Q‑Qui-vive
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Q‑Qui-vive

Le 13 Avr 2011
Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
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Philippe Sireuil, un artiste sur le qui-vive

Vincent Bonillo dans BÉRÉNICE de Jean Racine, décor Vincent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre de Carouge / Atelier de Genève, La Servante, Théâtre de la Place des Martyrs, 2009. Photo Marc Vanappelghem.
Vin­cent Bonil­lo dans BÉRÉNICE de Jean Racine, décor Vin­cent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre de Carouge / Ate­lier de Genève, La Ser­vante, Théâtre de la Place des Mar­tyrs, 2009. Pho­to Marc Vanap­pel­ghem.

Qui-vive … une sonorité tran­chante pour un mot affûté, « prêt à bondir », comme Philippe Sireuil. Car, sous le port alti­er et le verbe élé­gant de l’homme de théâtre, on soupçonne l’intranquillité, cette com­pagne fatale des esprits affamés.
Les désirs en crue ne lais­sent guère de répit à cet homme qui marche … penché en avant, les yeux plis­sés. Fin comme une lame, son regard s’aiguise au con­tact de la pen­sée et au fil de la parole.
L’inclinaison des êtres fil­i­formes de Gia­comet­ti n’est qu’à un bat­te­ment de cils de la douce incli­na­tion de Sireuil pour l’inexploré.
L’artiste ne marche pas seul, mais se laisse guider par les puis­santes lumières des précé­dents. À ses côtés, des con­tem­po­rains défrichent, avec lui. Devant lui, s’étale une ombre para­doxale, la sienne, portée au-delà de lui. C’est vers elle qu’il s’incline, perd l’équilibre, c’est elle qu’il suit inlass­able­ment, et dont il scrute la sil­hou­ette ambiguë ; un imag­i­naire abyssal tout entier ouvert à ses pieds, comme un infi­ni champ de pos­si­bles, une sphinge nébuleuse, qui sans cesse ques­tionne. L’enfer du vision­naire, la mine de l’artiste …
Aux anciens, comme aux con­tem­po­rains, Sireuil répond sur un plateau, mais il ne passe des pages aux planch­es et ne donne la voix aux mots que quand il se sent en phase avec les oeu­vres. On ne monte pas LE ROI LEAR, les tragédies de Racine ou la poésie durassi­enne à n’importe quel âge. On ne per­cute la portée véri­ta­ble des textes que dans le dia­logue intime qu’ils instau­rent avec notre pro­pre vie. Rester sur le qui-vive, c’est se tenir prêt à bondir sur les textes, les empoign­er et leur répon­dre au moment prop­ice.
Sireuil part à la ren­con­tre de chaque texte qu’il met en scène. Pour cha­cun, il fait le vide puis éla­bore un nou­v­el écrin scénique. Sireuil résiste au style. Dans son univers mutant, on repère pour­tant cer­taines obses­sions ; l’omnipotence de la lumière, qu’il signe au même titre que la mise en scène. Obsé­dante lumière qui va mar­quer jusqu’aux noms des com­pag­nies qu’il dirige Cré­pus­cule, La Ser­vante … La lumière-couleur habille le plateau, guide l’esprit de l’acteur et donne au jeu sa tonal­ité sin­gulière.

Pierre Dubez et Christine Vouilloz dans LES MOTS SAVENT PAS DIRE de Pascal Rebetez, décor Vincent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre de Poche de Genève, 2005. Photo Anouk Schneider.
Pierre Dubez et Chris­tine Vouil­loz dans LES MOTS SAVENT PAS DIRE de Pas­cal Rebetez, décor Vin­cent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre de Poche de Genève, 2005. Pho­to Anouk Schnei­der.

J’ai ren­con­tré le tra­vail de Philippe Sireuil en clair-obscur il y a six ans. Mon ami et com­plice de salles obscures, Cédric Dori­er1 m’emmenait voir LES MOTS SAVENT PAS DIRE. Nous sommes entrés en bad­i­nant dans le théâtre de poche et ressor­tis sans voix. Bril­lam­ment porté par un quatuor d’acteurs romands, le texte de Pas­cal Rebetez a son­né par­ti­c­ulière­ment som­bre, onirique et brut ce soir-là. Quelques jours et lunes plus tard, j’entrais avec réserve dans LA FORÊT bar­i­olée d’Ostrovski. La sai­son suiv­ante, je m’abandonnais au trou­ble de BÉRÉNICE, créée au bien-nom­mé Théâtre de la Place des Mar­tyrs. C’était un same­di soir en Bel­gique, je fai­sais par­tie d’une délé­ga­tion du Théâtre de Carouge-Ate­lier de Genève, copro­duc­teur de la pièce. Dès le lende­main, nous entri­ons dans l’espace mono­chrome du MISANTHROPE, évidem­ment bleu. Quelques mois plus tard, le duo de LA MUSICA DEUXIÈME por­tait avec une sen­su­al­ité mélan­col­ique, la vio­lence sourde des regrets amoureux. PLEUREZ MES YEUX, PLEUREZ, l’adaptation par le met­teur en scène du Cid de Corneille, au titre aus­si remuant que la tragédie fut mon­u­men­tale sur le plateau, je pense notam­ment à la ten­sion de la rela­tion père/ fils, entre Don Diègue et Don Rodrigue. L’obstacle amoureux, l’héroïsme, le renon­ce­ment, la soli­tude exis­ten­tielle, la faille, la ten­ta­tion de la vio­lence ou de la folie, le courage sont autant de man­i­fes­ta­tions humaines que le met­teur en scène décline avec une fraîcheur renou­velée.
Parce qu’il ne cède pas au bégaiement esthé­tique, Sireuil a le « qui vive » con­tagieux. Son oeu­vre rend alerte, dans la salle comme sur la scène.

Chris­tine Lau­re Hir­sig

  1. Comé­di­en et met­teur en scène suisse romand, directeur artis­tique de la com­pag­nie Les Célébrants. ↩︎
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Écrit par Christine Laure Hirsig
Chris­tine Lau­re Hir­sig développe depuis 2008 une activ­ité d’assistante à la mise en scène aux côtés d’Ahmed Bel­bachir,...Plus d'info
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