Sur la scène de Kristian Smeds souffle le vent archaïque des origines
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Sur la scène de Kristian Smeds souffle le vent archaïque des origines

Le 1 Avr 2011
Tero Jartti dans MR VERTIGO d’après Paul Auster, mise en scène Kristian Smeds, Finnish National Theatre, 2010. Photo Antti Ahonen.
Tero Jartti dans MR VERTIGO d’après Paul Auster, mise en scène Kristian Smeds, Finnish National Theatre, 2010. Photo Antti Ahonen.
Tero Jartti dans MR VERTIGO d’après Paul Auster, mise en scène Kristian Smeds, Finnish National Theatre, 2010. Photo Antti Ahonen.
Tero Jartti dans MR VERTIGO d’après Paul Auster, mise en scène Kristian Smeds, Finnish National Theatre, 2010. Photo Antti Ahonen.
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Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
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IL NOUS VIENT du Nord, loin du bour­don­nement des autoroutes. Et sa car­rière au théâtre a pris son envol ver­tig­ineux à Kajaani, dans un petit théâtre munic­i­pal proche de la fron­tière, d’où la Russie est presque vis­i­ble.
De ces con­trées sont égale­ment orig­i­naires les êtres sin­guliers de sa pièce sur­réal­iste MENTAL FINLAND, qui vivent avec leur langue et leurs usages étranges dans des con­teneurs sur des ter­rains vagues à Brux­elles.
L’héritage spir­ituel de Kris­t­ian Smeds (né en 1970) rap­pelle le géno­type balti­co-russe où se reflète le sym­bol­isme d’Eimuntas Nekro­sius, d’Alvis Her­ma­n­is et des intel­lectuels estoniens ou péters­bour­geois.

La rage de Woyzeck

Son métapho­risme émane des abysses de la con­science de la force prim­i­tive, des vents glacés de la toundra vide et blanche et des loups archaïques qui guet­tent en couliss­es.
C’est juste­ment pour cette rai­son que Smeds est à la fois le plus fin­landais et le plus inter­na­tion­al des met­teurs en scène de Fin­lande.
Il réu­nit le Raskol­nikov de Dos­toïevs­ki tournoy­ant fiévreuse­ment avec sa hache, et le Woyzeck de Georg Büch­n­er jouant du poignard, pour en faire des habi­tants de vil­lages européens éloignés, de ban­lieues croupis­santes et de porch­es aban­don­nés. Aus­si des êtres privés de leur dig­nité grelot­tent-ils sur scène. Quant à Sofia, la putain sacral­isée, elle devient la vic­time la plus inno­cente de la traite européenne.
La beauté et l’âpreté sont le revers l’une de l’autre, et toutes deux sont mis­es en avant dans le tra­vail de Smeds. Autant en qual­ité de met­teur en scène, de dra­maturge que d’auteur, il con­cen­tre et asso­cie la cru­dité et la pureté de la forme et des matéri­aux en une danse tech­nologique sauvage. Ain­si la caméra observe en gros plan lorsque Woyzeck châtie Marie dans l’arrière-cour enneigée du théâtre.

Les can­tiques de Luther

Tels des élé­ments définis­sant l’identité nationale, les anci­ennes bal­lades fin­landais­es côtoient les can­tiques de Mar­tin Luther qui ont le don d’élever les sen­ti­ments.
Smeds brise les tabous nationaux, s’attaque aux clas­siques fin­landais et aux egos de plusieurs généra­tions. Le réc­it héroïque fin­landais de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, SOLDATS INCONNUS, reçoit pour teintes com­plé­men­taires l’étonnement de la jeunesse de notre époque : il prend la forme d’un jeu infor­ma­tique, d’une guerre du hock­ey sur glace ou des mécan­ismes dis­sem­blables des guer­res actuelles. Les gens sont plas­tiqués dans le désert avec des bombes télé­com­mandées ou ciblées. Irréel, telle­ment loin­tain.

La trilo­gie des pièces de Tchekhov, com­mencée par ONCLE VANIA, pour­suiv­ie avec LA MOUETTE, pro­duc­tion finno-estoni­enne, et achevée par le com­bat pour la survie des TROIS SOEURS dans une région frontal­ière dépéris­sante, a remis en ques­tion les tra­di­tions tchekhovi­ennes de notre théâtre. L’hypocrisie geigneuse a fait place aux êtres mal­heureux qui ont la rage de vivre et à côté desquels passent le temps, l’amour et la pos­si­bil­ité d’embrasser la vie au prix de son pro­pre des­tin.
Vania, le mal­heureux rus­tre esseulé, Nina, l’actrice médiocre qui se vend aux unes des jour­naux, ou encore Macha, bouil­lon­nante dans ses tripes sur l’ego, sur­gis­sent sur scène directe­ment des couliss­es mortes de la province finno-européenne, dont les sur­vivants sont les élé­ments eau, feu et fumée.

Prodi­ge et douleur

Le tchekho­visme de Smeds s’est finale­ment déplacé en ban­lieue litu­ani­enne, à l’ombre des derniers cerisiers d’une zone de démo­li­tion. Ain­si le pub­lic et les acteurs se sont-ils ren­con­trés dans les mêmes pièces de LA CERISAIE. Sur leurs murs jau­nis pendaient encore des pho­tos abîmées d’êtres qui ne sont plus.
C’est au Théâtre nation­al de Fin­lande que Smeds cherche actuelle­ment les prodi­ges du théâtre, de la représen­ta­tion et de la magie. Walt, enfant prodi­ge de MR VERTIGO, écrit et mis en scène d’après l’oeuvre de Paul Auster, y vole et lévite en repous­sant les lim­ites de l’imagination. Seul le fou voit — le corps tor­turé a des ailes et l’âme déchirée recon­naît les his­toires.
L’art naît de la douleur. L’histoire est présente par le biais de sys­tèmes cel­lu­laires dis­simulés. Nous voyons la vérité lorsqu’un éclair illu­mine soudain un champ plongé dans l’obscurité. Si nous sommes présents.

Traduit du finnois par Alexan­dre André.

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Écrit par Kirsikka Moring
Kir­sik­ka Mor­ing est cri­tique de théâtre et mem­bre du Nation­al Coun­cil for The­atre de Fin­lande.Plus d'info
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