Demarcy ou le jeu de l’enfance et de la mort — L’étranger dans la maison
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Demarcy ou le jeu de l’enfance et de la mort — L’étranger dans la maison

Le 26 Avr 1982
Article publié pour le numéro
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Dès la pre­mière image, dès qu’apparaissent sur leur lit-radeau ces trois enfants ramant avec leurs bal­ais, nous savons où nous sommes. Pas du tout dans le monde des songes, mais dans cet univers de jeu où il faut bien que les enfants et les adultes trou­vent le remède à leur angoisse ; et les trois enfants joués mer­veilleuse­ment par Jean Claude Bray, Alain Aith­nard et Tere­sa Mot­ta, petite fille con­sciente et digne, sont les pro­mo­teurs et les témoins d’un monde où leur ques­tion­nement sévère et juste met un peu de rai­son et d’humanité. Ce qu’ils traque­nt c’est bien la dérai­son et l’inhumanité : il faut voir la petite Julie ren­tr­er dans la forter­esse assiégée avec la dig­nité d’une héroïne antique.

Un monde du désor­dre est offert aux enfants, un monde mon­strueux que la télévi­sion et les pro­pos des adultes présen­tent à leurs yeux et à leurs oreilles, un monde con­tre lequel ils se dressent de toutes leurs forces avec courage, inven­tion, ami­tié, unité, accep­tant l’horreur et l’absurde qui leurs sont pro­posés et leur opposant leurs remèdes bricolés. Demar­cy utilise ici ce désor­dre théâ­tral qui a été son pre­mier matéri­au, naguère, au temps de la Grotte d’Ali et lui donne un sens puis­sant et pré­moni­toire.

Le mot théâtre reprend ici son sens plein : ce qui nous est mon­tré c’est bien cette présence-absence qui fait le théâtre, ce rap­port vécu de l’imaginaire et du réel tout cru, abom­inable : le racisme, les stu­pides déje­uners de Gis­card chez les citoyens, l’auto-défense meur­trière ; tout cela est vécu et recom­posé dans le prisme des enfants. Enfants vrais, réal­istes au milieu de ce fes­ti­val de folie, par la lib­erté de leurs gestes, l’assurance sans for­fan­terie de leur parole. Il faut les voir inter­roger l’étranger, Zer­bi alar­bi de Berbérie de la Grande Rabie, avec les phras­es enten­dues tous les jours, phras­es absur­des où se par­le le délire de la majorité silen­cieuse, mais aux­quelles les enfants don­nent un sens noble, puri­fi­ant.

Et l’on ne peut qu’admirer l’écriture de Demar­cy que je n’ai nul scrupule à qual­i­fi­er de géniale. Demar­cy soli­taire (soli­taire à deux, avec Tere­sa Mot­ta) mène à bien une entre­prise qui a les plus illus­tres garants, mais peu d’adeptes actuels, celle d’être à la fois l’écrivain et le maître d’œuvre, — mais sans ce lieu théâ­tral qu’avaient Molière et Shake­speare —. Alors, il con­stru­it à chaque fois une espace de jeu d’une lib­erté, d’une imag­i­na­tion, d’un aéré extra­or­di­naire, où l’on peut tout faire autour de deux lits, d’un tréteau et d’une porte soli­taire, clô­ture illu­soire et puis­sante d’un foy­er lézardé de toute parts.

Jamais Demar­cy n’a mon­tré avec plus de force et de pré­ci­sion ce qui est son pro­pos = com­ment à chaque instant notre vie est par­a­sitée par deux forces égales et de sens con­traire, l’enfance et la mort. Et cha­cun des comé­di­ens tient sa place mer­veilleuse­ment dans l’étrange pro­jet : Saïd Amadis, fig­ure mil­lé­naire, enfant d’Haroun et Rachid, et tous les autres, Bernard Spiegel, Jean Obé et Gilette Bar­bi­er, prise dans l’éternelle enfance de sa mater­nité.

Dans leurs lits aux draps rouges et blancs, les enfants et les par­ents dor­ment, ou font sem­blant, ou rêvent, ou vivent tout sim­ple­ment des his­toires d’hier et d’aujourd’hui, pleines d’horreur, de fureur et de peur.

Le cadavre de l’aïeul a rejoint celui de l’enfant dans le plac­ard inter­dit, et dans l’obscurité, l’auto-défense vire à l’auto-élimination famil­iale1. C’est alors que l’étranger pour­suivi, pousse en cati­mi­ni la porte, ou ren­tre, comme le dia­ble noir tant atten­du, par la chem­inée toute enfumée.

Pen­dant que le père, s’en va chercher la fameuse caisse cachée dans l’étang — et qu’ainsi, dans la mai­son, la Loi s’efface — l’inconnu, les enfants et la femme cohab­itent pour le meilleur et pour le pire ; amorçant peut-être un nou­veau bras­sage des cul­tures…

Mais déjà de nou­veaux venus frap­pent à la porte, pour le Repas final, annonce du sac­ri­fice. La vieille His­toire réus­sit à son tour à ren­tr­er dans la mai­son qui prise d’un vent de folie se trans­forme en camp retranché pour la chas­se à l’étranger.

Plus tard, une fois les com­bats passés, sur le quai de la gare, dans les valis­es éparpil­lées et la mare de sang, gît celui qui, comme il n’y a pas encore si longtemps, trou­va la mort au coin d’une rue pour une soi-dis­ant ques­tion d’identité…

Dehors, la nuit est agitée, la bise fait bat­tre le volet, les cra­pauds de l’étang et le hibou du marais se mêlent aux cris de la tem­pête qui hante toutes ces frag­iles cervelles. Dedans, les enfants, nour­ris de leurs con­tes et comptines drôles et cru­elles, trans­for­ment les événe­ments inquié­tants du réel en his­toires féro­ces et extra­or­di­naires, ou en aven­tures mys­térieuses et fan­tas­tiques : « Sailor, emmène moi avec toi » dit leur chan­son préférée par­lant de l’étrange étranger qui est venu de l’autre côté des mers…

Une fable bur­lesque et trag­ique, écrite à par­tir de nom­breux événe­ments réel ? de la société française con­tem­po­raine.

R. Demar­cy

  1. Sources con­tem­po­raines : père mani­aque de la gâchette tuant l’un de ses enfants qui allait boire la nuit à la cui­sine, sep­tu­agé­naire tirant sur son époux pris pour un voleur, mar tirant sur sa femme der­rière la porte. Quelques faits mar­quants de ces dernières années aux­quels on ne peut que rajouter, pour l’état d’espri et les men­tal­ités col­lec­tives d’une société, les chas­s­es à l’é­tranger — hier légales — et tant de faits divers aux temps où la peur et le refus xéno­phone de l’autre gag­naien les têtes, et l’Etat. ↩︎
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Écrit par Anne Ubersfeld
Pro­fesseur et cri­tique théâ­tral, auteur d’une étude con­sacrée au théâtre de Vic­tor Hugo de 1830 à 1839 : LE...Plus d'info
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