R‑Répertoire
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Le 12 Avr 2011
Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
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Janine Godinas dans CAFÉ DES PATRIOTES de Jean-Marie Piemme, décor, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Varia, 1998. Photo Véronique Vercheval.
Janine God­i­nas dans CAFÉ DES PATRIOTES de Jean-Marie Piemme, décor, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Varia, 1998. Pho­to Véronique Vercheval.

Il n’est pas éton­nant que très vite, dès les années qua­tre-vingt, le chemin de Philippe Sireuil ait croisé celui du TNS de Jacques Las­salle et Bernard Dort : LA DANSE DE MORT de Strind­berg dans la grande salle, la pre­mière lec­ture en France des PUPILLES DU TIGRE de Paul Emond dans la petite, et plusieurs ate­liers à l’invitation d’Alain Knapp à l’école du TNS. On retrou­ve en effet dans les choix de Sireuil à cette époque, comme dans ceux de van Kessel à l’Atelier Sainte-Anne — lui aus­si parte­naire priv­ilégié du TNS -, le même principe de ten­sion entre la relec­ture cri­tique des clas­siques héritée de Plan­chon et la créa­tion d’auteurs con­tem­po­rains inédits, par­fois même sus­cités par la com­mande. Avec un scrupule qui l’honore, il a même retardé sa con­fronta­tion avec ce qu’il appelle le « grand » réper­toire, ne se sen­tant pas « prêt », par mangue d’expérience et de matu­rité, préférant du coup com­mencer sa jeune car­rière par des con­tem­po­rains : Michel Deutsch avec L’ENTRAÎNEMENT DU CHAMPION AVANT LA COURSE, suivi bien­tôt de Peter Hand­ke, Thomas Bern­hard, ou Bernard-Marie Koltès … Un intérêt soutenu pour le con­tem­po­rain qui con­duit rapi­de­ment Philippe Sireuil à devenir l’un des prin­ci­paux révéla­teurs scéniques pour toute la fran­coph­o­nie d’oeuvres nou­velles écrites par des auteurs con­tem­po­rains belges. Si la com­mande à Jean Lou­vet de L’HOMME QUI AVAIT LE SOLEIL DANS SA POCHE béné­fi­cie de la notoriété d’un auteur déjà con­nu et con­fir­mé, la prise de risque était plus auda­cieuse avec LES PUPILLES DU TIGRE de Paul Emond créé au Varia en 1986, ain­si qu’avec l’exceptionnelle longévité com­plice qui dès sa pre­mière pièce l’unit défini­tive­ment à Jean-Marie Piemme — une fidél­ité dans la durée qu’il n’est pas exagéré de com­par­er à celles des cou­ples Jou­vet-Girau­doux ou Chéreau-Koltès … Après l’accueil au Varia de NEIGE EN DÉCEMBRE créé par François Beuke­laers en 1986 au Théâtre de la Place, il y eut donc suc­ces­sive­ment COMMERCE GOURMAND (encore un texte lu au TNS !) , SCANDALEUSES, BADGE DE LÉNINE, auquel il faut ajouter LES YEUX INUTILES mis en scène par Janine God­i­nas, et surtout, feu d’artifice jubi­la­toire d’écritures poli­tique, poé­tique et pop­u­laire : CAFÉ DES PATRIOTES, une des pre­mières pièces belges à se col­leter frontale­ment au retour de l’extrême-droite dans le paysage poli­tique européen. Tout le monde sait que la com­plic­ité se pro­longe aujourd’hui, hors Varia, avec le tri­om­phe en reprise et en tournée, pour la troisième sai­son con­séc­u­tive, du très tonique DIALOGUE D’UN CHIEN AVEC SON MAÎTRE SUR LA NÉCESSITÉ DE MORDRE SES AMIS, où l’on retrou­ve dix ans après, comme une onde de choc, cer­taines des prob­lé­ma­tiques esthé­tiques et idéologiques de CAFÉ DES PATRIOTES…
Côté clas­siques, il y aura donc suc­ces­sive­ment Tchekhov (LA MOUETTE, ONCLE VANIA), Strind­berg (LA DANSE DE MORT) et Claudel (L’ÉCHANGE, PARTAGE DE MIDI), tous écrivains de « la charnière », celle qui fait rup­ture en même temps que tran­si­tion tur­bu­lente et douloureuse entre la fin d’un siè­cle, le XIXe, et le com­mence­ment du suiv­ant : une péri­ode de muta­tion bouil­lon­nante où les avant-gardes, notam­ment sym­bol­istes, ten­tent de s’extirper des con­ven­tions bour­geois­es du XIXe siè­cle.
Autre écrivain perçu comme un écrivain de la charnière : Mus­set, avec LES CAPRICES DE MARIANNE et ON NE BADINE PAS AVEC L‘AMOUR, mais celle du siè­cle précé­dent, entre héritage de la Révo­lu­tion Française et crise roman­tique. Comme si, dès les années qua­tre-vingt, Philippe Sireuil avait eu l’intuition du « pas­sage », celui que nous vivons, pénible­ment par­fois, entre le XXe et le XXIe siè­cle. Sans par­ler d’actualisation, ce qui serait une erreur chez un met­teur en scène qui a tou­jours accordé beau­coup d’importance à la con­tex­tu­al­i­sa­tion cri­tique de l’Histoire, on peut néan­moins affirmer que Sireuil lit et inter­prète tou­jours un texte clas­sique à l’éclairage d’un ou de plusieurs textes con­tem­po­rains qui lui font écho, textes entre lesquels il aime à tiss­er des liens, des jeux de réso­nances et de cor­re­spon­dances. Un exem­ple : c’est à la lumière de Botho Strauss et notam­ment de LA TRILOGIE DU REVOIR qu’il a pris plaisir à nous restituer LA MOUETTE de Tchekhov, en douceur — tou­jours « l’irrévérence polie » de Gas­ton Com­père ! — sans en vio­len­ter le texte ni l’esthétique orig­inels. Ajou­tons à Claudel et à Mus­set, Molière et Mari­vaux, et nous tien­drons en Philippe Sireuil le plus fran­cophile des trois met­teurs en scène asso­ciés au Varia. Il ajoute lui-même avec une pointe de nos­tal­gie que la péri­ode la plus ray­on­nante et la plus inven­tive du Varia fut prob­a­ble­ment celle où il était forte­ment tourné vers la France, celle où les fameuses « Journées par­ti­c­ulières » organ­isées par Nadine Eghels rassem­blaient de pres­tigieux intel­lectuels (Bernard Dort, Georges Banu … ) et de grands met­teurs en scène et directeurs de théâtre venus de la France entière.

Yan­nic Man­cel

Ce texte a été pub­lié dans le hors-série d’Alter­na­tives théâ­trales VARIER / DEMEURER, VINGT-ET-UNE SAISONS AU THÉÂTRE VARIA. 4, trimestre 2009.

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Après l’avoir été au Théâtre Nation­al de Stras­bourg puis au Théâtre Nation­al de Bel­gique, Yan­nic Man­cel est depuis...Plus d'info
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