EN DIX ANS seulement, la compagnie islandaise Vesturport est devenue l’une des troupes de théâtre les plus marquantes en Europe. Elle doit sa renommée principalement au défi physique que représentent ses productions. Il n’y a là rien de surprenant si l’on se souvient que Gisli Örn Gardarsson, l’un de ses co-fondateurs, a suivi une double formation de gymnaste et d’acteur, a fait partie de l’équipe nationale islandaise et concouru aux championnats d’Europe. Gardarsson s’apprête maintenant à emmener Vesturport à un évènement d’un tout autre genre remporté par sa compagnie : le Prix européen du théâtre 2001.
Vesturport a d’abord provoqué l’étonnement par la réalisation de ROMEO AND JULIET. La production, créée à Reykjavik en 2002, a été représentée un an plus tard au théâtre Young Vic à Londres. Elle ne ressemblait à aucune des productions de la tragédie de Shakespeare que l’on avait déjà pu voir par le passé. Les acteurs traversaient une passerelle rouge en sautant, volant et pirouettant pour exprimer la rivalité entre les Montaigu et les Capulet. Roméo, joué par Gardarsson en personne, pendait à un chandelier tête en bas tandis que Juliette l’embrassait. Pour matérialiser son isolement, Juliette était assise dans un cerceau suspendu. Des acrobaties aériennes étaient également associées à un comique terre-à-terre : la Nourrice était jouée par un homme grassouillet portant barbe et faux seins. Une mise en scène extravagante, pétillante, inventive et immédiatement populaire.
Depuis lors, Vesturport a porté à la scène un grand nombre de productions. En 2005, la troupe a présenté WOYZECK de Buchner dans une version où l’on trouvait un aquarium géant dans lequel deux personnages se livraient à un moment donné à de tumultueux ébats amoureux ; cette production marqua par ailleurs le début d’un partenariat musical avec Nick Cave et Warren Ellis, dont la partition mêlait bard rock et chansons populaires. La réalisation probablement la plus aboutie de Vesturport fut donnée en 2006, une version de LA MÉTAMORPHOSE de Kafka réalisée en partenariat avec le Lyric Hammersmith à Londres dans une mise en scène cosignée par Gardarsson et David Farr. La fable de Kafka, évoquant un homme gui découvre un matin au réveil gu’ il a été transformé en coléoptère, fut considérée comme une puissante métaphore du fascisme : l’isolement du héros, coupé de sa famille grotesque et brutale, était également évoqué par cette même image du personnage pendant du plafond tête en bas.
Cette production a tourné dans toute l’Europe puis présentée à Séoul et à New York. Dans les années qui ont suivi, Vesturport s’est transformée en une véritable centrale créatrice. Elle s’est engagée auprès de jeunes publics du monde entier. Elle a produit quatre longs métrages. Plus récemment, elle a mis en scène sa propre interprétation du FAUST de Goethe. Plutôt que de tenter de circonscrire toute l’ oeuvre, elle a situé l’histoire dans une maison de retraite dont le pensionnaire le plus âgé, un acteur, se trouve plongé dans un imaginaire faustien : imaginaire qui conduisit de nouveau la compagnie à réaliser des acrobaties spectaculaires dans un fi.let suspendu au-dessus du public. Quelle direction va prendre à présent Vesturport ?
En dix ans, la troupe, franchissant les frontières de l’Islande, est devenue mondialement célèbre pour sa jeunesse, son énergie et sa volonté d’offrir une vision radicalement nouvelle des grands classiques européens. Parlant avec Gisli Örn Gardarsson à Londres en septembre dernier, j’ai découvert qu’il avait perdu une partie de son goût à se suspendre aux trapèzes tête en bas. Mais ni lui, ni sa troupe, qui constitue un collectif extraordinaire, n’ont perdu leur envie de mettre en scène les grands chefsd’ oeuvre du théâtre et de la littérature européens. Un mois après notre rencontre, Gisli m’a indiqué par courriel que son prochain projet serait LES FRÈRES KARAMAZOV. Même si Vesturport est conduit à évoluer avec le temps, une chose est claire : la compagnie n’a rien perdu de son insolence ni de son enthousiasme pour la haute volée.
Traduit de l’anglais par Émilie Syssau.
![Margret Vilhjalmsdottir et Nina Dogg Filippusdottir dans ROMEO & ]ULIET de William Shakespeare, mise en scène Vesturport, Young Vic Theatre, Londres, 2003. Photo Vesturport.](https://alternativestheatrales.be/wp-content/uploads/2011/04/AT108-84-1024x870.webp)
![Margret Vilhjalmsdottir et Nina Dogg Filippusdottir dans ROMEO & ]ULIET de William Shakespeare, mise en scène Vesturport, Young Vic Theatre, Londres, 2003. Photo Vesturport.](https://alternativestheatrales.be/wp-content/uploads/2011/04/AT108-84-768x652.webp)

