Philippe Sireuil, un artiste sur le qui-vive

Qui-vive … une sonorité tranchante pour un mot affûté, « prêt à bondir », comme Philippe Sireuil. Car, sous le port altier et le verbe élégant de l’homme de théâtre, on soupçonne l’intranquillité, cette compagne fatale des esprits affamés.
Les désirs en crue ne laissent guère de répit à cet homme qui marche … penché en avant, les yeux plissés. Fin comme une lame, son regard s’aiguise au contact de la pensée et au fil de la parole.
L’inclinaison des êtres filiformes de Giacometti n’est qu’à un battement de cils de la douce inclination de Sireuil pour l’inexploré.
L’artiste ne marche pas seul, mais se laisse guider par les puissantes lumières des précédents. À ses côtés, des contemporains défrichent, avec lui. Devant lui, s’étale une ombre paradoxale, la sienne, portée au-delà de lui. C’est vers elle qu’il s’incline, perd l’équilibre, c’est elle qu’il suit inlassablement, et dont il scrute la silhouette ambiguë ; un imaginaire abyssal tout entier ouvert à ses pieds, comme un infini champ de possibles, une sphinge nébuleuse, qui sans cesse questionne. L’enfer du visionnaire, la mine de l’artiste …
Aux anciens, comme aux contemporains, Sireuil répond sur un plateau, mais il ne passe des pages aux planches et ne donne la voix aux mots que quand il se sent en phase avec les oeuvres. On ne monte pas LE ROI LEAR, les tragédies de Racine ou la poésie durassienne à n’importe quel âge. On ne percute la portée véritable des textes que dans le dialogue intime qu’ils instaurent avec notre propre vie. Rester sur le qui-vive, c’est se tenir prêt à bondir sur les textes, les empoigner et leur répondre au moment propice.
Sireuil part à la rencontre de chaque texte qu’il met en scène. Pour chacun, il fait le vide puis élabore un nouvel écrin scénique. Sireuil résiste au style. Dans son univers mutant, on repère pourtant certaines obsessions ; l’omnipotence de la lumière, qu’il signe au même titre que la mise en scène. Obsédante lumière qui va marquer jusqu’aux noms des compagnies qu’il dirige Crépuscule, La Servante … La lumière-couleur habille le plateau, guide l’esprit de l’acteur et donne au jeu sa tonalité singulière.

J’ai rencontré le travail de Philippe Sireuil en clair-obscur il y a six ans. Mon ami et complice de salles obscures, Cédric Dorier1 m’emmenait voir LES MOTS SAVENT PAS DIRE. Nous sommes entrés en badinant dans le théâtre de poche et ressortis sans voix. Brillamment porté par un quatuor d’acteurs romands, le texte de Pascal Rebetez a sonné particulièrement sombre, onirique et brut ce soir-là. Quelques jours et lunes plus tard, j’entrais avec réserve dans LA FORÊT bariolée d’Ostrovski. La saison suivante, je m’abandonnais au trouble de BÉRÉNICE, créée au bien-nommé Théâtre de la Place des Martyrs. C’était un samedi soir en Belgique, je faisais partie d’une délégation du Théâtre de Carouge-Atelier de Genève, coproducteur de la pièce. Dès le lendemain, nous entrions dans l’espace monochrome du MISANTHROPE, évidemment bleu. Quelques mois plus tard, le duo de LA MUSICA DEUXIÈME portait avec une sensualité mélancolique, la violence sourde des regrets amoureux. PLEUREZ MES YEUX, PLEUREZ, l’adaptation par le metteur en scène du Cid de Corneille, au titre aussi remuant que la tragédie fut monumentale sur le plateau, je pense notamment à la tension de la relation père/ fils, entre Don Diègue et Don Rodrigue. L’obstacle amoureux, l’héroïsme, le renoncement, la solitude existentielle, la faille, la tentation de la violence ou de la folie, le courage sont autant de manifestations humaines que le metteur en scène décline avec une fraîcheur renouvelée.
Parce qu’il ne cède pas au bégaiement esthétique, Sireuil a le « qui vive » contagieux. Son oeuvre rend alerte, dans la salle comme sur la scène.
Christine Laure Hirsig
- Comédien et metteur en scène suisse romand, directeur artistique de la compagnie Les Célébrants. ↩︎

