Ici. face à cette vitre, pres
des voix amplifiées par un
micro et en même temps
feutrées, proches et
lointaines, J’écoutais, Je
voyais la déambulation d’un
destin unique et de tous, un
personnage historique, un
je contradictoire, fragile.
cosmique et parfois
ridicule, qui peu à peu
perdait ses apparences, le
théätre même pour une
sorte d’immobilité, de
désert vers lequel, depuis le
commencement, il devait
tendre sans doute à son
insu.
Un homme, jeune encore,
s’agitait (parlait, marchait
d’un coin à l’autre d’une
cage vitrée).

De quoi parle le personnage ? Du commencement, de ce qui le fit glisser dans l’histoire, apprendre l’irréel du réel, l’insupportable, l’intolérable. Cela s’appelait alors catastrophe de Marcinelle, incendie de l’innovation. Procès des Rosenberg. Cela rencontrait l’étranger, l’étrangère (l’exil, la double misère), reliait le privé (les études, le curriculum vitae) et le politique (la lutte contre l’injustice, les guerres de Monsieur Bons Offices), cela jette entre deux (la déambulation montre l’unité perdue), dans la contradiction, là où le monologue reprend de plus belle. Paroles
et marche
dans tous les sens.
Agitation et impuissance.

Trois femmes venaient et partaient (portes, escalier) pour revenir, tournaient autour· de son identité. L’admirable roman épistolaire, discontinu, éclaté était devenu ce huis-clos (avec fausses sorties) dont nous étions les voyeurs et, quoique assis et de l’autre côté, les déambulants.
Car nous serions jetés de notre immobilité de spectateurs dans le mouvement de la crise de l’histoire et du sujet pour retomber à la fin, et non sans dommage, dans notre désert.
Le personnage s’appelle Paul Sanchotte (épopée et dérision), son monologue rencontre tour à tour trois voix de femmes, trois images, trois corps perdus (tranches d’histoire et de vie): Roxane, Leilah, Clara …
La troisième écoute, se tait presque toujours et son silence, sa presque immobilité gênent, comme si elle était, dans le théâtre, le public et le proche, le témoin, le juge et le double.

Les deux premières sont plus étroitement liées à l’existence inquiète et complaisante du personnage, à sa passion et à ses ruptures, à sa fuite et à ses vélléités de courage, à son échec devant l’amour, devant l’histoire, devant la femme et la cause à défendre.


Comme si devant elles, il ne restait à Sanchotte (notre frère de l’exil) que des morceaux de moi et du monde, que des questions sans réponse (encore des paroles, des déambulations autour, à côté). Comme si on n’échappait pas à la solitude — sur fond d’amour et de monde‑, à soi-même, au désert qui clôt la représentation, qui est encore dans la représentation, dans la non-résolution — ambiguïté de soi et du théâtre, jusqu’à la fin.

Cette pièce longue (plus de deux heures) ne devait jamais finir, ne peut finir, continue en nous son chemin, ses questions, ses images, son morcellement et son essai de rassemblement. Livre porté à la scène, recréé, réincarné par une équipe qui a eu la grâce du texte et la grâce du théâtre, où l’auteur se voit refait et défait (héros vraiment de son livre) par l’adaptatrice (Michèle Fabien), le metteur en scène (Marc Liebens) et les quatre acteurs de cette fable pour notre temps.
Livre à relire … C’est le cercle des fictions opérantes, elles génèrent notre désir de voir, de recommencer, de survivre.
P.S. Peut-être que le romancier est vraiment proche du théâtre, de la musique de notre monde réel et imaginaire. Livrettiste de nos vies …



