« On nous oublie », ai-je envie de dire souvent, « c’est comme si nous n’existions pas ».
Il y a pourtant en Belgique francophone une douzaine de troupes professionnelles pour enfants. (Et ce malaise chaque fois que je note, que je dis, que j’emploie ces mots : théâtre « pour enfants » comme théâtre « de femmes », pourquoi pas théâtre du troisième âge, théâtre pour handicapés sociaux, théâtre pour quotient intellectuel déficient ou pour élite universitaire exclusivement…).
Douze troupes « pour enfants », donc. Théâtre que j’aime, mais j’aime le théâtre, tout simplement. Pas seulement « pour enfants ». Il se fait que ce théâtre-là, en Belgique, aujourd’hui, est un des plus passionnants de nos théâtres.
Non qu’il n’ait pas sa part de margoulins, de tricheurs, de ratés professionnels, ou qu’il échappe totalement à sa tendance première qui était de recueillir tous les paumés du « grand » théâtre, non qu’il ne doive se méfier d’une tendance nouvelle : celle de se découvrir brusquement une vocation « pour enfants », car là il y a (ou plutôt il y avait…) des subsides, un Décret et une Association qui protègent le théâtre pour enfants, et que tout va mal dans le théâtre, et que tous les moyens deviennent bons pour faire du théâtre, même se décider en désespoir de cause à travailler pour les enfants.
Dans ce théâtre dit pour enfants existe vraiment la liberté de « créer ». Parce que les enfants n’ont pas en tête les schémas-types, les modèles référentiels, les points de repère-bouées de sauvetage, les clichés auxquels se rattacher des adultes. Les enfants n’ont pas besoin des rideaux rouges, du salon Louis XV ou des trois coups pour croire qu’ils sont au théâtre. Ils ne sont pas fermés par des a‑priori étouffants comme les adultes.
Il faut leur plaire, évidemment, mais on peut le faire dans la liberté la plus totale. La liberté de travailler en dehors de toutes les conventions théâtrales habituelles (de toute façon, on décentralise, on joue chaque jour, ou presque, dans une salle différente, dans des salles non-équipées — pas deux qui se ressemblent), et donc, il faut inventer des dispositifs scéniques, des rapports avec le public, qui s’adaptent à tous les lieux. Il y a — paradoxe génial ! — pour nous qui travaillons dans le théâtre pour enfants l’obligation de nous libérer des formules habituelles, une obligation de liberté !
Le théâtre « pour enfants » fait preuve d’un souci de rapprocher le public du comédien, du lieu scénique, pour le rapprocher du phénomène théâtral. Dans une civilisation bouffée par la télévision, où l’enfant a pris l’habitude d’ingurgiter ses émissions en ingurgitant en même temps chips et cocas, et en commentant à haute voix tout ce qu’il voit, dans une civilisation de matches de football où la surenchère des bruitages a rendu impossible l’audition des hymnes nationaux au début d’une rencontre internationale de rugby au parc des Princes, dans une civilisation qui compte en décibels la valeur d’un orchestre, il est important peut-être (enfin, pour moi qui aime le théâtre) de réapprocher le phénomène théâtral par le biais du silence, de la proximité entre comédien et spectateur, par le biais de la respiration audible, du chuchotement, du murmure, et par opposition, du cri proche, du sanglot, de la transpiration, de la peur ou de la joie qui se voit, qui se sent, qui se touche presque…
On entre dans le théâtre pour enfants par hasard et on y reste par choix. Pour cette créativité qui y règne : tout est à inventer, il n’y a pas de répertoire. Parce que c’est le seul endroit où l’on puisse faire vraiment de la création collective en étant salarié. Parce qu’il y existe une absence de normes, donc une liberté de normes qui est une liberté totale. Parce qu’on y a envie de « faire du théâtre » et qu’il règne moins qu’ailleurs l’envie de « faire une carrière ».
Jouer, faire plaisir, se faire plaisir, avec en sus la bataille quotidienne pour convaincre, pour faire passer « le théâtre », (le nôtre, notre amour du théâtre) coûte que coûte.
Le fait de voyager en petites équipes autonomes ne permet pas de se désintéresser de la cause théâtrale. Il faut forcément prendre parti, on se sent forcément concernés.
Dans la plupart des théâtres, les régisseurs viennent « avant » monter le décor. D’où, les régisseurs seuls rencontrent les problèmes d’absence de structure d’accueil, d’absence de connaissance du « théâtre ». Les comédiens n’ont qu’à jouer et repartir, sans contact réel avec le public.
Nous, on est dans le bain tous les jours, en prise directe sur le réel. Avec les gosses qui nous envahissent de tous côtés à la fin de la représentation. Avec les profs enthousiastes et ceux qui tirent la tête parce qu’ils trouvent ça bête, ridicule, « c’est pas du théâtre ». Avec les dîners chez l’animateur local : meilleur moyen pour ne pas pouvoir ignorer les problèmes de la programmation théâtrale en province.

