
De retour à la maison, Kazuo Oono rencontre une amie et en lui montrant la petite marionnette qu’il vient d’acheter il lui dit :
« Voilà mon maître ».
Il se transforme pour se confondre.
Rien ici qui soit simplement imaginaire.
Ernest Cassirer1
Kazuo Oono, je ne l’ai pas vu à Nancy, au festival, mais à Paris, parmi les tours mégalomanes de La Défense, dans une future patinoire. Outre le scandale de la politique d’accueil, dans l’insolite de cet espace il y avait quelque chose d’improvisé, de bricolé à la va vite, de tréteau de foire, qui se dérobait à la célébration d’un culte. Le plateau n’annonçait en rien le prestige du maître2.
En bout d’un banc s’installe un vieux japonais paré d’un chapeau à fleurs et d’une somptueuse toilette blanche. Le fard atténue les rides, mais l’âge est là, nullement dissimulé. D’un haut-parleur nous parvient une voix neutre qui lit la lettre que Kazuo Oono nous adresse : il a vu à l’âge de 20 ans une célèbre danseuse espagnole qui avait pris le surnom d’Argentina. Elle l’a ébloui pour toujours et c’est son image qu’il veut restituer aujourd’hui. Cinquante ans après. Oono se lève et se dirige vers la scène, il essaie de grimper, mais la robe s’accroche, le chapeau se déplace. L’embarras de la situation devient intensément poétique par la forte tension entre cette difficulté initiale et la splendeur de la toilette du danseur qui monte presque à quatre pattes. A l’escalade première va répondre, en écho, l’enfilade des bis qu’à la fin nous offre Oono en Argentina emportée : le maître investit l’espace déglingué qui d’abord semblait le rejeter.
Au début, les mouvements s’esquissent à peine : deux pas, un geste décentré avec le bouquet de fleurs. Balbutiements d’un corps voué à l’ornement. Les robes, les chaussures changent trois fois, dessinant un trajet qui va du faste aux haillons pour arriver à l’image finale : Oono bras écartés, buste découvert, préservant comme ultime trace les escarpins de la danseuse. Image longuement soutenue, durée insupportable. Oono s’immobilise des minutes entières. Après avoir tout vérifié, tel un Faust qui a déjà connu «/’instant du bonheur », le vieux maître décide de retrouver la satori de sa jeunesse dont il ne reste que ce corps, entre l’homme et la femme, figé dans une gestuelle pathétique, la gestuelle muette de l’imploration et du cri. Le corps cristallise la figure d’une mémoire essentielle.
Après ce point de non retour vient l’entr’acte. Un doute nous travaille : que peut-il encore arriver ? Le seuil est infranchissable, au-delà il n’y a rien : un désert, un immense silence. De retour sur scène, accompagné par un jeune pianiste, Oono cite cette fois-ci un code de danseuse qui déploie avec brio son art. Maintenant c’est l’éclat, le brillant d’un langage reconnu, tournoiements et charmes d’une diva. La violence du renversement trouble : la scène, après avoir connu le travail d’épuration de la mémoire, s’ouvre à cette exubérance qui, à l’origine, a dû captiver le jeune Oono. De la femme à la danseuse, de l’hésitation vacillante à l’assurance d’une représentation publique. Le spectacle renverse ainsi le cheminement biographique car il préfère nous livrer au début ce qui reste de cette Argentina qu’il ne nous montre qu’ensuite. Par l’interversion des termes Oono perturbe son propre itinéraire. Il nous laisse rétablir nous-mêmes un ordre.
L’Orient c’est l’espace de la citation, du savoir capitalisé qui vérifie les inventions du je. Brecht rappelait que dans l’oeuvre de Tchouang-tseu il y a neuf dixièmes de citations, car ici le passé subsiste et tout artiste y puise son principal appui. Le théâtre lui aussi cite de vieux gestes et à la limite il n’est qu’une longue citation parfois tremblée par le frisson des corps. Oono, lui, ne montre pas la persistance d’une mémoire commune, sans attaches, ni propriétaires, mais justement la constitution d’une mémoire, son mouvement, fût-il inversé. La citation alors cesse d’être un véhicule impersonnel et, tout comme en Occident, localisée et repérable, elle se charge de l’odeur d’un être qui fut et dont elle est la trace. Néanmoins, par le processus d’appauvrissement qui mène au mutisme ultime, Oono renvoie à cette transfiguration du réel propre à l’Orient : là-bas dans les signes stylisés résonne encore l’écho des données concrètes originaires. Argentina dont les traits s’irrisent au fil de la première partie est comme le sanglot que l’acteur de Nô indique par la levée de la main devant les yeux pour attendre la larme qui ne tombera jamais. Maintenant elle n’est plus là et ses yeux sont secs tout comme le corps d’Oono.

