Joan La Barbara

Joan La Barbara

Le 20 Jan 1981

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Joan La Bar­bara a tou­jours pra­tiqué la musique, aus­si loin qu’elle puisse se sou­venir ; dès l’âge de trois, qua­tre ans, elle se livrait au chant et au piano. A par­tir de quinze ans, elle a suivi une for­ma­tion clas­sique de chanteuse d’opéra, et ce jusqu’à vingt et un ans. Mais la repro­duc­tion d’interprétations dès longtemps fixées ne lui per­me­t­tait pas d’user de son esprit comme elle le souhaitait, de s’intéresser à de nou­veaux domaines, à des ques­tions neuves. C’est seule qu’elle com­mença à expéri­menter ; après s’être faite, un temps, chanteuse de jazz pour affranchir la voix, elle s’est mise à imiter à des fins expéri­men­tales d’autres instru­ments — car pour Joan La Bar­bara, la voix est un instru­ment à part entière. Elle a aus­si util­isé la voix pour des lec­tures de poèmes.

Du point de vue men­tal, Joan La Bar­bara se fonde sur cette théorie qui assigne à un côté du cerveau les fonc­tions créa­tives, et à l’autre, les fonc­tions lan­gag­ières. Ce qu’elle souhaite ren­dre man­i­feste, ce sont les flux de pen­sée, l’agencement de ce qui lui tra­verse le cerveau. A sa pra­tique du chant s’unit donc le souci de l’investigation men­tale ; les sché­mas de pen­sée on_t pour elle une fas­ci­na­tion — elle les com­pare au rythme d’un texte. Mais c’est de ses pro­pres proces­sus men­taux que Joan La Bar­bara est avant tout préoc­cupée, d’où le tra­vail avec bande mag­né­tique, qui per­met l’analyse après~coup. Il s’agit donc d’un dou­ble tra­vail où, à l’exploration des ressources de l’appareil vocal, s’ajoute la com­po­si­tion, qui se déroule pour elle selon trois modal­ités pos­si­bles : la super­po­si­tion, le con­tre­point et la jux­ta­po­si­tion.

De ses com­po­si­tions à elle sur­gis­sent un cer­tain nom­bre de rap­ports, dont celui au cos­mique (Chat­ter­song), celui à l’angoisse aus­si, dont elle dit qu’on sent, en tra­vail­lant, si elle est super­fi­cielle ou s’il s’agit de l’explorer en pro­fondeur ; Au désir d’investigation men­tale s’ajoute le souci de la rigueur formelle. Elle tra­vaille avec l’instrument qu’elle con­naît le mieux, l’explorant de l’intérieur, met­tant en oeu­vre une par­tie prim­i­tive du cerveau encore req­uise à l’effectuation des mes­sages non-ver­baux.

Le domaine sen­soriel lui est très impor­tant ; elle fit, au début de son activ­ité de recherche, une expéri­ence où, demeu­rant les yeux bandés durant une heure, elle se fai­sait ensuite men­er dans un nou­v­el espace où se trou­vait du pub­lic et, tou­jours les yeux bandés, elle touchait alors des sub­stances dans des récip­i­ents, tout en don­nant de la sen­sa­tion une réac­tion sonore. Joan La Bar­bara tra­vaille beau­coup la réac­tion, la réponse à la sen­sa­tion, au sen­ti­ment.

Comme presque tous les Améri­cains, Joan La Bar­bara utilise le cadre de pen­sée de la psy­cholo­gie behav­ior­iste (com­porte­men­tale) ou du moins son vocab­u­laire, dont les sci­ences humaines ici se sont volon­taire­ment détournées. Aus­si lui ai-je demandé si son tra­vail ne reve­nait pas, en bonne par­tie, à prélever dans la parole tout ce que les lin­guistes nom­ment le supraseg­men­tal — en gros, l’intonation. Pour elle, il s’agit surtout de l’élément émo­tion­nel de la parole. Puis elle a envis­agé, songeuse, le cas d’un peu­ple éloigné, les Japon­ais par exem­ple, qui la com­prendrait avec moins d’aisance.

Ce qui la séduit, c’est aus­si la pos­si­bil­ité de créer d’autres per­son­nages avec une iden­tité sonore ; elle demeure très sen­si­ble à la voix des autres de même qu’au bruit par­a­sitaire. Dans ses com­po­si­tions, où elle vise des résul­tats très spé­ci­fiques, elle n’utilise jamais le lan­gage — ceci en réac­tion con­tre l’obligation faite à l’interprète de musique tra­di­tion­nelle de don­ner un mes­sage qui n’est pas le sien. Elle tente donc d’éliminer les élé­ments qui font obsta­cle à l’usage de la voix en tant qu’instrument à part entière. L’évacuation du matéri­au ver­bal donne à la fois plus de sou­p­lesse et un espace plus vaste à explor­er.

Son écoute des autres, la con­science qu’elle en a, lui per­me­t­tent de col­lec­tion­ner per­son­nages, acteurs, sons, et très sou­vent un seul élé­ment, le rythme.

Le chant dénudé

Joan La Bar­bara a séjourné à Brux­elles en octo­bre 1980, et à cette occa­sion elle a don­né un sémi­naire pour Alter­na­tives Théâ­trales et deux con­certs pour Om=Fa, à par­tir desquels s’est réal­isé l’entretien qui précède. Il ne sem­ble pas indif­férent de s’attarder, vis-à-vis de cette expéri­ence de moder­nité — qui se sig­nale par une dou­ble inno­va­tion : renou­velle­ment de la pro­duc­tion vocale en ses moyens et développe­ment d’un mode inouï de com­po­si­tion — sur ses con­di­tions cul­turelles d’éclosion.

Elevée dans les tra­di­tions du chant d’Eglise, du chant folk­lorique et de l’opéra, Joan La Bar­bara les a toutes trois rejetées, signe que la sédi­men­ta­tion de siè­cles qui ont leur poids esthé­tique leste l’envol de l’imaginaire. On ver­ra cepen­dant que, pour l’auteur du présent arti­cle, son tra­vail n’est pas en rup­ture, du point de vue cul­turel, avec cer­taine de ces sources. Le triple ancrage de ce renou­velle­ment — exa­m­en des pos­si­bil­ités physi­co-phys­i­ologiques de la pro­duc­tion vocale, des phénomènes acous­tiques, usage de la voix en tant que matéri­au d’écriture — s’il s’établit dans le sil­lage du sci­en­tisme con­tem­po­rain, per­met d’amplifier les ressources vocales de la cul­ture occi­den­tale en leur adjoignant celles que les cul­tures extra-européennes n’ont jamais ignorées, ain­si, l’utilisation pré­cise des réson­na­teurs buco-nasaux, que le souci pré­dom­i­nant de pro­jeter la voix avec force a fini par dis­simuler, ne retenant comme top­ique cor­porelle que la sépa­ra­tion de la voix de masque et de la voix de poitrine, et tout aus­si bien la pos­si­bil­ité d’émettre la voix autant sur l’inspiration du souf­fle que sur son expi­ra­tion. Ce dernier élé­ment, dans le con­texte de pro­jec­tion de l’individualité qui est celui de notre évo­lu­tion occi­den­tale, est sus­cep­ti­ble de déplac­er l’écoute de l’effet au proces­sus, autant dire qu’il peut con­tribuer, dans le domaine du spec­ta­cle, à étay­er ce à quoi la moder­nité s’essaye depuis plus de cinquante ans.

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