Le prologue du trouvers

Parole d’artiste
Cabaret

Le prologue du trouvers

Le 17 Nov 2023
Illustration de Camille Pier, 2023.
Illustration de Camille Pier, 2023.
Illustration de Camille Pier, 2023.
Illustration de Camille Pier, 2023.
Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 143 Cabaret - Althernatives Théâtrales
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Le cabaret est un por­tail entre le monde du réel et le monde du rêve, une frac­ture d’où se pro­jet­tent des éclabous­sures. C’est là que les êtres rêvé·e·s peu­vent muter en matière et s’incarner. Depuis que la Crise est venue s’asseoir sur un peu tous les gâteaux, les êtres réel·le·s et les êtres rêvé·e·s se croisent au cabaret.
Ce por­tail donne sur une véri­ta­ble car­rière de care, une source de magie cares­sante pour con­tr­er les carences, en con­tre­bal­ance avec la pro­pa­gande des curistes1.

Le cabaret est un por­tail externe. Le trau­ma, quant à lui, est un por­tail interne aux êtres (rêvé·e·s comme réel·le·s). Ce por­tail, situé sous le poitrail, con­necte le monde du réel et celui du cauche- mar. Une telle frac­ture est due à un choc externe qui peut être d’origine mag­ique (dû à un sort ou une malédic- tion) ou pas mag­ique du tout (genre une blessure physique ou psy­chique). Si le por­tail interne n’est pas soigné2 ou mal pris en compte (si l’on en a honte), il entraîne des muta­tions patho- logiques pour l’être por­teureuse (ou plutôt l’être portemal­heu- reuse) et son entourage. La frac­ture du cabaret est une réac­tion directe­ment pro-por­tillon-nelle en rééquilib­risme avec les ouver­tures de trau­mas. Quand s’ouvrent un grand nom­bre de por­tails internes, doivent s’ouvrir des cabarets. Pour guérir un trau­ma, il ne suf­fit pas que s’ouvrent des cabarets. Il faut qu’ait lieu, dans ces lieux ou ailleurs, une trans­mue du trau­ma en aura. L’aura, ou tun­nel de chèvrefeuille, n’est pas un por­tail à pro­pre­ment par­ler, mais un faux pli de monde. C’est une extéri­or­i­sa­tion de por­tail interne, un retourne­ment de frac­ture comme un gant. L’aura est le futur du verbe avoir, autant que le trau­ma est le futur du trounoir. La force cen­tripète est trans­muée en force cen­trifuge. L’aura ne donne plus à voir sur le monde du cauchemar, mais dif­fuse le monde intérieur de l’être. Les con­tours ne sont pas cautérisés comme le recom­man­dent les curistes3. Il n’est pas don­né à tout le monde de trans­muer le trau­ma en aura. Certain·e·s êtres trou­vent seul·e·s et devi­en­nent des trou­vers ; d’autres auront besoin de l’aide de trou­vers4.

Par­lons du chaos élé­men­taire. Il s’agit d’un espace-temps sans espace ni temps où les élé­ments et les éner­gies sin­gulières entrent en col­li­sion dans un cycle sans fin de créa­tion et de décon­struc­tion. Cette grande flu­id­ité des ingré­di­ents dont sont faits les mon­des, c’est là que se rejoignent, s’entrechoquent et fusion­nent rêve, cauchemar et matière sans dis­tinc­tion séman­tique ou formelle de vie ou de mort, ni même morale de bien ou de mal.
Notons au pas­sage que la lim­i­tance entre bien et mal fluctue d’une mil­i­tance à l’autre. Il y a de part et d’autre des ten­ta­tives et des straté­gies pour sur­vivre, pour faire croire en ses pou­voirs et les faire croître, pour ren­dre un envi­ron­nement prop­ice à la pro­liféra­tion de sa com­mu­nauté. Dans le monde réel, un·e être rêvé e peut rester figé.e en un temps très relatif5. Et la magie per­met de nav­iguer dans un envi­ron­nement peu prop­ice, notam­ment via les mues.
On appelle mue ou muta­tion une trans­for­ma­tion par­tielle ou totale dans la matière chez un·e être réel·le ou rêvé·e. L’être vient à paraître ou à appa­raître différent·e, suite à un sort ou pour sur­vivre à l’influence d’un trau­ma. Les mue·tation·s sont con­tro­ver­sées. Elles con­trari­ent le main­tien d’une cor­po-iden­tité, mais elles per­me­t­tent la survie, l’adaptation à un envi­ron­nement devenu non prop­ice. Sans par­ler du fait qu’elles entraî­nent des muta­tions sur d’autres êtres ou sur l’environnement ! On se sou­vient du cas des madonnes, des geor­geons, ou on les a oublié·e·s.
Voyons main­tenant le sort. Il s’agit d’un mot ou groupe de mots pronon­cés volon­taire­ment ou pas méga-volon­taire­ment pour faire advenir des événe­ments, un trau­ma ou des mue·tation·s sur un·e être cible. Lae cible garde un pou­voir d’agence dans le traite­ment des effets, mais à con­di­tion d’accepter son sort. « Sort » peut par­fois dire des­tin6. Cepen­dant, les dérangeaisons allumées par le sort sont par­fois si intens­es que l’être préfère arracher les parts atteintes plutôt que de caress­er ces sources d’orgasme dans la peur de ne jamais pou­voir les étein­dre. C’est dans ces cas lim­ites que des êtres se retrou­vent entre les mains des curistes7.
Malé­dic­tion. Éty­mologique­ment, un mau­vais mot dit, ou un mot mal dit. Volon­taire­ment ou non, mais proféré active­ment sur un coup de ras-le-bol ; et pas de bol, un fil­a­ment de magie est passé par là comme un fil de toile d’araignée. Malé­dic­tion­ner, c’est pronon­cer des mau­vœux, proche d’une source de rêve ou de cauchemar (une frac­ture, un por­tail donc source de magie). Si l’on porte un trau­ma, on a pas mal de pou­voir à malé­dic­tion­ner, vu qu’on trans­porte la source lit­térale­ment sous soi.

C’est pour cela que dans les cabarets, au pied d’une source puis­sante d’imaginaire et de magie mère, certain·e·s êtres batail­lent dur comme fer pour ne pas dire ou faire des trucs malvoulants, même pour rire, parce que ça a ten­dance à s’incarner direct ! Sans par­ler des sorts qu’on entend de tra­vers, que l’on n’entend pas ou qui sont proférés dans une langue dont on n’a pas le malé­dic­tion­naire sur soi. Il a été des fois où, des années plus tard, alors que la malé­dic­tion a encore cours, la vic­time retrou­ve saon agresseureuse et lae coupable n’a même pas sou­venir d’avoir jeté la malé­dic­tion. Si ça se trou­ve, iel n’a fait que for­muler une pré­dic­tion8.
Il reste un monde qui n’est pas un monde : le déréel, un semi-monde éthéré. Ce faux pli de monde (un peu comme l’aura) estompe les lim­ites et mélange les couleurs en mode myope. Cette cachette par­al­lèle ne mène nulle part. Elle a à voir du côté du réel, du rêve et du cauchemar. Le déréel pour­rait servir de cache, de poche, d’alcôve où se lover, s’il n’était pas si anx­iogène. Pour accéder au déréel, il faut que le por­tail du trau­ma soit action­né. Un mot, un mou­ve­ment, un geste peut réveiller les dérangeaisons du por­tail interne et en faire jail­lir un tiger, car­nassier invis­i­ble pour les autres êtres pour­tant témoins. L’attaque d’un tiger9 entraîne l’être tem­po­raire­ment dans le déréel.
Les mots et les mou­ve­ments au cabaret sont des poignées de por­tail qui ouvrent ces chemins de liai­son vers d’autres mon­des. Les cabarets sont des car­rières de care en éclabous­sures, mais par­fois en éboule­ments. Les curistes pré­ten­dent plus sécure­ment cur­er les carences de cœur en soudant par cou­ture les con­tours des frac­tures. C’est sécure, mais ça ne guérit rien10.”

  1. Nous revien­drons sur le con­cept de curistes. ↩︎
  2. Vous l’aurez com­pris, on peut soign­er un trau­ma. Nous allons y venir. ↩︎
  3. C’est promis nous en par­lerons plus loin. ↩︎
  4. Là, je me demande si c’est pas plus impor­tant de vous par­ler des trou­vers plutôt que des curistes. En atten­dant que je me décide… ↩︎
  5. L’espérance de vie, bof bof ! ↩︎
  6. Des­tin : réc­it, bout ou début de réc­it qui ne peut qu’arriver (selon une pré­dic­tion qui l’anticipe ou une malé­dic­tion qui le pré­cip­ite). La magie ne peut rien con­tre le des­tin, sinon il n’y aurait aucun ordre et ce serait le bor­del – sauf le respect que je dois au tra­vail du sexe. Dans le chaos élé­men­taire, tout peut arriv­er et se défaire en tous sens. Dans le monde du réel, tout ralen­tit et se fige. La matière et les his­toires font des grumeaux, donc ça fait du des­tin. ↩︎
  7. Oui, oui, bien­tôt ! ↩︎
  8. Pré­dic­tion : plus neu­tre que la malé­dic­tion, la pré­dic­tion (dérivée du mot près ou prêt, je ne sais jamais) est un sort de dev­ina­tion qui annonce l’horizon des événe­ments. On n’a pas de con­trôle sur leur source ni sur leur embouchure. Des fois, une pré­dic­tion peut avoir un impact sim­i­laire à une malé­dic­tion et entraîn­er un trau­ma pré­coce. Quand la prophétie est fausse, c’est dom­mage mais c’est trop tard. ↩︎
  9. Tiger warn­ing. C’est ce pour quoi certain·e·s êtres du cabaret se bat­tent : annon­cer le risque d’une attaque de tiger aux spec­ta­teurices qui por­tent un trau­ma au poitrail, for­mer des domp­teureuses. Et dompter les tigers, c’est un méti­er qui néces­site salaire. ↩︎
  10. Ça me per­met cepen­dant de finir sur une sorte de déf­i­ni­tion des curistes. ↩︎

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Camille Pier
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