On peut parler d’un spectacle, juger de l’aspect « achevé » d’une recherche qui se cristallise là, dans un temps et un espace précis : la représentation, cette contraction du temps, cette collision de formes sur un plateau et là, devant, peut-être, cette collision d’émotions, d’impressions…
Il y a à témoigner d’un moment reçu et puis témoigner d’une autre durée, d’un temps de création. Avoir une mémoire indépendante de la trace laissée par le spectacle, si tant est que la représentation ne rend compte que d’une partie de la recherche. C’est bien la règle du jeu : le jeu de la perte, de l’aléatoire.
La représentation, c’est le deuil superbe de mille univers traversés et atomisés au profit d’un seul, souverain. C’est tous ces spectacles possibles qui s’effacent devant l’urgence de l’unique.
Invitée à « couvrir le voyage » et non l’événement, le souterrain et non le spectaculaire, voilà des bribes de ce carnet de bord : un morceau de vie partagée.
Hiver 80 : Ecrire autour du « banal »
Une lignée de femmes au destin ordinaire.
Louise, 60 ans, fait avec une application forcenée, le récit de sa vie. Une vie « banale », une série de petits drames et de petites joies qui ponctuent le vide du dedans et les événements du dehors à peine effleurés : la guerre, les grèves de 61 etc. Tragique d’une femme qui ne retient de sa vie que les infimes détails, des anecdotes, des transparences sur lesquelles elle semble fondée et qui la devancent toujours.
La voilà à 15 ans (« je n’ai pas de souvenirs d’enfance ») déjà hantée par l’image de sa mère, cette mère belle, séduisante et légère qui la poursuivra toute sa vie.
Et puis, sa première nuit d’amour après ce petit bal qui « sent la transpiration et la bière » ou un beau marlou danse « une cigarette coincée dans le coin droit de la bouche ».
La guerre les arrache. Il part, elle s’enfuit pour l’attendre.
A la Libération ils se retrouvent. La guerre a effacé un peu de l’enfance, le mariage va faire le reste. La nuit d’amour à l’Hôtel Yvette est loin. Le bel amant devient un triste mari. Un enfant naît et grandit dans l’indifférence ; le reste on pourrait presque le deviner en regardant nos albums de famille si ressemblants…
Enroulé autour de ce récit, de cette mémoire « populaire », le récit heurté, convulsif d’une autre mémoire, celle de la fille, 30 ans, qui ne peut livrer d’elle qu’une nuit, un instant, son drame à elle, démesuré, son égarement devant le départ de l’homme qu’elle aime et devant ce devenir solitaire si diffile à inventer… Se perdre une nuit dans les étourdissements de la fuite, l’abandon sans cesse ressassé, la dérive dans les trous noirs, ces pièges de la nuit et de la mémoire, ces chocs successifs dont on ne sait jamais s’ils vous entraînent vers la mort ou s’ils vous découvrent, dans un éclair d’aube, une autre vie…
Ces deux récits sont apparemment étrangers l’un à l’autre et cependant constamment mêlés, enlacés. On dirait qu’ils conversent mais ce n’est qu’une illusion violente, deux pôles de solitude qui se frôlent et s’électrisent par moments : accidents de langage, hasards du jeu de ces deux mémoires qui coïncident étrangement dans leur précipitation à se déverser, dans l’excitation à inventer un récit fantasmatique, outré, comme un rêve éveillé…
La toute fin seulement les réunira sur le même désir purificateur, visionnaire : « je me vois marcher sur la mer de glace (Louise)» « entendre mes pas sur la neige » (Bernadette), désir enfantin ou désir de mort ou peut-être les deux confondus en un seul désir de disparaître (partir ou mourir), retourner à la case départ, être petite, un point minuscule sur le désert blanc…
Pas de signes visibles de théâtralité, ni de parti pris de mise en scène, si ce n’est la musicalité elle-même de l’écriture (deux voix), son rythme et sa construction (une ouverture, trois mouvements) qui rendent alors évident la présence dans le spectacle d’une « autre » musique. Jean-Paul Wenzel entend déjà deux instruments : une contrebasse et un saxo pour élargir le champ sonore du texte et lui apporter d’autres « couleurs» ; introduire une autre écriture indépendante la voilà qui ripe sur le réel, ricoche sur les fantasmes, l’imaginaire et revient à notre émotion, nos sensations présentes, étonnamment remodelée par l’image idéalisée ou dramatisée que l’on se fait de notre passé.
Le temps
Le temps de création du spectacle s’est fait en deux étapes :
L’une, sommaire, devait en tracer les gros traits, en donner les bases après 5 semaines de répétitions et une seule représentation aux Rencontres annuelles d’Hérisson (Allier) en Juillet.
L’autre étape, plus élaborée, aurait lieu au Théâtre Gérard Philippe de Saint Denis en Octobre après 5 semaines de répétition.
Hérisson, Hérisson, deux minutes d’arrêt
Début du printemps :
Wenzel et Lombard (décorateur) rodent dans les rues et les alentours du village à la recherche d’un lieu.
Derrière une barrière de ronces, au fond d’une ruelle au bord de l’Aumance, ils tombent en arrêt devant la silhouette d’une maison en brique rouge inachevée dont la construction avait dû être stoppée nette pour de mystérieuses raisons il y a sans doute plusieurs années. Les herbes hautes ont envahi l’intérieur mais les murs résistent à l’érosion du temps et gardent leur aspect « vieux-neuf ». Pas de toit mais des encadrements de portes et de fenêtres bien découpés dans la brique. Pas de maison mais juste une idée, un dessin, des fragments… fragments de… l’idée fait son chemin.
Fragments d’un univers familial perdu, abandonné, fragments d’une mémoire, d’un drame qui se serait figé là, qui aurait fossilisé le présent et rayé l’avenir d’un seul coup, comme une coulée de lave.
Ce décor chargé d’histoire, de drame probable en pointillé, cette construction à ciel ouvert, ces morceaux de réel dans un ensemble abstrait, coïncidaient étrangement à l’écriture de ces deux mémoires tantôt floues, tantôt précises et détaillées, presque hyperréalistes. Il entraînait l’imaginaire vers les mêmes zones : l’opacité et la netteté, les cadrages et les lignes de fuite, les apparitions et disparitions.
En revanche sa situation imposait une seule possibilité de jeu frontal et l’utilisation d’une seule façade de la maison (2 encadrements de fenêtre et une porte). Plus tard on allait ajouter trois praticables à l’intérieur de la maison pour avoir sinon une profondeur, du moins une verticalité.
Printemps
Il s’agit de tailler en cinq semaines un parti pris brut et de le traiter en fonction d’un lieu.
Dès les premières « notes », Andrée Tainsy (Louise) s’adresse au public. « Mon vrai nom est Berger, Louise Berger », comme une comédienne qui s’arrêterait de jouer et révélerait sa véritable identité, sa « vraie » vie…
«8 h du soir, il tarde…» la seconde voix vient de derrière invisible et tendue, comme prostrée dans la peur et traquée dans le silence. « 8 h 27. Il ne rentrera plus ». Elle apparaît brutalement dans l’encadrement d’une porte. La couleur des deux récits est donnée. Celui de Louise sera large et ouvert sur le public. Celui de Bernadette viendra sans cesse se cogner contre sa propre impossibilité à émerger du drame (doublée encore de la difficulté pour la comédienne, Martine Schambacher, à trouver une distance dans ce texte griffé).
Les musiciens, eux, regardent, écoutent, relisent le texte, se laissent envahir, partent dans leur coin « traiter cette matière », font des impros, tordent les sons et contournent déjà quelques univers qu’ils viennent injecter dans les répétitions.
Très vite apparaissent deux sortes de moments musicaux :
D’une part des « dialogues », contredisant, accentuant, heurtant celui des deux femmes et puis les « quatuor », ces tissus sonores où la musique s’inscrit entre les mots, se grave dans les souffles, fait jaillir une autre violence, donne à l’instant une dimension cosmique, fantasmatique, un éclat aigu de conscience, une rayure dans le récit… Il restait à créer l’équivalence dans l’image.
Etre quatre dans l’univers visuel et sonore, ce fut vite une autre interrogation. Comment les musiciens pouvaient-ils exister physiquement sur scène sans que leur représentation soit en-deça du principe musical actif qu’ils proposaient, sans non plus que leur présence surcharge le jeu des comédiennes, le rende confus.
Le décor et la nuit d’Hérisson imposaient un type de mise en scène basé sur les apparitions et disparitions, le dehors et le dedans, le visible et l’invisible. Le déplacement des musiciens suivrait ces principes. Leur présence serait elliptique : un homme (le saxophoniste) peut-être l’image de ces hommes qui hantent l’univers mental de ces deux femmes… Une femme (la contrebassiste), peut-être cette mère qui dévore la tête de Louise depuis l’enfance ; ou bien la « vamp » que Bernadette rêve d’être en souriant… enfin peut-être, cette image de modernité et de séduction qu’elles ne seront ni l’une ni l’autre, Pénélopes d’un autre temps, prisonnières de sensations constamment saignées…
Pas de symbolisme appuyé mais des images à peine effleurées en filigrane au récit et au corps des deux comédiennes.
Images que les éclairages viendront saisir dans la nuit ; des lumières découpées selon une géométrie précise : celle de l’ombre, du silence, des murs en brique. Morceaux de clarté saisissant des bribes de mémoire, de corps, des fragments de musique… une lumière qui a, elle aussi, sa propre perception du temps, des cadrages, des flous…
La nuit promet d’être belle… elle le sera.
Au lendemain d’Hérisson, ce qui semble gagné c’est le parti pris du spectacle où plusieurs formes « dialoguent » ensemble sans qu’aucune ne soit assujettie à l’autre.
Cet été-là
Au cours de l’été il faut repenser un décor pour Saint-Denis. Wenzel et Lombard écartent définitivement la toute première idée : un pic enneigé, une étendue de glace, un désert blanc où les deux femmes seraient là, portant chacune dans une valise des objets du passé…
La maison en construction de Hérisson résiste à toute autre tentation. Il faut repartir de cette idée. Fin juillet, Lombard présente une maquette : la silhouette de la maison mais cette fois en tôle ajourée. Le jeu des éclairages sur la tôle lui donnera un aspect tantôt transparent tantôt opaque.
Wenzel cassera l’horizontalité trop contraignante de la façade et la fera légèrement pivoter de telle sorte que l’ensemble apparaisse comme la proue d’un navire.
Ce dispositif implique d’ores et déjà une mise en scène totalement différente basée non plus sur les disparitions et apparitions mais sur une trajectoire, un parcours visible un peu comme dans un labyrinthe transparent, parsemé d’objets en série (géraniums, cravates d’hommes, vêtements d’enfants, cintres vides, etc.) en quelque sorte une chorégraphie dans laquelle les musiciens seraient constamment inscrits et représenteraient d’une manière plus affirmée et plus constante, l’imaginaire des deux personnages.

