IL NOUS VIENT du Nord, loin du bourdonnement des autoroutes. Et sa carrière au théâtre a pris son envol vertigineux à Kajaani, dans un petit théâtre municipal proche de la frontière, d’où la Russie est presque visible.
De ces contrées sont également originaires les êtres singuliers de sa pièce surréaliste MENTAL FINLAND, qui vivent avec leur langue et leurs usages étranges dans des conteneurs sur des terrains vagues à Bruxelles.
L’héritage spirituel de Kristian Smeds (né en 1970) rappelle le génotype baltico-russe où se reflète le symbolisme d’Eimuntas Nekrosius, d’Alvis Hermanis et des intellectuels estoniens ou pétersbourgeois.
La rage de Woyzeck
Son métaphorisme émane des abysses de la conscience de la force primitive, des vents glacés de la toundra vide et blanche et des loups archaïques qui guettent en coulisses.
C’est justement pour cette raison que Smeds est à la fois le plus finlandais et le plus international des metteurs en scène de Finlande.
Il réunit le Raskolnikov de Dostoïevski tournoyant fiévreusement avec sa hache, et le Woyzeck de Georg Büchner jouant du poignard, pour en faire des habitants de villages européens éloignés, de banlieues croupissantes et de porches abandonnés. Aussi des êtres privés de leur dignité grelottent-ils sur scène. Quant à Sofia, la putain sacralisée, elle devient la victime la plus innocente de la traite européenne.
La beauté et l’âpreté sont le revers l’une de l’autre, et toutes deux sont mises en avant dans le travail de Smeds. Autant en qualité de metteur en scène, de dramaturge que d’auteur, il concentre et associe la crudité et la pureté de la forme et des matériaux en une danse technologique sauvage. Ainsi la caméra observe en gros plan lorsque Woyzeck châtie Marie dans l’arrière-cour enneigée du théâtre.
Les cantiques de Luther
Tels des éléments définissant l’identité nationale, les anciennes ballades finlandaises côtoient les cantiques de Martin Luther qui ont le don d’élever les sentiments.
Smeds brise les tabous nationaux, s’attaque aux classiques finlandais et aux egos de plusieurs générations. Le récit héroïque finlandais de la Seconde Guerre mondiale, SOLDATS INCONNUS, reçoit pour teintes complémentaires l’étonnement de la jeunesse de notre époque : il prend la forme d’un jeu informatique, d’une guerre du hockey sur glace ou des mécanismes dissemblables des guerres actuelles. Les gens sont plastiqués dans le désert avec des bombes télécommandées ou ciblées. Irréel, tellement lointain.
La trilogie des pièces de Tchekhov, commencée par ONCLE VANIA, poursuivie avec LA MOUETTE, production finno-estonienne, et achevée par le combat pour la survie des TROIS SOEURS dans une région frontalière dépérissante, a remis en question les traditions tchekhoviennes de notre théâtre. L’hypocrisie geigneuse a fait place aux êtres malheureux qui ont la rage de vivre et à côté desquels passent le temps, l’amour et la possibilité d’embrasser la vie au prix de son propre destin.
Vania, le malheureux rustre esseulé, Nina, l’actrice médiocre qui se vend aux unes des journaux, ou encore Macha, bouillonnante dans ses tripes sur l’ego, surgissent sur scène directement des coulisses mortes de la province finno-européenne, dont les survivants sont les éléments eau, feu et fumée.
Prodige et douleur
Le tchekhovisme de Smeds s’est finalement déplacé en banlieue lituanienne, à l’ombre des derniers cerisiers d’une zone de démolition. Ainsi le public et les acteurs se sont-ils rencontrés dans les mêmes pièces de LA CERISAIE. Sur leurs murs jaunis pendaient encore des photos abîmées d’êtres qui ne sont plus.
C’est au Théâtre national de Finlande que Smeds cherche actuellement les prodiges du théâtre, de la représentation et de la magie. Walt, enfant prodige de MR VERTIGO, écrit et mis en scène d’après l’oeuvre de Paul Auster, y vole et lévite en repoussant les limites de l’imagination. Seul le fou voit — le corps torturé a des ailes et l’âme déchirée reconnaît les histoires.
L’art naît de la douleur. L’histoire est présente par le biais de systèmes cellulaires dissimulés. Nous voyons la vérité lorsqu’un éclair illumine soudain un champ plongé dans l’obscurité. Si nous sommes présents.
Traduit du finnois par Alexandre André.



