Dans les arts plastiques il n’y a de chefs d’œuvre que de petit format.
Salvador Dali.
Dans le théâtre de rêve que sont les Bouffes du Nord, Brook étale de la terre battue et, sur les bords, des galets.
Sur toute l’aire de jeu, jusqu’à la première rangée de spectateurs, il n’y a que ce sol à la fois souple et rigide. Une fois éclairé, avec des pleins feux dont Brook est épris depuis si longtemps, il fait ressurgir des teintes rougeâtres et la force métaphorique du matériau séduit. Il renvoie aux terres brûlées par le soleil de Séville et aux arènes des corridas. L’Espagne est là, violente et dévastatrice, érotique et dangereuse telle que Mérimée la rencontrait, juste après l’expérience terrible de la guérilla anti-napoléonienne. A la vérité du plateau s’ajoute l’ouverture vertigineuse du lieu qui permet la jonction du dedans et du dehors, car Carmen se joue dans un plein air imaginaire.
Brook ne balaie pas les stéréotypes qui entourent une œuvre par le geste superbe de l’artiste novateur car il veut retrouver leur réalité originelle, initiale, la matrice qui les a engendrés.
Il enracine les stéréotypes. Et, dès le début, ne les cite-t-il pas ? Carmen, la gitane, lance dans la direction de Don José un oeillet rouge : furtivement le spectacle renvoie aux moyens stéréotypés pour désigner le personnage. Cet oeillet tombera, plus tard, de la veste de Don José emprisonné, il est le lien qui les réunit déjà. Brook signale le stéréotype comme pour rappeler au public tout l’arsenal de lieux communs dont cette Carmen s’éloigne.
L’opéra, plus que le théâtre, continue à hiérarchiser, à établir des dépendances : les chanteurs obéissent aux appels du chef d’orchestre, les musiciens, eux, se dissimulent dans le noir de la fosse pour soutenir l’éclat des voix surnaturelles qui se réverbèrent en plein jour. L’espace de l’opéra ou le diagramme d’un jeu de pouvoirs. Chez Brook, par contre, point de soumission. L’orchestre, réduit à quatorze musiciens, se trouve au même niveau que les comédiens-chanteurs qui ne suivent plus l’ordre de la baguette toute puissante. Si la fosse, dit Brook, rappelle les galères, les rapports qu’entretiennent les chanteurs au chef d’orchestre renvoient au jardin des enfants : le spectacle procède tout d’abord à la mise en cause de ces hiérarchies. Walter Benjamin disait que pour comprendre l’envergure de la révolution brechtienne il faut saisir tout ce que comporte comme charge polémique la suppression de la fosse et de son pouvoir camouflé. A l’opéra, plus que nulle part ailleurs, le pouvoir s’exerce de l’ombre, tandis que chez Brook, au contraire, tout se trouve au même niveau, tout est visible.
L’orchestre joue dans les deux anciennes poches de la scène à l’italienne et le tambour qu’on aperçoit à gauche de la photo témoigne de l’emplacement des musiciens. Le chef perd sa place, car, debout, au milieu de l’orchestre, il en fait presque partie. A la réduction numérique de l’orchestre s’ajoute la totale révision des structures spatiales habituelles.
Marius Constant, avec lequel a travaillé Peter Brook, est intervenu dans l’organisation du matériau sonore, dans sa nature même, car, dit-il, « nous avons découvert que l’énorme potentiel musical de la partition se prête à une interprétation en petites nuances. Notre soirée devrait se rapprocher du concert de musique de chambre, où les parties vocales évoqueront davantage le « lied » que l’air d’opéra.
Comme Brook lorsqu’il parle de Carmen, Marius Constant, lui aussi, emploie une métaphore inspirée par le corps : « il s’agit d’une mise à nu des nerfs de la musique » Et pour cela il a besoin de retrouver les vertus originelles du petit noyau dont s’est nourri « le Monument Carmen ». Un opéra de chambre ? Oui, mais pour mieux capter l’énergie initiale, ni galvaudée, ni abusivement déployée.
Le spectacle commence par la rencontre de Don José et Mikaela, alors qu’une forme bizarre se dessine au fond : on le saura plus tard, c’est Carmen déjà présente, dissimulée sous un sac. Cet être qui se cache commence par se livrer à des opérations étranges : il trace un cercle sur la terre — le geste et la figure vont revenir plus tard — ensuite il y enfonce des plumes et tire les cartes, dont une sera montrée à Don José. C’est son destin. La divination magique — voilà la première action d’une Carmen encore camouflée. Mais, par ailleurs, la forme animée va suivre le dialogue Don José-Mikaela de très près, et cette participation introduira des accents comiques.
Brook avoue d’emblée sa démarche qui va virevolter de la dérision à l’énigmatique dans un va-et-vient qui n’est que le mouvement de la vie. Tout d’abord Mikaela trouble par sa vérité, car ce que joue Véronique Dietschy c’est une soumission amoureuse, une humilité sentimentale. Sa Mikaela a une pâleur virginale, tandis que celle d’Agnès Holt renvoie plutôt à une figure paysanne de roman populaire.
L’amour, pour Mikaela, passe par l’effacement. Messagère de la mère de Don José, elle incarne l’intermédiaire, le go-between : elle participe à une situation qui la concerne, mais au nom d’une autre. Brook saisit dans son expression la plus nette l’éros sororal, dont parlait Barthes, l’amour de Mikaela et de Don José mûrit avec le temps, il est le résultat d’une coexistence, d’une contiguité, d’une durée partagée. La dominante noire des costumes les réunit et l’accent blanc apporté par le châle de Mikaela dit, imperceptiblement, son innocence virginale.
Derrière, comme un fauve aux aguets, on aperçoit Carmen qui suit le dialogue. Elle va provoquer l’éros événement, celui qui explose lors d’une rencontre fulgurante. Par le blanc et le noir de son costume Carmen s’apparente aux protagonistes, tandis que le rouge de la jupe annonce l’embrasement érotique dont elle sera la source. Il y a ici trois corps : celui, agenouillé, de Mikaela, celui, accroupi, de Don José et celui, lascif, de Carmen. De la crispation à l’hésitation et de l’hésitation à la détente d’un corps qui s’assume dans tout son érotisme, Don José est pris entre le devoir de la tribu — Mikaela n’est que l’envoyée de la mère — et la volonté de s’abâtardir — Carmen la bohémienne le hante comme le retour du refoulé. Les identités s’annoncent déjà.
Brook remplace la position debout, la plus fréquente à l’opéra, par la position assise. Celle-ci procure une intimité, une chaleur absente dans les opéras voués au culte des personnages qui clament leurs désirs et leurs émois. Brook, de même qu’il diminue les dimensions de l’orchestre, amenuise l’ampleur d’une gestuelle qui, rendue ainsi plus naturelle, s’adapte mieux à un opéra qui a pour centre la vérité des êtres.
Pour assurer un nombre important de représentations Brook fait plusieurs distributions : il y a trois Carmen, trois Don José, deux Escamillo, deux Mikaela. Ils s’inscrivent dans une mise en scène conçue à partir d’eux et avec eux.
« Ils ont travaillé dans les mêmes conditions, pratiqué les mêmes exercices que les autres comédiens pour nos autres spectacles. Il n’y a ni vedettes, ni doublures ». Un tel travail a pour résultat l’acquis d’une indépendance du chanteur qui parvient au mouvement naturel du corps dont la musicalité se déploie sans effort ni surveillance. « Brook nous a libéré de la peur » dit Cari Johan Falkman, l’interprète de Don Escamillo.
Ici il n’y a point de chœurs, et seules comptent les identités qui entrent en jeu, les événements qu’on raconte. L’accumulation étouffe la vie et Brook répète sans cesse que ce sont les ensembles petits, miniaturaux qui permettent réellement l’échange dont toute représentation a besoin pour devenir une expérience humaine directe, immédiate. « L’idée que l’événement dramatique passe par des éléments massifs va se périmer » dit Brook, pour qui le théâtre ne sera pas étouffé par la télévision, pas plus que les supermarchés n’ont supprimé le bistro. Sa vocation passe par un autre type de relations humaines. Mais il se doit de les trouver et de les maintenir en vie.
Je n’ai vu que deux distributions, mais chaque fois il y a un rapport différent entre Carmen et Don José. Ici Zehava Gai est petite, dynamique, explosive face à un Don José grand, puissant, mais facilement manipulable.
Les relations s’inversent avec l’autre distribution où une Carmen grande (Hélène Delavault) aux mouvements plus lents, éveille à l’amour un Don José petit, nerveux, (Larence Dale) en pleine crise d’identité. Sa voix est pure tandis que les gestes semblent être bloqués, tendus. L’amour incarne pour lui, la seule chance pour sortir de l’adolescence. Ce Don José fait exploser, face à une Carmen dévoratrice, l’inquiétante cruauté infantile. Brook compose chaque fois un couple Carmen-Don José fondé sur l’opposition grand-petit et ainsi il cesse d’apparaître comme le couple érotique modèle pour devenir le terrain des stratégies et des manoeuvres : le chemin de Don José ne mène que vers la mort.
Aux quatre chanteurs viennent s’ajouter deux comédiens. Le rôle de Lillas Pastia n’est donc pas chanté mais joué par un des membres de l’équipe de Brook. Dès son entrée, il surprend car il semble s’adresser au public et ainsi, plus que jamais, le spectacle instaure une proximité chaleureuse avec la salle. Maratrat, par la gestuelle et la voix, dessine le comportement bruyant d’un entremetteur attachant. A l’aide de quelques tapis que Pastia apporte, Brook suggère un commerce et désigne une auberge, lieu d’ébats amoureux. Il avoue ainsi, une fois encore, sa fascination pour les tapis qui servaient de support de jeu aussi bien à La Conférence des Oiseaux qu’à La Cerisaie. Ici s’ajoute un élément nouveau qui crée le couple d’une rare force poétique : tapis-terre battue. Tout en préservant la convention au théâtre, Brook emploie des matériaux réels, et ainsi la nature, la vérité concrète sont là, mais économiquement. Cette fois-ci une relation subtile s’articule entre le raffinement ornemental des tissus, des carpettes et la simplicité élémentaire du sol (sur la photo on aperçoit aussi les sacs, qui, eux, entretiennent avec le son un rapport de parent. Dans cet ensemble ne peut-on pas voir aussi des renvois au nomadisme bohémien ?
Ou, plus encore, n’est-ce pas l’image de l’Espagne qui se laisse deviner à l’horizon : la conjonction entre la violence d’un paysage, d’une église, d’une corrida et la subtilité décorative des maures, entre une manière de mourir et un art de vivre. Des tapis sur l’arène rougeâtre des corridas et les terres asséchées de l’Andalousie…
Alain Maratrat reviendra pour débarrasser l’espace ou pour jouer d’autres rôles. En effet, Brook n’entend pas multiplier les interprètes car selon lui seul un groupe restreint permet la communication et l’échange pendant la durée des répétitions. L’autre personnage joué par un acteur, le lieutenant Zuniga, entre en bras de chemise pour remettre son uniforme ensuite. Il y a donc un premier accent auquel succède l’image du militaire infaillible, mais ainsi le spectacle lie l’apparition initiale à la scène où Zuniga, débraillé, festoie chez Carmen. La chemise du lieutenant ou l’art subtil de l’enchaînement… Ici Zuniga garde son intransigeance sévère face à une femme qui, tout en simulant la peur, se montre désirable. Le jeu et le chant s’imbriquent sans frictions dans une unité poétique. Le mur du théâtre répond, presque en écho, à cette coexistence car la vieille colonne, souvenir d’une convention originelle du lieu, voisine avec les plaques de plâtre, retouches vraies apportée à un bâtiment travaillé par le temps.
Fête tzigane chez Pastia. Deux musiciens — un violoniste et un batteur de tambourin — quittent, un instant l’orchestre pour venir jouer comme dans une fête bohémienne. Une fois qu’ils se sont retirés, Pastia continue à animer l’atmosphère, tandis que Carmen chante et que Zuniga se déshabille sur un rythme accéléré qui rappelle les mouvements saccadés du burlesque américain. Cette citation produit un sûr effet comique.
Ensuite Pastia apporte un porte-manteau pour ranger l’uniforme du lieutenant : l’ordre bourgeois dans le déferlement des passions d’une auberge espagnole. Il y a beaucoup d’humour dans cette Carmen.
D’autres moments comiques viennent ponctuer le spectacle.
Lors de l’arrestation de Carmen, Don José attache la corde retenant la prisonnière à son épée qui jaillira dès que la bohémienne commencera à se débattre : le rappel de l’érection ne peut pas être plus net et, en même temps, plus humoristique.
On retrouve aussi des accents comiques dans le répertoire érotique de Carmen. Il suffit de rappeler la scène où, attachée, par terre, elle caresse avec la jambe le sexe de Zuniga, militaire alors imperturbable. L’humour ne fonctionne pas ici comme distance parodique, mais comme composante de la vie.
La violence est grande dans cette mise en scène. Jean Claude Carrière et Peter Brook combinent les deux versions de Carmen, celle de la nouvelle de Mérimée et celle du livret de Meilhac et Halévy. Le fait d’associer comédiens et chanteurs dans un même spectacle donne une indiscutable légitimité à ce travail permanent sur la fable des deux œuvres.
Si chez Meilhac-Halévy le conflit Zuniga-Don José se limite à une simple altercation, chez Mérimée il y a meurtre.
Surpris chez Carmen, Zuniga commence par agir face à Don José en supérieur, et le début de la dispute a d’ailleurs des allures comiques — échanges de claques — vite métamorphosées en conflit dramatique. Don José finit par étrangler Zuniga sur le sol de terre battue. La bagarre a lieu non pas dans l’auberge de Pastia, mais dehors et elle prend le sens d’un implacable règlement de comptes où la hiérarchie du pouvoir militaire cesse d’intimider le subalterne. Ce ne sont plus que deux hommes qui se battent pour Carmen. Au premier plan, les tissus désignent un dedans, étranger aux combattants.

