulement, la compagnie islandaise Vesturport est devenue l’une des troupes de théâtre les plus marquantes en Europe.…




