Rencontré Marcel Delval, le « superviseur » de La gare déraille.
Marcel Delval a travaillé longtemps dans les écoles avec le Groupe Animation Théâtre. Il connaît donc bien ce milieu : les élèves, les professeurs. Mais c’est depuis très peu de temps qu’il s’intéresse au théâtre dit pour enfants — et ce théâtre le rend perplexe et interrogateur…
Il se pose le problème lui aussi de la marginalité de ce théâtre : pourquoi un tel fossé entre le théâtre « pour enfants » et l’autre, le théâtre dit pour adultes ?
Le statut du théâtre pour enfants est très bas : non reconnaissance par les pouvoirs publics, non reconnaissance par le public, non reconnaissance par la presse. Peut-être faudrait-il d’abord relever son statut : faire venir à tout prix la presse, le faire entrer dans la rubrique « Théâtre » des grands quotidiens ? Et relever son statut amènerait à relever le statut du comédien dans le théâtre pour enfants.
Certains « comédiens » qui jouent dans le théâtre pour enfants ne trouveraient jamais à décrocher aucun rôle dans le théâtre pour adultes ; ils n’ont aucune technique.
Mais par contre, ce qui frappe Delval, c’est l’investissement « énorme et gratuit, merveilleux et redoutable, fascinant et inquiétant » de ces comédiens. Un investissement inimaginable dans le théâtre pour adultes.
Pourquoi, en vertu de quoi existe-t-il dans le théâtre pour enfants ?
Pourquoi le théâtre pour enfants reste-t-il aussi superbement ignoré par le théâtre pour adultes ?
Certains comédiens du théâtre pour adultes vont couramment voir des spectacles de leurs confrères, mais n’ont jamais mis les pieds à un spectacle dit « pour enfants ». Tel comédien a un ami qui fait du théâtre pour enfants : il ne lui a jamais posé de question sur son travail.
Comment en sortir ?
Et si l’on en sortait, si l’on acquérait l’audience du théâtre pour adultes, si l’on arrivait à la même reconnaissance, est-ce qu’on ne souffrirait pas de la même sclérose, d la même « valorisation sclérosante » ?
Pourquoi certains comédiens sont-ils si fades, dans le théâtre pour adultes, en dehors de la scène ?
L’agressivité est nécessaire.… Il ne faut jamais s’installer, il faut reculer sans cesse ses limites. Là réside sans doute le problème du comédien. Son statut dans le théâtre pour adultes est peut-être trop sécurisant. Etant trop sécurisé, pourquoi se battrait-il ? Il n’y a pas de remise en cause globale du « théâtre ». Il y a cycliquement une remise en cause du théâtre « pour enfants ». Pas par les enfants, par les adultes qui sont chargés de l’éducation des enfants.
« A quoi ça sert ? Quel est votre message ? Qu’est-ce que vous voulez leur apprendre ? Quels sont les prolongements pédagogiques que vous avez imaginé pour votre spectacle ? » disent-ils.
Mais surtout : « A quoi ça sert ? Quelle utilité ? »
Le comédien de théâtre pour adultes ne doit pas se battre puisque son « utilité » n’est pas remise en cause. Résultat : il s’endort, il s’arrondit, il sort, il boit, il se désintéresse, il devient inintéressant. Sauf exceptions.
Il y a dans le théâtre pour enfants une qualité de comédiens qu’on trouve rarement dans l’autre : des comédiens qui cherchent, qui s’impliquent, qui n’attendent pas que le metteur en scène leur dise tout, qui font de l’acrobatie, de la musique, de la jonglerie, des stages, des comédiens vivants.
Pourquoi, dit Delval, n’y a‑t-il pas de tentatives d’écriture dans le théâtre pour adultes comme il y en a dans le théâtre pour enfants ?
Pourquoi une telle coupure entre le théâtre pour enfants et l’autre ?
Manque d’information, dit Delval.
Les gens ne sont pas au courant. Les gens croient toujours que le théâtre pour enfants est quelque chose de plus ou moins débile, de gniangnian, de passablement manichéen : inodore, incolore, insipide.
A quoi sert la presse ? A vendre un spectacle qui reste un mois ou deux à l’affiche. Là, la presse se sent nécessaire. Mais peut-être ne se sent-elle pas « nécessaire » dans le théâtre pour enfants ?

