Mettre en scène, c’est d’abord un acte de lecture, puis à sa suite, un acte d’écriture. Au texte lu, s’ajoute l’écriture scénique qui vient contredire, amplifier, dialectiser, mettre en perspective l’écriture textuelle. Je ne peux commettre ce double geste qu’au travers de textes gui me parlent, m’interrogent, me provoquent, m’émeuvent, me happent, et dont la dimension, à mes yeux, est telle que je suis a priori perdu devant les horizons ou les profondeurs qu’ils recèlent. Sans quoi je reproduis, je recycle, le savoir-faire peut être au rendez-vous, mais l’ennui guette, ce qui ne donne jamais de bons résultats.
Entre le texte et moi, il faut qu’il y ait un chemin à parcourir, un obstacle à surmonter, un vertige à vaincre. Je compare très souvent le métier, celui du metteur en scène comme celui de l’acteur, au travail de l’archéologue : pour trouver quelque chose, il doit creuser la terre, mettre ses mains dans la boue ou dans le sable, prendre des risques, chercher, repérer, tâtonner, gratter, mesurer, creuser, être patient et acharné. Il en va du texte, de ses méandres et ses secrets, comme de la terre et des gravats, il faut le fouiller jusqu’à l’excès pour y découvrir ce que l’on cherche confusément, et tant pis pour les écorchures.
Si une pièce s’offre à moi dans l’immédiateté d’une première fois, si sa lecture ne m’occasionne ni effort, ni inconfort, si, à l’instant où je referme le livre, je sais comment je pourrais aller au bout d’elle-même avec les acteurs, je n’en entreprends pas le détour. À chaque fois, j’ai besoin de cette exaltation, de cet égarement — gui ne sont pas que fantasmatiques — : le texte est une montagne à gravir, bien souvent le matériel d’escalade n’est pas des plus appropriés, mais si on arrive à gagner le sommet, on peut espérer savourer et faire savourer le paysage ainsi dévoilé.
« Est contemporain ce qui me parle encore », la citation est de Laurent Busine, directeur du Musée des Arts Contemporains du Grand Hornu. Je ne peux mieux dire. La contemporanéité, ce n’est pas un label, c’est une adéquation, dans un temps donné, de l’objet regardé et de qui le regarde. Nombre de textes d’aujourd’hui ne me disent rien alors que d’autres d’hier me parlent beaucoup. Passé mes débuts où je pêchais par timidité et ignorance, j’ai toujours chercher à alterner entre passé et présent, répertoire et découverte.
L’acteur, contrairement à ce que l’on a pu croire, a toujours été au centre de mes préoccupations, et si, dans un premier temps, on m’a catalogué comme privilégiant l’image scénique au jeu dramatique, c’est plus en raison de mes peurs et de mes incapacités face à l’acteur que de mon appétit à déployer mon imaginaire scénique. Le jour où j’ai accepté de dire tout haut et devant toute la distribution que je ne savais pas comment répondre à la question qui m’était posée, j’avais fait un grand pas en avant.

Ce sont des acteurs, des aînés qui m’ont appris le métier, et tout particulièrement deux d’entre eux, Janine Godinas et Christian Maillet. On n’insistera jamais assez dans notre métier sur l’importance de la transmission, beaucoup de jeunes confrères semblent vivre le théâtre entre eux, et je le déplore, ils ne savent pas ce qu’ils perdent à prolonger leur adolescence théâtrale, à ne pas aller à la rencontre des acteurs de temps, de lieu ou de « famille » différents des leurs.
Enseigner m’a souvent donné, sur les textes abordés au cours d’ateliers de jeu, une légèreté qu’au théâtre je n’arrivais pas à saisir. L’école donne souvent de la liberté alors que, parfois, le théâtre fige. Les conditions du laboratoire, la composition du groupe, l’absence totale de pression socioprofessionnelle, la pauvreté des moyens nous forcent de recourir à des solutions auxquelles on rechignerait au théâtre. Je me souviens par exemple d’un travail fait à l’lnsas sur DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON de Bernard-Marie Koltès : une quinzaine de garçons et de filles s’était partagé les rôles du client et du dealer, ils étaient assis dans de vieux fauteuils de cinéma alignés par rangée ; garçon — fille, garçon — garçon, fille — fille, fille — garçon, le texte filait de l’un à l’autre, comme dans une course de relais ; nous avions pris une totale liberté, savoureusement iconoclaste pour ce qui est du traitement des deux rôles, mais, paradoxalement, comme les enjeux de l’écriture étaient à chaque fois rebattus et débattus au travers de la pluralité de leurs personnalités, j’ai eu le sentiment de mieux mettre en scène les virtualités multiples du désir et deal koltésiens que dans la mise en scène que j’ai faite du même texte au théâtre.
Dans le métier du théâtre, on est très vite prisonnier : des moyens de production, du regard des autres, de sa pensée comme de ses propres tics, d’un style qui s’invente à travers le savoir-faire, la pathologie personnelle, les goûts, les manières de traiter l’image au plateau. Il faut accepter de trouver les moyens — ce n’est pas le plus facile — de se mettre en cause, en déséquilibre, jusqu’au péril. Chaque metteur en scène a sa pathologie, sa syntaxe et sa grammaire, et je n’échappe pas à la règle. « Le théâtre est un acte de résistance », écrivait Antoine Vitez ; j’ajouterais : un acte de résistance à soi-même.



