LES HOMMES DE THÉÂTRE russe se trouvent habituellement prisonniers de la puissante école de théâtre et des grandes traditions théâtrales de leur pays.
Le fondateur du « théâtre formel » Andrej Moguchiy s’est toujours senti libre de ces chaînes. Dès ses premiers essais de mise en scène, il s’inséra mal dans la vie théâtrale de son pays. À Saint-Petersbourg, il termina un cursus à l’Institut de la culture, organisme tout à fait marginal et, à l’instar des peintres, se forma lors de stages en Allemagne et en Pologne ( chez Krystian Lupa). À la différence de l’écrasante majorité de ses collègues de plateau, il a toujours considéré la scène non pas comme un rempart de la tradition, mais comme un espace d’expérimentation ; et aucune de ses productions n’a ressemblé à la précédente.
Quand pratiquement tous autour de lui faisaient du théâtre naturaliste, Moguchij commença à faire du théâtre sur le théâtre, testant avec ténacité sa résistance et mesurant les limites qu’il offre. Il fut l’un des premiers en Russie à se passionner pour les représentations de rues. (Une de ses oeuvres les plus connues, ORLANDO FURIOSO a été jouée, selon les circonstances, sur scène, sur une place, dans un parc public, dans une forteresse, etc.). Il fut l’un des premiers à avoir mis en scène Heiner Müller et Vladimir Sorokin que le monde de la scène russe considérait avec incompréhension et circonspection.
Le programme de son spectacle d’après Müller-Sorokin HAMLET-MACHINE abondait de mots comme spécialement choisis pour effaroucher le spectateur conservateur : non pas spectacle, mais performance interactive, non pas décor, mais installation, non pas arrangement musical, mais effets sonores d’un DJ célèbre … À considérer cette oeuvre bouillonnante, beaucoup de choses s’éclairent à propos de Moguchij et du destin du théâtre russe de la deuxième moitié du vingtième siècle. Il est vrai que dans les années où, en Europe, oeuvrait Antonin Artaud et que scintillaient les fulgurances des révoltes de la jeunesse, nous découvrions quant à nous Brecht et revenions aux conceptions théâtrales de Meyerhold et du « véritable » et non officieux Stanislavski. Nous sommes passés à côté de la contre-culture en la remarquant à peine. Le metteur en scène de Saint-Petersbourg décida de réparer cette omission. Ses spectacles sont une anthologie de l’avant-garde scénique des années soixante et un guide en profondeur de l’esthétique post-moderniste. Quelque-chose dans le genre d’une encyclopédie du théâtre moderne conçue pour un pays abrité durant des décennies derrière un rideau de fer de toutes les épidémies de révoltes occidentales. Pour l’opinion russe, Moguchiy n’est pas vraiment un metteur en scène, mais un inventeur infatigable, un bateleur public, mais d’une très haute qualification. Un prestidigitateur manipulant habilement les réussites scéniques européennes qui, en raison de notre histoire spécifiquement russe, n’ont pu se greffer chez nous.
Et pourtant, malgré son évident occidentalisme, Moguchiy reste un metteur en scène éminemment russe. Simplement, il entretien un rapport très compliqué d’attraction-répulsion avec sa patrie. N’est-ce pas pour cela que dans un de ses meilleurs spectacles, d’après le roman de Sacha Sokolov ENTRE CHIEN ET LOUP, un coin russe effrayant, peuplé de personnages fantastiques, se transforme subitement en une contrée hyperboréenne, impénétrable et poétique, en un royaume de glaces éternelles et de vent représenté par un énorme morceau de polyéthylène ondulant sur toute la surface de la scène. Ce pays est vu avec les yeux d’un homme qui, malgré toute son attirance pour l’Occident, l’aime néanmoins et de toute façon ne peut s’en détacher.
Traduit du russe par Roswithajudor.



