Comme si des ponts avaient été coupés…

Comme si des ponts avaient été coupés…

Le 25 Avr 1982

A

rticle réservé aux abonné·es
Article publié pour le numéro
AT11-Couverture du Numéro 11 d'Alternatives ThéâtralesAT11-Couverture du Numéro 11 d'Alternatives Théâtrales
11
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

« On nous oublie », ai-je envie de dire sou­vent, « c’est comme si nous n’existions pas ».

Il y a pour­tant en Bel­gique fran­coph­o­ne une douzaine de troupes pro­fes­sion­nelles pour enfants. (Et ce malaise chaque fois que je note, que je dis, que j’emploie ces mots : théâtre « pour enfants » comme théâtre « de femmes », pourquoi pas théâtre du troisième âge, théâtre pour hand­i­capés soci­aux, théâtre pour quo­tient intel­lectuel défi­cient ou pour élite uni­ver­si­taire exclu­sive­ment…).

Douze troupes « pour enfants », donc. Théâtre que j’aime, mais j’aime le théâtre, tout sim­ple­ment. Pas seule­ment « pour enfants ». Il se fait que ce théâtre-là, en Bel­gique, aujourd’hui, est un des plus pas­sion­nants de nos théâtres.

Non qu’il n’ait pas sa part de mar­goulins, de tricheurs, de ratés pro­fes­sion­nels, ou qu’il échappe totale­ment à sa ten­dance pre­mière qui était de recueil­lir tous les paumés du « grand » théâtre, non qu’il ne doive se méfi­er d’une ten­dance nou­velle : celle de se décou­vrir brusque­ment une voca­tion « pour enfants », car là il y a (ou plutôt il y avait…) des sub­sides, un Décret et une Asso­ci­a­tion qui pro­tè­gent le théâtre pour enfants, et que tout va mal dans le théâtre, et que tous les moyens devi­en­nent bons pour faire du théâtre, même se décider en dés­espoir de cause à tra­vailler pour les enfants.

Dans ce théâtre dit pour enfants existe vrai­ment la lib­erté de « créer ». Parce que les enfants n’ont pas en tête les sché­mas-types, les mod­èles référen­tiels, les points de repère-bouées de sauve­tage, les clichés aux­quels se rat­tach­er des adultes. Les enfants n’ont pas besoin des rideaux rouges, du salon Louis XV ou des trois coups pour croire qu’ils sont au théâtre. Ils ne sont pas fer­més par des a‑priori étouf­fants comme les adultes.

Il faut leur plaire, évidem­ment, mais on peut le faire dans la lib­erté la plus totale. La lib­erté de tra­vailler en dehors de toutes les con­ven­tions théâ­trales habituelles (de toute façon, on décen­tralise, on joue chaque jour, ou presque, dans une salle dif­férente, dans des salles non-équipées — pas deux qui se ressem­blent), et donc, il faut inven­ter des dis­posi­tifs scéniques, des rap­ports avec le pub­lic, qui s’adaptent à tous les lieux. Il y a — para­doxe génial ! — pour nous qui tra­vail­lons dans le théâtre pour enfants l’obligation de nous libér­er des for­mules habituelles, une oblig­a­tion de lib­erté !

Le théâtre « pour enfants » fait preuve d’un souci de rap­procher le pub­lic du comé­di­en, du lieu scénique, pour le rap­procher du phénomène théâ­tral. Dans une civil­i­sa­tion bouf­fée par la télévi­sion, où l’enfant a pris l’habitude d’ingurgiter ses émis­sions en ingur­gi­tant en même temps chips et cocas, et en com­men­tant à haute voix tout ce qu’il voit, dans une civil­i­sa­tion de match­es de foot­ball où la surenchère des bruitages a ren­du impos­si­ble l’audition des hymnes nationaux au début d’une ren­con­tre inter­na­tionale de rug­by au parc des Princes, dans une civil­i­sa­tion qui compte en déci­bels la valeur d’un orchestre, il est impor­tant peut-être (enfin, pour moi qui aime le théâtre) de réap­procher le phénomène théâ­tral par le biais du silence, de la prox­im­ité entre comé­di­en et spec­ta­teur, par le biais de la res­pi­ra­tion audi­ble, du chu­chote­ment, du mur­mure, et par oppo­si­tion, du cri proche, du san­glot, de la tran­spi­ra­tion, de la peur ou de la joie qui se voit, qui se sent, qui se touche presque…

On entre dans le théâtre pour enfants par hasard et on y reste par choix. Pour cette créa­tiv­ité qui y règne : tout est à inven­ter, il n’y a pas de réper­toire. Parce que c’est le seul endroit où l’on puisse faire vrai­ment de la créa­tion col­lec­tive en étant salarié. Parce qu’il y existe une absence de normes, donc une lib­erté de normes qui est une lib­erté totale. Parce qu’on y a envie de « faire du théâtre » et qu’il règne moins qu’ailleurs l’envie de « faire une car­rière ».

Jouer, faire plaisir, se faire plaisir, avec en sus la bataille quo­ti­di­enne pour con­va­in­cre, pour faire pass­er « le théâtre », (le nôtre, notre amour du théâtre) coûte que coûte.

Le fait de voy­ager en petites équipes autonomes ne per­met pas de se dés­in­téress­er de la cause théâ­trale. Il faut for­cé­ment pren­dre par­ti, on se sent for­cé­ment con­cernés.

Dans la plu­part des théâtres, les régis­seurs vien­nent « avant » mon­ter le décor. D’où, les régis­seurs seuls ren­con­trent les prob­lèmes d’absence de struc­ture d’accueil, d’absence de con­nais­sance du « théâtre ». Les comé­di­ens n’ont qu’à jouer et repar­tir, sans con­tact réel avec le pub­lic.

Nous, on est dans le bain tous les jours, en prise directe sur le réel. Avec les goss­es qui nous envahissent de tous côtés à la fin de la représen­ta­tion. Avec les profs ent­hou­si­astes et ceux qui tirent la tête parce qu’ils trou­vent ça bête, ridicule, « c’est pas du théâtre ». Avec les dîn­ers chez l’animateur local : meilleur moyen pour ne pas pou­voir ignor­er les prob­lèmes de la pro­gram­ma­tion théâ­trale en province.

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
2
Partager
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
AT11-Couverture du Numéro 11 d'Alternatives Théâtrales
#11
mai 2003

numéro 11

Précédent
24 Avr 1982 — Ils se sont appelés Isocèle parce qu’ils étaient trois au départ; d’où l’idée de triangle, et un mot marrant: Isocèle...…

Ils se sont appelés Isocèle parce qu’ils étaient trois au départ ; d’où l’idée de tri­an­gle, et un mot mar­rant : Isocèle… Ce fut une démarche absol­u­ment nou­velle dans le théâtre pour enfants : un tra­vail sur l’émotion,…

Par Catherine Simon
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?