S‑Subjectivité
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S‑Subjectivité

Le 11 Avr 2011
Marie-Belle Sandis dans L’ENFANT ET LES SORTILÈGES de Maurice Ravel, direction musicale Marcello Viotti, décor Vincent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Royal de La Monnaie, 2001. Photo Johan Jacobs.
Marie-Belle Sandis dans L’ENFANT ET LES SORTILÈGES de Maurice Ravel, direction musicale Marcello Viotti, décor Vincent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Royal de La Monnaie, 2001. Photo Johan Jacobs.
Marie-Belle Sandis dans L’ENFANT ET LES SORTILÈGES de Maurice Ravel, direction musicale Marcello Viotti, décor Vincent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Royal de La Monnaie, 2001. Photo Johan Jacobs.
Marie-Belle Sandis dans L’ENFANT ET LES SORTILÈGES de Maurice Ravel, direction musicale Marcello Viotti, décor Vincent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Royal de La Monnaie, 2001. Photo Johan Jacobs.
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Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
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Met­tre en scène, c’est d’abord un acte de lec­ture, puis à sa suite, un acte d’écriture. Au texte lu, s’ajoute l’écriture scénique qui vient con­tredire, ampli­fi­er, dialec­tis­er, met­tre en per­spec­tive l’écriture textuelle. Je ne peux com­met­tre ce dou­ble geste qu’au tra­vers de textes gui me par­lent, m’interrogent, me provo­quent, m’émeuvent, me hap­pent, et dont la dimen­sion, à mes yeux, est telle que je suis a pri­ori per­du devant les hori­zons ou les pro­fondeurs qu’ils recè­lent. Sans quoi je repro­duis, je recy­cle, le savoir-faire peut être au ren­dez-vous, mais l’ennui guette, ce qui ne donne jamais de bons résul­tats.
Entre le texte et moi, il faut qu’il y ait un chemin à par­courir, un obsta­cle à sur­mon­ter, un ver­tige à vain­cre. Je com­pare très sou­vent le méti­er, celui du met­teur en scène comme celui de l’acteur, au tra­vail de l’archéologue : pour trou­ver quelque chose, il doit creuser la terre, met­tre ses mains dans la boue ou dans le sable, pren­dre des risques, chercher, repér­er, tâton­ner, grat­ter, mesur­er, creuser, être patient et acharné. Il en va du texte, de ses méan­dres et ses secrets, comme de la terre et des gra­vats, il faut le fouiller jusqu’à l’excès pour y décou­vrir ce que l’on cherche con­fusé­ment, et tant pis pour les écorchures.
Si une pièce s’offre à moi dans l’immédiateté d’une pre­mière fois, si sa lec­ture ne m’occasionne ni effort, ni incon­fort, si, à l’instant où je referme le livre, je sais com­ment je pour­rais aller au bout d’elle-même avec les acteurs, je n’en entre­prends pas le détour. À chaque fois, j’ai besoin de cette exal­ta­tion, de cet égare­ment — gui ne sont pas que fan­tas­ma­tiques — : le texte est une mon­tagne à gravir, bien sou­vent le matériel d’escalade n’est pas des plus appro­priés, mais si on arrive à gag­n­er le som­met, on peut espér­er savour­er et faire savour­er le paysage ain­si dévoilé.
« Est con­tem­po­rain ce qui me par­le encore », la cita­tion est de Lau­rent Busine, directeur du Musée des Arts Con­tem­po­rains du Grand Hor­nu. Je ne peux mieux dire. La con­tem­po­ranéité, ce n’est pas un label, c’est une adéqua­tion, dans un temps don­né, de l’objet regardé et de qui le regarde. Nom­bre de textes d’aujourd’hui ne me dis­ent rien alors que d’autres d’hier me par­lent beau­coup. Passé mes débuts où je pêchais par timid­ité et igno­rance, j’ai tou­jours chercher à altern­er entre passé et présent, réper­toire et décou­verte.
L’acteur, con­traire­ment à ce que l’on a pu croire, a tou­jours été au cen­tre de mes préoc­cu­pa­tions, et si, dans un pre­mier temps, on m’a cat­a­logué comme priv­ilé­giant l’image scénique au jeu dra­ma­tique, c’est plus en rai­son de mes peurs et de mes inca­pac­ités face à l’acteur que de mon appétit à déploy­er mon imag­i­naire scénique. Le jour où j’ai accep­té de dire tout haut et devant toute la dis­tri­b­u­tion que je ne savais pas com­ment répon­dre à la ques­tion qui m’était posée, j’avais fait un grand pas en avant.

Janine Godinas dans J’ÉTAIS DANS MA MAISON ET J’ATTENDAIS QUE LA PLUIE VIENNE de Jean-Luc Lagarce, décor Vincent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre de l’ Ancre de Charleroi, 1998. Photo Véronique Vercheval.
Janine God­i­nas dans J’ÉTAIS DANS MA MAISON ET J’ATTENDAIS QUE LA PLUIE VIENNE de Jean-Luc Lagarce, décor Vin­cent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre de l’ Ancre de Charleroi, 1998. Pho­to Véronique Vercheval.

Ce sont des acteurs, des aînés qui m’ont appris le méti­er, et tout par­ti­c­ulière­ment deux d’entre eux, Janine God­i­nas et Chris­t­ian Mail­let. On n’insistera jamais assez dans notre méti­er sur l’importance de la trans­mis­sion, beau­coup de jeunes con­frères sem­blent vivre le théâtre entre eux, et je le déplore, ils ne savent pas ce qu’ils per­dent à pro­longer leur ado­les­cence théâ­trale, à ne pas aller à la ren­con­tre des acteurs de temps, de lieu ou de « famille » dif­férents des leurs.
Enseign­er m’a sou­vent don­né, sur les textes abor­dés au cours d’ateliers de jeu, une légèreté qu’au théâtre je n’arrivais pas à saisir. L’école donne sou­vent de la lib­erté alors que, par­fois, le théâtre fige. Les con­di­tions du lab­o­ra­toire, la com­po­si­tion du groupe, l’absence totale de pres­sion socio­pro­fes­sion­nelle, la pau­vreté des moyens nous for­cent de recourir à des solu­tions aux­quelles on rechign­erait au théâtre. Je me sou­viens par exem­ple d’un tra­vail fait à l’lnsas sur DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON de Bernard-Marie Koltès : une quin­zaine de garçons et de filles s’était partagé les rôles du client et du deal­er, ils étaient assis dans de vieux fau­teuils de ciné­ma alignés par rangée ; garçon — fille, garçon — garçon, fille — fille, fille — garçon, le texte filait de l’un à l’autre, comme dans une course de relais ; nous avions pris une totale lib­erté, savoureuse­ment icon­o­claste pour ce qui est du traite­ment des deux rôles, mais, para­doxale­ment, comme les enjeux de l’écriture étaient à chaque fois rebat­tus et débat­tus au tra­vers de la plu­ral­ité de leurs per­son­nal­ités, j’ai eu le sen­ti­ment de mieux met­tre en scène les vir­tu­al­ités mul­ti­ples du désir et deal koltésiens que dans la mise en scène que j’ai faite du même texte au théâtre.
Dans le méti­er du théâtre, on est très vite pris­on­nier : des moyens de pro­duc­tion, du regard des autres, de sa pen­sée comme de ses pro­pres tics, d’un style qui s’invente à tra­vers le savoir-faire, la patholo­gie per­son­nelle, les goûts, les manières de traiter l’image au plateau. Il faut accepter de trou­ver les moyens — ce n’est pas le plus facile — de se met­tre en cause, en déséquili­bre, jusqu’au péril. Chaque met­teur en scène a sa patholo­gie, sa syn­taxe et sa gram­maire, et je n’échappe pas à la règle. « Le théâtre est un acte de résis­tance », écrivait Antoine Vitez ; j’ajouterais : un acte de résis­tance à soi-même.

Philippe Sireuil

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