Tout mon petit univers en miettes ; au centre, quoi ?

Tout mon petit univers en miettes ; au centre, quoi ?

Le 23 Fév 1980
Hamlet-Machine par !'Ensemble théâtral mobile Mise en scène: Marc Liebens Paris, 1980 Photo: Claude Bricage
Hamlet-Machine par !'Ensemble théâtral mobile Mise en scène: Marc Liebens Paris, 1980 Photo: Claude Bricage

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Hamlet-Machine par !'Ensemble théâtral mobile Mise en scène: Marc Liebens Paris, 1980 Photo: Claude Bricage
Hamlet-Machine par !'Ensemble théâtral mobile Mise en scène: Marc Liebens Paris, 1980 Photo: Claude Bricage
Article publié pour le numéro
L'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives ThéâtralesL'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives Théâtrales
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Le cer­cle des frag­ments

Ecrire par frag­ments : les frag­ments sont alors des pier­res sur le pour­tour du cer­cle : je m’é­tale en rond : tout mon petit univers en miettes ; au cen­tre, quoi ?

Roland Barthes

Brux­elles, le 11 novem­bre 1979.

Cher Bernard Dort,

Ham­let-Machine
Hein­er Müller
H … M …

Tout texte s’inscrit dans un espace inau­guré par son titre et clô­turé par le nom de son auteur … Il ne me paraît pas gra­tu­it de com­mencer cette cor­re­spon­dance par le rap­proche­ment de ce qui se trou­ve, nor­male­ment, séparé par le texte. H. M. se divise en deux.
N’est-ce pas une façon d’entrer dans le vif du sujet ? Le sujet, dans le texte, n’est-il pas ques­tion­né à vif ?
D’ailleurs, au tout début du tra­vail dra­ma­tique, nous avons pen­sé que ce texte pou­vait être joué par un seul comé­di­en ou par 25 per­son­nes (si pas 25, 36, ou 5, ou 7 … ). Ques­tion un peu académique : finale­ment, pour des raisons économiques, nous avons opté pour une par­ti­tion à deux voix : une voix d’homme et une voix de femme. Mais avec des moyens financiers, la ques­tion resterait val­able. Müller, il me sem­ble, met ici en cause, et d’une façon rad­i­cale, la notion même de dis­tri­b­u­tion : impos­si­ble, dans Ham­let-Machine, d’attribuer le rôle d’un per­son­nage à une per­son­ne de comé­di­en. S’il y a une voix d’homme et une voix de femme, d’entrée de jeu, comme per­son­nages, elles se définis­sent par ce qu’elles ne sont pas/plus : « J’étais Ham­let…» c’est donc qu’il ne l’est plus ; « Je suis Ophélie que la riv­ière n’a pas gardée », tout le monde sait qu’une Ophélie qui ne serait pas noyée ne serait plus tout-à-fait une vraie Ophélie.

Le texte, d’ailleurs, est tra­ver­sé par toute une chaîne sig­nifi­ante qui inscrit l’écart entre le per­son­nage et le sujet par­lant. Il y a bien, sur le plateau, une per­son­ne de comé­di­en, avec sa voix, avec son corps, mais ce qui se dit, je pense, n’est pas la vérité d’un per­son­nage qui s’exprimerait. Quand l’homme est nom­mé par Müller, il s’appelle « l’interprète d’Hamlet », et la femme, qui s’appelle Ophélie, com­mence son dernier frag­ment par : « C’est Elec­tre qui par­le » … un per­son­nage de tragédie grecque.

Qui donc par­le et joue devant nous ?
Et ce qui est ver­tig­ineux, c’est que se situ­ant entre l’être (Ham­let) et ne l’être pas, le per­son­nage l’est davan­tage que s’il avait com­mencé par affirmer qu’il l’était ! Oui, être ou ne pas être … Il me sem­ble que la ques­tion, ici, serait plutôt « être et ne pas être », comme quoi, Müller sait la fragilité (ou la non per­ti­nence) du champ ontologique, et qu’aujourd’hui, la ques­tion est plutôt de savoir com­ment on vit quand on est entre le mythe (le théâtre) et !’His­toire, entre la psy­ch­analyse (Album de famille) et l’écriture (Peste à Buda/Bataille pour le Groen­land), entre le désir (de jouer, puis d’écrire) et l’attente de son objet (une sit­u­a­tion révo­lu­tion­naire, un des­ti­nataire, un pub­lic)

C’est Müller ici qui par­le : « En 1977, je con­nais mon des­ti­nataire moins qu’autrefois ; aujourd’hui, plus qu’en 1957, les pièces sont écrite­spour les théâtres, non pour le pub­lic. Je ne vais pas me tourn­er les pouces jusqu’à ce qu’une sit­u­a­tion (révo­lu­tion­naire) vienne à se présen­ter.( .. .) Que reste-t-il ? Des textes soli­taires en attente d’histoire. Etla mémoire trouée, la sagesse craque­lée des mass­es men­acées d’oubli immé­di­at. Sur un ter­rain où la leçon (Lehre) est ici pro­fondé­ment enfouie et qui en out­re est miné, il faut par­fois met­tre la tête dans le sable (boue, pierre) pour voir plus avant. Les tau­pes savantes ou le défaitisme con­struc­tif.» (p. 68)

J’aime beau­coup ce texte qui est comme le fonde­ment d’Ham­let-Machine. Le fonde­ment intel­lectuel de cette pro­fonde schiz­o­phrénie que racon­te la pièce de Müller. Si Hein­er Müller se divise en Ham­letet Machine, il se divise aus­si en inter­prète d’Hamlet et Ophélie-Elec­tre, en sujet jouant Shake­speare et en sujet écrivant… Ham­let, son pro­pre drame, et son pro­pre drame, c’est qu’il est dou­ble : « J’agite, étran­glé par l’envie de vom­ir, mon poing con­tre moi-même … », « mes rouleaux sont salive et cra­choir, couteau et plaie, dent et gorge, cou et corde ». Bref, on n’en sort pas d’être et de ne pas être, d’être le sujet et l’objet…
D’être, aus­si, dés­espoir et jouis­sance. J’aime ce sujet qui ne se con­stru­it que de se détru­ire.
Dans le numéro que la revue Silex con­sacre à Ham­let, j’ai lu un arti­cle de Gilles Lep­ovet­sky inti­t­ulé « Jouis­sance d’Hamlet ». Il par­le du per­son­nage de Shake­speare, mais c’est tout un pro­gramme pour celui de Müller. Ham­let jouit pro­fondé­ment du théâtre‑c’est bien con­nu-et de la ruse (à pro­pos de la mis­sion en Angleterre, avec Rosenkrantz et Guildern­stein), celle-là même à laque­lle Müller fait allu­sion au début de la pièce … comme la clef du texte, mais don­née en anglais, avec les mots de Shake­speare ( ! ) .
l’m good Ham­let
( …)
Deux­ième clown dans le print­emps com­mu­niste
Some­thing is rot­ten in this age of hope
Lets delve in earth and blow her at the moon.

« Les tau­pes ou le défaitisme con­struc­tif ».
Jouis­sance aus­si de Müller, à retourn­er les sim­u­lacres, à racon­ter le réc­it — devenu — impos­si­ble du héros que l’Histoire ne porte plus et que le Mythe récupère seule­ment pour cette furieuse attente qui se joue sur le Théâtre. Jouir du manque à jouir … mais de la pos­si­bil­ité de le dire et de le jouer. Il me sem­ble qu’avec Müller, nous sommes au coeur de la ques­tion sur la représen­ta­tion. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il fait un Ham­let-Machine et non un Oth­el­lo-Machine, je pense. Parce que la ques­tion sur la représen­ta­tion, c’est dans Ham­let qu’elle se joue, tout le monde le sait. Mais elle se pose en ter­mes d’impact sur le pub­lic ; Müller, lui, la, déplace.
Il me sem­ble que le tour de force de Müller dans ce texte, c’est d’arriver, avec un texte éclaté, sans doute, mais fort, intense et beau, à par­ler le manque de parole, à racon­ter le manque d’Histoire, à jouer l’impossible du jeu, etc … Autrement dit, il n’y a aucun rap­port mimé­tique entre ce qui se représente et ce qui est représen­té, il y a hétérogénéité totale entre le sig­nifi­ant et le référent, entre le théâtre et la vie (au plan des signes et du lan­gage), et cepen­dant, le rap­port entre les deux est là, très fort puisque c’est en faisant du théâtre qu’on dit qu’on ne peut plus en faire. Il n’écrit pas untexte céli­bataire qui ne ren­ver­rait qu’à lui-même, auto-référen­tiel ; au con­traire, il décrit (et le terme est bien impro­pre, mais je n’en ai pas d’autre sous la machine) com­ment c’est le mécan­isme de l’Histoire lui-même qui finit par pro­duire cette auto référen­tial­ité si présente aujourd’hui. En d’autres ter­mes, Müller ne fait pas du post-mod­ernisme, il l’inscrit dans l’Histoire. En cela, il me paraît pro­fondé­ment brechtien, dialec­tique­ment brechtien … Là-dessus, je vous passe la parole, parce que, si vous pensez cela aus­si, vous avez plus que moi tous les mots pour le dire !

Bien. A vous,

Michèle Fabi­en

Hamlet-Machine
Mise en scène: Marc Liebens
Paris, 1980
Photo: Claude Bricage
Ham­let-Machine
Mise en scène : Marc Liebens
Paris, 1980
Pho­to : Claude Bricage

Brux­elles, le 18 décem­bre 1979.

Cher Bernard Dort,

J’attendais une let­tre, et je reçois votre livre … 

J’en prof­ite pour vous remerci­er, d’autant qu’il y est ques­tion d’Ham­let. Je regarde la table des matières, et je trou­ve un titre : « Ham­let partout ». p. 321. Je m’y reporte, et je lis :

1. Ce n’est pas( … ) un hasard si, cette année (1977), le théâtre est revenu, avec prédilec­tion, à Shake­speare et, dans l’oeuvre de celui-ci, à la pièce où le jeu entre le théâtre et la réal­ité, entre l’individu et l’histoire.est le plus ouvert et le plus ambigu. J’entends, bien sûr, Ham­let.
2. Le Ham­let ( … ) de Lioubi­mov, nous par­le d’une réal­ité que nous con­nais­sons bien : celle d’une société où le pou­voir prend toutes les formes pos­si­bles, même celle du social­isme, pour per­pétuer l’oppression.
3. Celui de Ben­no Besson dans une dra­maturgie de Hein­er Müller et de Matthias Lang­hoff ( … ) est la comédie d’un homme jeune se heur­tant aux décom­bres d’une société sclérosée et s’y brisant,
4. et celui de Peter Zadek, à Bochum, dans une usine désaf­fec­tée, une ter­ri­ble et inter­minable( … ) his­toire de clowns et de fous, une farce bur­lesque et sanglante où Polo­nius est inter­prété par une femme, où les smok­ings alter­nent avec les pour­points et où le Grand Guig­nol côtoie le slap-stick et la tragédie — un Ham­let en quelque sorte mis en scène par Ham­let lui-même.
Fin de cita­tion (numéroté par moi).

Hamlet-Machine
Mise en scène: Marc Liebens
Paris, 1980
Photo: Claude Bricage
Ham­let-Machine
Mise en scène : Marc Liebens
Paris, 1980
Pho­to : Claude Bricage

Et tout à coup, je sais ce que je ne savais pas : il me devient évi­dent que Hein­er Müller met en jeu sa pro­pre mémoire de spec­ta­teur. Et puis, j’ajoute que sur sa frus­tra­tion de dra­maturge qui ne peut jamais dire qu’une seule pièce dans un seul texte, il écrit ici qua­tre théâtres dif­férents. Trois théâ­tral­ités pour Ham­let, une pour Ophélie : c’est la même écri­t­ure théâ­trale (ou à peu près) qui se répar­tit en deux frag­ments.
Tou­jours déjà mères ou putains, sans grands renou­velle­ments, les femmes ne lais­sent guère de traces « pro­duc­tives » dans les mémoires des spec­ta­teurs. Mais je n’avais pas l’intention de vous par­ler du per­son­nage d’Ophélie dans cette let­tre-ci.

Et main­tenant, qua­tre« points » à par­tir du texte de Müller, je les numérote aus­si, parce que je vois un rap­port entre eux et ce que vous écrivez, mais il s’agit d’une sim­ple cor­re­spon­dance et non d’une équiv­a­lence terme à terme.

Hamlet-Machine
Mise en scène: Marc Liebens
Paris, 1980
Photo: Claude Bricage
Ham­let-Machine
Mise en scène : Marc Liebens
Paris, 1980
Pho­to : Claude Bricage

1 . Ham­let-Machine
2. « Dois-je, puisque c’est la cou­tume, enfon­cer un bout de fer dans la viande la plus proche ou celle d’après pour m’y agrip­per puisque la terre tourne ».
3. « Le décor est un mon­u­ment. Il représente, agran­di cent fois, un homme qui a fait date. Son nom est inter­change­able. L’espérance ne s’est pas réal­isée … » Extrait du frag­ment 4 inti­t­ulé « Peste à Buda. Bataille pour le Groen­land ».
4. Il faut relire le frag­ment 3, celui inti­t­ulé Scher­zo.
Celui qui nous a fait le plus souf­frir !

Pourquoi cette lec­ture à la fois kitch et grotesque d’un Ham­let devenant femme, donc putain, et dansant avec Hor­a­tio pen­dant que brille le can­cer du sein d’une madone ? Et aus­si, com­ment met­tre en scène ce frag­ment qui ne con­tient que trois répliques et dont les indi­ca­tions scéniques racon­tent tout un théâtre, voire tout un opéra (un décor de philosophes morts … une galerie- bal­let de femmes mortes … ) Tout un opéra avec toute une his­toire, celle d’un intel­lectuel nou­veau qui se fait hon­nir par la vieille uni­ver­sité, et dont la tra­jec­toire s’achève dans la dérélic­tion- devenir putain — et dans la pétri­fi­ca­tion — « immo­bil­i­sa­tion sous le para­pluie ».

A lui tout seul, ce frag­ment est la matrice de tout un spec­ta­cle, totale­ment dif­férent, dans sa théâ­tral­ité, de tout ce qui précède et de tout ce qui le suit ; dans « Peste à Buda », il n’y a plus guère de théâ­tral­ité. Et pour­tant, on peut le lire aus­si comme la con­tin­u­a­tion directe du tra­jet du per­son­nage qui, ne voulant plus être Ham­let (1 ), ira jusqu’au bout de l’anti-rôle et devien­dra femme — pour être sûr, sans doute, d’échapper au sché­ma oedip­i­en de Shake­speare ! — dans une relec­ture à la fois grotesque et dérisoire de la pièce de Shake­speare. Son dégoût est sans doute aus­si fort que celui du doc­teur Jiva­go, l’intellectuel human­iste dont Müller se moque au début du frag­ment 4, mais qui a quand même le dernier mot : il relit Ham­let - ou le racon­te — comme le réc­it absurde de la pour­ri­t­ure vers quoi tend toute vie et, fen­dant les têtes de Marx, Lénine et Mao, c’est lui qui provoque ce cauchemar de l’époque glaciaire. Il y a, sem­ble-il, comme l’amorce d’un jeu de microstruc­tures ; ceci pour sig­naler en pas­sant, que la pièce n’est nulle­ment un délire, mais un texte d’une con­struc­tion très sophis­tiquée.

Mais naturelle­ment, l’acteur, lui, pour savoir quoi jouer n’a que faire des micro-struc­tures et la ques­tion de l’enjeu du jeu s’est posée dans Scher­zo d’une façon plus aiguë que dans les autres frag­ments. Il nous est apparu très vite, et pas seule­ment pour des raisons finan­cières, que nous ne pou­vions pas « matéri­alis­er » sur le plateau les images du texte. A quoi cela pou­vait-il bien servir de mon­tr­er le cer­cueil, la madone au can­cer du sein, Hor­a­tio et son para­pluie, des fig­u­rants pro­fesseurs d’université qui auraient lancé leurs livres sur Ham­let ? Les didas­calies de Müller sont plus poé­tiques que fonc­tion­nelles, la représen­ta­tion men­tale qui s’opère à par­tir du lan­gage n’est pas la même que celle qui s’opère à par­tir de l’image. Le dire et le mon­tr­er ne provo­quent pas les mêmes réson­nances, les mêmes con­no­ta­tions. Bref, par­ti­sans comme nous le sommes d’une écri­t­ure scénique autonome qui dis­sémine le sens et ne redou­ble pas celui du texte, l’idée de faire fonc­tion­ner les indi­ca­tions scéniques comme telles ne nous a guère effleurés ; Scher­zo, quelle que soit sa forme, c’est du texte, à dire et à jouer.

Par ailleurs, la ques­tion de la déri­sion du per­son­nage ne nous quit­tait pas ; liée à celle du théâtre cri­tique. Ne plus inscrire sur le plateau le point de vue — de type méta­textuel — du met­teur en scène, puisqu’il est ici en empathie avec celui de l’auteur ; ne pas non plus illus­tr­er un texte qui risque, au mieux de se faire redou­bler, au pire, de se voir réduit par un jeu con­tin­gent. Certes, l’histoire de Müller n’est pas la nôtre, mais cela ne sig­ni­fie pas qu’elle ne nous con­cerne pas ; que nous ne pre­nions pas en compte les ques­tions et l’itinéraire de ce per­son­nage qui se con­stru­it au théâtre sous nos yeux. Il fal­lait jouer sur et avec le temps théâ­tral, c’était refuser d’éclairer le début à la lumière de la fin, c’était intéri­oris­er le temps matériel de la représen­ta­tion, c’était pren­dre en compte, totale­ment, . chaque moment du proces­sus (brechtien, non?). Et puis, même si nous ne sommes pas tra­ver­sés par le mur de Berlin, même si nous n’avons pas vécu le stal­in­isme dans notre vie quo­ti­di­enne, cela n’empêche pas que nous soyions con­cernés par le rap­port du per­son­nage à l’héroïsme épique, à la psy­ch­analyse, au grotesque, à l’absurde, à la dérélic­tion, à Shake­speare, à l’Histoire

La ques­tion est donc de savoir ce qui s’inscrit sur un plateau de la con­nivence d’un auteur et d’un met­teur en scène.
Je réponds en vrac : le temps, la musique, le corps, le texte. La pièce maîtresse du frag­ment est un tan­go : la musique se joue au rythme nor­mal, mais les corps ralen­tis­sent la danse au max­i­mum. Je dis les corps, parce qu’il s’agit d’un homme et de trois femmes tous habil­lés du même smok­ing. Comme des per­son­nages dis­sous, comme pour trac­er une ten­sion entre le corps et la représen­ta­tion par le cos­tume ; quelque chose d’un théâtre a dis­paru, je pense, au prof­it de l’inscription sur le plateau de quelque chose qui ne représente rien d’autre que soi-même. Les déam­bu­la­tions, ralen­ties elles aus­si, qui entourent le tan­go ne sont pas là non plus pour représen­ter autre chose que des corps qui se dépla­cent dans un espace théâ­tral éclairé au néon et qui, si cela se trou­ve, peu­vent éventuelle­ment par­ler dans l’ombre. Comme s’il n’y avait plus rien à éclair­er qui soit sûr …
Pourquoi ne pas jouer notre ten­ta­tion à nous de la dérélic­tion ? Et puis, lais­sons donc ouverte la ques­tion de savoir ce qu’Hamlet a dans la tête quand il dit : « Je veux être une femme ». Ce que je peux vous affirmer, c’est que le texte s’entend et que la danse se regarde ; comme au théâtre …

Pour nous, il était impor­tant d’inscrire le spec­ta­teur dans le dou­ble réseau de ce qui est vu et de ce qui est dit, qu’il se situe à l’intérieur ou au-dehors, il est obligé, je crois, d’inventer sa pro­pre posi­tion de spec­ta­teur de théâtre.
Et puis, ce smok­ing, vête­ment bour­geois de soirée et de céré­monie, c’est une façon de désign­er que nous savons que l’Histoire de Müller n’est pas exacte­ment la même que la nôtre, mais c’est une façon aus­si d’inscrire la nôtre en rela­tion avec la sienne, tout en évi­tant d’en écrire une qui serait là à la place d’une autre refoulée, occultée, déri­sion­née, exaltée … que sais-je ? tout ce qu’on peut faire avec l’Histoire !

Hamlet-Machine
par !'Ensemble théâtral mobile
Mise en scène: Marc Liebens
Bruxelles, 1978
Photo Jean-Pau/ Hubin
Ham­let-Machine
par l’Ensem­ble théâ­tral mobile
Mise en scène : Marc Liebens
Brux­elles, 1978
Pho­to Jean-Pau/ Hubin

Voilà. J’aimerais qu’en, un autre temps, on par­le un peu de la1femme, mais aujourd’hui, j’en reste là, parçe que j’attends vos propo­si­tions ; j’espère tout de même vous avoir donné1envied e venir voir le spec­ta­cle !

Bien ami­cale­ment,

Michèle Fabi­en

Hamlet-Machine
Mise en scène: Jean Jourdheuil
Photo Nicolas Treatt
Ham­let-Machine
Mise en scène : Jean Jour­d­heuil
Pho­to Nico­las Treatt
Hamlet-Machine
Mise en scène: Marc Liebens
Bruxelles, 1978
Photo Jean-Paul Hubin
Ham­let-Machine
Mise en scène : Marc Liebens
Brux­elles, 1978
Pho­to Jean-Paul Hubin

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auteur
Co-écrit par Michèle Fabien
Michèle Fabi­en est l’au­teur de plusieurs textes de théâtre : JOCASTE, NOTRE SADE, SARA Z, TAUSK, CLAIRE LACOMBE, ATGET...Plus d'info
auteur
et Bernard Dort
Théoricien du théâtre. Dernier ouvrage paru : LA REPRÉSENTATION EN JEU, ed. Actes Sud.Plus d'info
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dans le numéro
L'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives Théâtrales
#3
mars 2002

L’écriture au théâtre

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Par Jean Jourdheuil
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