Question : Comment l’idée vous est-elle venue de mettre en scène Bovary ?
Michel Dezoteux : J’ai été amené à relire par hasard ce livre que j’avais lu quand j’avais 15 ans. J’en avais des souvenirs assez précis. Et j’ai été tenté de le relire par rapport à certaines choses que j’ai vécues.
J’ai alors été frappé par l’extraordinaire qualité de l’écriture de Flaubert qui ouvre dans la deuxième moitié du 19ème siècle une voie à la littérature qu’elle n’avait pas connue auparavant. Un travail sur l’écriture d’une dimension et d’une modernité étonnantes.
Françoise Collin : Au fond, c’est assez curieux. Vous êtes parti d’un texte. Ce n’est bien sûr pas cela qui a généré tout le spectacle, mais avez-vous habituellement un tel type de rapport au texte ? Dans ce spectacle en tout cas, il me semble que le texte est très présent — soit le texte de Flaubert, soit le texte parallèle — et bien plus présent — mais peut-être que je me trompe — que dans vos spectacles précédents. ‚
Est-ce que le rapport au texte est primordial pour vous ?
M.D.: Non, non, non. Ce qui est primordial, c’est le rapport aux acteurs et le rapport des acteurs au texte. Et je crois qu’ici, ce qui a évolué, ce qu’on a tenté de faire évoluer, justement, c’est la conscience et la perfection du statut du texte dans la représentation. Flaubert m’intéresse en tant qu’écrivain, en tant qu’homme d’écriture. Homme qui a une façon, une manière d’aligner des mots qui donne du sens.
F.C.: Cette écriture suscite-t-elle un travail scénique qui en serait l’équivalent ou le parallèle ?
M.D.: Il n’y a pas de parallélisme, c’est-à-dire qu’on ne part pas de Flaubert, disant : « Comment illustrer Flaubert », ou : « Comment tirer une scène de Flaubert ». On part d’un travail d’acteur qui est un travail d’improvisation que mes camarades pourraient d’ailleurs mieux décrire que moi.
C’est très curieux ce type de travail-là et cela marche selon les individus qui sont en présence, il n’y a pas de secret, il n’y a pas de recette, il y a simplement un processus dans lequel sont mis les acteurs, des situations que j’essaie de créer et par rapport auxquelles ils réagissent. Et en fait, c’est cela qui donne le corps au spectacle. Evidemment, ils réagissent en fonction de situations et d’un certain nombre de choses que nous définissons, avant que la répétition ne commence.
F.C.: Ce que vous donne le texte au départ, ce n’est pas que du texte, c’est aussi et surtout des situations ?
M.D.: C’est aussi des situations, mais c’est toujours comme ça au théâtre. Un texte écrit en répliques fonctionne par rapport à des situations et quand ici je dis « situation » c’est des situations de travail dont je parle.
Bernard Debroux : Avant de parler de cela, j’aimerais qu’on parle du processus d’écriture, c’est-à-dire des deux textes, le texte de Flaubert et celui écrit par Gérard Lépinois et du pourquoi de votre initiative. Pourquoi n’avez-vous pas travaillé seulement avec le texte de Flaubert ? Quelle est la justification d’un tel travail, son intérêt pour le spectacle et pour le jeu ? Mais en premier lieu, d’où est venue l’idée ?
M.D.: En fait, elle vient de moi. Gérard et _moi, nous nous sommes rencontrés par hasard et nous avons discuté de choses qu’on pourrait faire parce que j’avais lu certains de ses textes et qu’il m’avait fait entendre ses improvisations enregistrées sur cassettes. A partir de là, j’ai été intéressé par sa maîtrise de l’écriture et la conscience qu’il en avait.
Donc cela a été mon intérêt pour lui. Mon intérêt vis-à-vis d’un acteur est dans sa capacité à rendre des choses sur un plateau parce qu’il comprend ce qu’il fait.
De même le scénographe, le responsable de la bande son, sont des gens capables d’écrire avec ce qu’ils font.
Avec son corps et sa voix pour l’acteur ; avec la matière pour le scénographe qui fait un travail sur l’espace ; avec le son pour le régisseur qui fait la bande, qui écrit avec du son, qui écrit dans le temps et pas n’importe quoi. Tout est travail d’écriture. Le théâtre est un fait d’écriture.
Tout ce que j’avais réalisé jusque là avait souvent fonctionné sur des écritures croisées comme celles de Defoe et Tournier dans Crusoé, Crusoé.
F.C.: Je vous interromps, mais dans ces cas-là, qui faisait les découpages ?
M.D.: C’est toujours moi qui fais les découpages. Ici, c’est moi qui ai découpé le texte de Flaubert et celui de Gérard. J’ai proposé Flaubert. J’ai proposé Bovary. Dans un premier temps, Gérard n’était peut-être pas très enthousiaste, mais dans un deuxième temps, après que je lui ai envoyé des informations sur ce que je pensais qu’on pouvait faire, il a accepté. Mais, de toute façon, j’ai choisi Bovary parce que c’était en fait une sécurité, une façon de travailler sur quelque chose que je sentais bien, dans lequel je me sentais bien. C’était une manière de prendre un minimum de risques à un moment qui pour nous était un moment-charnière : le groupe précédent s’était défait, il fallait relancer le travail et assurer un résultat en un temps de travail relativement court, avec peu d’argent etc …
F.C.: Et c’était là un point d’appui dès le départ…
M.D.: Un point d’appui très riche et très présent qui était le texte de Flaubert. C’était important et c’est pour cela que je suis parti de là parce que ce texte est fabuleux sur le plan des situations, et surtout parce que c’était une écriture qui m’intéressait.
B.D.: Mais vous auriez pu imaginer de découper uniquement le texte de Flaubert puisque c’est vous le découpeur ? Comment Gérard Lépinois est-il intervenu ?
Gérard Lépinois : Le choix de Flaubert ne vient pas de moi, il l’a dit, ce qui a d’abord existé, c’est notre envie de travailler ensemble et ensuite, l’idée de Michel de partir de Flaubert.
C’est vrai que je n’étais pas très enthousiaste au départ parce que je n’avais jamais travaillé à partir d’un classique, je ne m’étais pas posé le problème. Le sens de mon travail, c’est d’aboutir à une écriture· contemporaine. Puis, en en discutant et parce que j’avais vu le spectacle précédent, le Gramsci, et parce que Michel me posait le problème en termes scéniques, c’est-à-dire qu’il mettait le souci scénique avant mon acte d’écrire, et parce que Flaubert me créait une contrainte extraordinaire — écrire après lui ou à partir de lui, c’est quelque chose d’affolant — cela m’a passionné et je me suis lancé. Flaubert me créait une contrainte, comme il nous en créait à tous, effectivement, à chacun dans sa façon de faire, non pas parce que nous imaginions (et moi en particulier) l’égaler, il ne s’agit pas de ça du tout. Il y avait pour moi, à partir de Flaubert, un moyen de poser en quelque sorte la nécessité d’une écriture contemporaine, dans mon domaine, comme dans le sien.
F.C.: Entre votre projet d’écriture et l’écriture de Flaubert, comment le rapport s’est-il fait ? Avez-vous écrit dans Flaubert ou contre Flaubert ?
G.L.: J’ai relu le roman. Avec un beau crayon rouge, j’ai souligné ce qui m’intéressait du point de vue de mon travail et puis je l’ai oublié et j’ai alors fait quelque chose qui est de l’ordre de l’improvisation, que je connaissais déjà. D’ailleurs, je ne l’ai pas démarqué, j’ai essayé de travailler avec une mémoire profonde de ce roman, de cette écriture. Je me suis laissé aller par rapport à elle. Ce n’est pas facile à expliquer. En aucun cas, je n’ai écrit des textes en marge de Flaubert. Ce que j’ai fait, c’est le lire et l’oublier sans l’oublier. C’est-à-dire l’oublier consciemment, mais essayer de le réinvestir inconsciemment. J’ai dit à Michel immédiatement:_ il faut, pour que je puisse écrire, qu’il ne me bloque pas, comme classique et grand écrivain, parmi les plus grands, même. Donc il fallait bien que je me fasse ma place, que j’entretienne un rapport avec lui et ce que je veux dire, c’est que je me suis gardé libre tout en étant imbibé de lui. Et je n’ai pas eu besoin de me le rappeler, de me forcer à parler de ceci ou de cela, non, j’ai improvisé toute une série de textes, naturellement — la première en rouge (vous vous rappelez puisque vous avez vu l’original parce que le rouge me plaisait, on peut en parler, c’est une façon de faire pour moi) qui en définitive est la plus proche du texte de Flaubert. Donc, je ne me suis pas forcé, c’est venu spontanément.
B.D.: Donc en fait, les premiers textes sont des glissements, impressions de l’inconscient à partir de ton image de Madame Bovary.
G.L.: C’est cela. Pour être plus précis, en terme d’écriture, cela m’a fait écrire comme je n’écrivais pas, Je n’ai jamais écrit comme ça, comme ces premiers textes. Cela m’a fait eh quelque sorte, cultiver une espèce de préciosité de l’écriture, d’une écriture qui n’est pas mienne. Préciosité est un peu ironique et · ne s’applique pas à Flaubert, mais pour le rejoindre il fallait que je fasse cela. Je ne pouvais partir d’où j’étais. L’intérêt de la chose c’est que par après j’en suis venu, par étapes, à ce que j’aime faire, moi. Ce processus s’est fait en trois temps et ceci est le premier. Je leur ai donné ces 18 textes et c’est parti là-dessus. Je suis venu, on a discuté de tout, Michel était maître de choisir ce qui l’intéressait.
Cela m’a donné envie de recommencer sans que ce soit prévu. Alors évidemment quand j’ai recommencé, ce n’était pas la même chose. Le souci scénique se précisait et l’Emma Bovary se détachait de l’Emma de l’intrigue, elle prenait du champ. Je veux dire ceci aussi : dans le premier temps, je me suis fait mon propre censeur, j’ai balancé beaucoup de texte ; j’étais dans la position de l’écrivain de théâtre qui présente des textes par avance. Au fur et à mesure, cela se rapprochait du travail d’improvisation de l’acteur, j’avais moins peur de montrer des ébauches.
En un troisième temps, au fur et à mesure que le travail se précisait, le langage est devenu de plus en plus désarticulé.
Dans la continuité de ce geste d’écriture en trois temps, je ne conceptualise pas ce qui lie le troisième au premier. Cela devenait de plus en plus rapide, les derniers textes collaient à ce que j’avais vu.
F.C.: Après un certain temps, vous avec travaillé en ayant vu ce qui déjà s’ébauchait scéniquement ? Et cela vous a libéré …
G.L.: Oui, je suis passé du livre de Flaubert à ce que je voyais sur scène. Mais je venais toujours au second plan et ça c’est important.
F.C.: Vous avez soumis une très grande masse de textes à Michel et le découpage de cette masse de textes a été fait par lui ?
G.L.: Michel est responsable du choix de mes textes comme du choix des textes de Flaubert…
F.C.: De l’ordre de succession aussi ? Ils ont été restructurés dans le temps. Vous
n’avez pas donné un texte continu ?
G.L.: C’est cela. Mais en même temps, j’avais mon mot à dire.
Ce qui est intéressant en fait, c’est que la première écriture est induite par le texte de Flaubert et que la seconde écriture est induite par le jeu des acteurs.
Faire surgir du texte, un travail scénique
F.C.: Pouvez-vous improviser uniquement sur base d’une idée ou d’un thème ? ou le texte comme tel est-il important pour vous dans votre improvisation physique ?
Janine Patrick : Quand Michel dit : c’est moi qui fais les découpages — et c’est vrai, c’est lui qui les fait — je voudrais dire que ce qu’il y a de tout à fait nouveau, en tout cas pour moi, c’est qu’au départ, on n’avait pas de textes justement, choisis et découpés par Michel.
Donc on ne partait pas d’une structure fixée et définitive mais d’un thème qui était Bovary.
A partir de là, Michel a piqué, dans le roman de Flaubert, un certain nombre de textes que nous lisions et sur lesquels nous improvisions. Les improvisations faites, on les a apprises et puis, bien après, quand on les a connues, Michel a fait ce fameux découpage.
F.C. : Quand vous parlez d’improvisation, il s’agit d’improvisation purement gestuelle qui à ce moment-là n’est pas encore accompagnée d’énoncés ? Ou bien parlez-vous en improvisant ?
Susana Lastreto : On a parlé très peu, mais il y a quand même des mots qu’on a dits qui sont restés dans le spectacle.
F.C. : Mais quand vous bougez, avez-vous besoin d’avoir des mots dans la bouche en même temps ?
Ensemble : Non, pas toujours.
F.C. : Les mots viennent après alors ? Vous les incorporez ?
J.P. : Il y a des improvisations complètement muettes et des improvisations pendant lesquelles nous parlions.
F.C. : Donc, sur vos improvisations muettes, du texte a été incorporé, surajouté.
J.P. : Oui, c’est cela. C’est tout le travail de Michel.
F.C. : Mais dès le départ, quelques mots sont nécessaires pour travailler ?
M.D. : A la base de l’improvisation ?
F.C. : Oui. Avez-vous besoin de prononcer des mots … ?
S.L. : Non, pas nécessairement. Il est arrivé qu’on ne dise rien du tout pendant toute une heure d’improvisation et je me souviens d’une fois où on a longtemps chanté. Mais il y a eu d’autres fois où on restait dans le silence et où les textes de Flaubert ou de Gérard venaient après.
G.L. : Il y a trois strates de textes dans le spectacle : Flaubert et moi et puis les textes des improvisations d’acteurs qui sont restés. Il y a ça et là des accents, des mots prononcés qui n’ont pas été écrits. Ce qu’on tend à faire, même si une séparation existe, c’est de refaire surgir du texte, un travail scénique.
S.L. : Par exemple, quand Janine dit : « sale, sale … », ça n’a pas été écrit ni par Flaubert ni par Gérard, c’est un mot qui est venu en improvisation et qui est resté.
F.C. : Il y a des éléments dans votre travail d’improvisation qui vous sont très vite venus et d’autres qui ont été plus longs à sortir. Quels sont ceux qui se sont tout de suite imposés ?
J.P. : C’est là qu’intervient le travail de Michel. Nous avons fait des impros en nombre, on pourrait monter un autre spectacle avec celles qui n’ont pas été utilisées et Michel a fait son choix : cela on le garde, ou on le met en réserve.
F.C. : Après coup, si on examine les déchets, qu’est-ce qui est éliminé et qu’est-ce qui est retenu ?
M.D.: Chaque fois qu’ils improvisent, j’ai quand même ma petite idée. Ce n’est pas au hasard que je monte un texte ou un petit dialogue de Flaubert. Au départ du travail nous évoquons un certain nombre de possibilités et un but…
F.C. : Le choix est-il fait intuitivement ? Résulte-t-il d’un projet théorique ou le révèle-t-il ?
M.D. : Théorique, non ! La théorie vient après, dans !’organisation de la continuité spectaculaire. Après 10 ans de travail, j’ai une certaine conscience du théâtre qui commence à s’élaborer doucement, mais je n’ai pas de théorie sur le théâtre ! Je n’essaie pas à toutes fins que les acteurs produisent une chose plutôt qu’une autre. En fait, j’ai ma petite idée, j’ouvre les yeux, les oreilles, j’ouvre mon corps et il y a des choses qui me parviennent et d’autres qui me touchent moins. Je choisis ce qui m’atteint. Il y a de très bonnes choses qui ont été faites dans le travail d’improvisation et qui n’ont pas été reprises parce que j’y suis moins sensible, parce qu’elles rentrent moins dans l’optique de base qu’on s’est choisie pour faire le spectacle. Et je crois que les acteurs sont conscients qu’il y a un certain nombre de choix à effectuer … que des options de base doivent conduire le travail de structuration, d’écriture du tout.
F.C. : J’ai l’impression, dans ce que chacun dit, qu’il y a création à partir d’une matière disparate, un travail de montage — comme souvent dans le théâtre contemporain. On produit de la matière en quantité excessive, qu’on sélectionne et organise ensuite.
M.D. : C’est cela, on crée une grande masse de matière et on définit un processus d’organisation quand on a cette masse en face de soi et on organise en fonction de ce principe-là. Il faut d’abord qu’il y ait beaucoup de matière en présence : que les acteurs fournissent leur matière, que !’écrivain fournisse sa matière, le scénographe la sienne et que moi, mis en face de tout cela, je puisse organiser. Il y a un mois et demi, il y avait encore plus de trois heures de matière théâtrale.
G.L. : Je crois que ce que nous avons en commun, c’est que nous sommes des gens qui ne croyons pas que l’organisation pré-existe à la matière, à l’écriture, par exemple. Nous croyons qu’il y a de l’organisation sous-tendue à la matière produite et notre tâche est de la découvrir et de la faire apparaître. Par exemple, la dramaturgie, en définitive, a suivi l’acte d’écriture.
S.L. : C’est vrai qu’on produit énormément plus de matière que celle qu’on retient, et je crois que c’est ça le point important du travail. J’ai une expérience de deux ans de travail avec Michel et l’année dernière, par exemple, un des problèmes posés dans le travail de Lettres de prison était que partir de quelque chose d’aussi fragile et d’aussi … ténu que les lettes de Gramsci, a rendu difficile la production d’une matière suffisante en improvisation pour qu’il soit possible d’avoir un véritable choix et donc d’éliminer de la matière et d’arriver à une heure et demie de spectacle alors qu’ici, au départ, nous disposions de 3 à 4 heures de matière mise bout à bout.
F.C.: Est-ce que cela veut dire qu’il y avait plus de difficulté à faire cette grande masse d’improvisations pour le Gramsci ?
S.L. : Je crois que nous nous sommes trouvés face à des difficultés multiples, la plus grande étant celle de travailler à partir de lettres et de lettres de quelqu’un qui est en prison. Forcément il ne lui arrive pas grand’chose, ou du moins rien de concret, de facilement transposable sur un plateau. Ou bien il parle de son travail d’écrivain et c’est purement intellectuel, ou bien il demande des objets (chaussettes, savon … ), ou bien il décrit des menus faits quotidiens. Flaubert, au contraire, propose une masse de situations déjà élaborées, une matière très visuelle. D’autre part, c’était une matière littéraire limitée parce que c’est une écriture quotidienne, très émouvante quand on la lit, mais à la limite presque impossible à transposer sur un plateau.

Dévoiler l’imaginaire
B.D. : Quel est l’intérêt de travailler sur les deux textes pour les acteurs ? Avez-vous travaillé différemment sur l’un ou sur l’autre ?
S.L. : Il me semble qu’on a beaucoup plus improvisé sur Flaubert que sur Gérard au départ, parce que l’écriture de Flaubert présente beaucoup de descriptions, de situations précises et concrètes qui créent des images. Par exemple, la description de l’arrivée au bal d’Emma est très précise. Au départ le texte de Flaubert fournissait plus de matière mais ensuite, comme on avait déjà une autre mémoire du spectacle et des improvisations antérieures, nous avons pu travailler sur les textes de Gérard qui étaient beaucoup plus abstraits. Je trouve, ceci est tout à fait personnel, que l’écriture de Gérard permet de partir dans l’imaginaire d’Emma Bovary beaucoup plus que l’écriture de Flaubert, qui est plus descriptive, même quand il parle de ce qu’elle sent.
B.D.: Lors d’une conversation que nous avions eue après la première répétition, Françoise disait qu’elle percevait deux sortes de textes à l’imaginaire amoureux : d’une part celui de Flaubert plus lié au sentiment, et d’autre part les textes de Gérard, et un autre point de vue, plus lié au plaisir, davantage propre à la femme d’aujourd’hui, et au regard qu’un homme peut avoir sur une femme d’aujourd’hui.
J.P.: Je crois que c’est tout ce qui est un peu voilé par Flaubert que l’écriture de Gérard nous a dévoilé justement.
F.C.: C’est-à-dire l’envers ?

J.P. : Oui, le non-dit.
L’écriture de Gérard est presque une sorte d’épure par rapport à l’écriture de Flaubert et c’est pour cela que c’était difficile, au départ, d’improviser directement sur les textes de Gérard.
M.D. : Au fait, dans un premier temps, les textes de Gérard étaient comme une écriture en marge du texte de Flaubert. La première série de textes qu’il a donnée n’était pas autonome, ne créait pas une possibilité de travailler sans se référer à Flaubert. Et petit à petit, au fur et à mesure du travail, ses interventions se sont personnalisées. C’est-à-dire qu’à partir du moment où il s’est rendu compte de ce qui se passait sur le plateau, il a produit comme je l’espérais, une écriture à partir du travail d’acteur et il est arrivé à fournir des textes qui parlent d’Emma.
Cette écriture de Gérard est fragmentée et cet éclatement fait vivre le spectacle autrement.
G.L. : Sur le problème de la fragmentation en général, je voudrais simplement dire qu’un des rapports possibles à Flaubert, c’est peut-être qu’il a réinventé une grande forme et que nous n’avons pas de grandes formes à notre disposition. En tous cas pour moi, pendant l’écriture, c’était clair. Je dirais que je suis concerné forcément par la fragmentation, par la désarticulation du langage mais que je ne m’y complais pas. Un des problèmes, c’est de réinventer une forme — Michel en parlera pour sa part, mais je pense que c’est assez proche de ceci‑, une forme pour aujourd’hui, pour chacun des praticiens et chacun des écrivains. Donc, l’écriture à sa façon, analyse, déconstruit, crée du vide pour se faire elle-même son propre appel. Il était impossible je crois, de faire correspondre à Flaubert, soit un équivalent de sa forme, soit les propositions modernes de grande forme à l’heure actuelle. Et je crois qu’on peut voir que c’est une tension vers l’avenir qui déborde le spectacle.
F.C.: On a parlé de déconstruction, de dispersion et de fragmentation dans le texte, mais en réalité dans ce texte il y a tout de même pour le spectateur, de grands moments que l’on pourrait apparenter à la phraséologie romantique ou encore au réalisme narratif et descriptif.
Certains moments du spectacle sont assez figuratifs, y compris dans la gestualité. Tandis qu’à d’autres moments les gestes sont aberrants du point de vue de la vision habituelle. Avez-vous voulu cette alternance de figuration et de non figuration ?
M.D.: Tu parles de moments précis ?
B.D.: Par exemple, quand on fouette les chevaux, c’est tout à fait figuratif. A d’autres moments on marche devant l’écran de lumière et c’est un autre rapport au réel.
F.C.: Par exemple encore, quand tu mimes la vieille femme qui monte sur les tréteaux, c’est vraiment la vieille femme qui monte. Mais à d’autres moments, tu fais des choses qui marquent une espèce de folie du corps.
B.D.: Il y a un travail sur la figuration et un travail sur la pulsion.
F.C.: Et puis surgissent des moments de cristallisation ?
M.D.: Des moments de cristallisation qui représentent tout ce qu’est le spectacle. Cela, je sais que c’est très important : que le début d’un spectacle sert à attirer l’attention du spectateur et à lui résumer ce qui va se passer. Pendant 20 secondes. Même s’il ne le comprend pas au moment même, peu importe. Ca crée une certaine disponibilité chez lui et c’est presque une des règles physiologiques de la perception. Brecht a travaillé là-dessus et le théâtre oriental travaille tout le temps là-dessus. Ce n’est pas un hasard s’il a parlé du Cirque et de l’opéra chinois, s’il, a fait référence à la Chine, à l’art chinois et aux grandes traditions du théâtre japonais. En fait, ce qui est important, c’est de créer un certain nombre d’éléments par rapport auxquels d’autres vont pouvoir s’inscrire en étant perçus, sans être des bizarreries.
B.D.: Ce processus-là passe par la répétion, non ?
M.D.: La répétition, c’est encore autre chose. Ce qu’il est intéressant de faire à travers la répétition, c’est montrer qu’une même chose peut signifier des choses différentes, créer des tensions différentes. La répétition permet aussi un certain type de circulation entre les différents éléments du spectacle.
Car, s’il n’y a pas de circulation, il n’y a pas de vie dans un spectacle. Et c’est vrai pour toutes sortes de spectacles et cela peut être atteint sans l’utilisation de la répétition.
F.C.: Dans ce qui vient d’être dit, je trouve que les moments de cristallisation et les moments de ponctuation, ce n’est pas la même chose. Par exemple, le fait qu’au début du spectacle on perçoive d’emblée le tout par une espèce de condensation ne me semble pas figuratif, et réciproquement les moments de figuration ne m’apparaissent pas comme des moments de condensation. Ils m’apparaissent comme des repères, des bribes de temps linéaire. Quand l’homme fouette son cheval, ce n’est pas un moment de condensation, c’est une image qui ponctue. Par contre, quand les personnages descendent l’escalier, peut-être est-ce un moment de condensation.
M.D.: Ce qu’on appellerait le gestus du spectacle ce serait ce moment où les trois femmes descendent l’escalier avec l’homme derrière elles qui va se placer à leur côté et qui, quand elles l’aperçoivent, changent de comportement : ça c·e~t un moment de condensation. Si on comprend cela, on comprend tout le spectacle. Il y a une clé qui est donnée, sans que ce soit une clé intellectuelle — on peut le percevoir comme ça de façon très simple. C’est important. On avait prévu, si vous vous souvenez, un début beaucoup plus complexe. Il durait beaucoup plus longtemps.

Un réseau difficile à vivre
M.-H. Junius : Est-ce dès le départ que tu as décidé qu’il y aurait un homme et trois femmes ?
M.D.: Oui. Parce que je crois que Madame Bovary est plurielle, qu’elle possède plusieurs sens possibles et qu’on peut en faire beaucoup de lectures et ce qui m’intéressait, c’était d’organiser cette pluralité de lecture.
F.C.: Je n’ai pas compris chaque personnage comme une lecture de Bovary. Je les ai vus dans leur ensemble, s’interchangeant constamment. Unique et plurielle Emma.
M.D.: Oui, bien sûr, il faut éviter la spécialisation et des lieux et des acteurs. Le principe de circulation implique qu’il n’y ait pas de spécialisation qui se crée à outrance parce que sinon la circulation se bloque.
F.C.: Elles assument même des paroles d’homme. Mais il me semble que le personnage d’homme n’assume pas des paroles de femme.
M.D.: Il ne dit que des choses qui sont propres à Charles, à Rodolphe, à Léon …
F.C.: Dans le rapport des trois femmes et de l’homme, ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment l’homme intervient. Tous les hommes de Flaubert sont ici un seul, tandis qu’une femme, Emma, devient plusieurs. En tant que spectatrice, je n’ai pas toujours bien perçu la position du personnage de l’homme, elle me paraît assez ambiguë.
M.D.: Cela vient peut-être de ma vie, parce que c’est difficile d’être un homme aujourd’hui et d’avoir des rapports avec les femmes parce qu’on est à un moment où la femme a affirmé un certain nombre de choses et qu’on se trouve pris dans un réseau qui est difficile à vivre, où il est délicat de trouver ce qui va permettre des rapports constructifs avec l’autre.
J.P.: Tu te rends compte de ce que tu dis ?
Tu dis que les problèmes sont inversés, maintenant, que les femmes sont victorieuses.




