Première partie : l’Art minimal, un plaidoyer pour un nouveau théâtre
I like thinking here and now without sententious alibis.
Dan Flavin
* Ce texte dérive d’une conférence faite à Montréal le 9 – 10-80 dans le cadre du colloque Performance et Multidisciplinarité : Postmodernisme organisé par Chantal Pontbriand, Bruce Ferguson et Jean Papineau dans les locaux de l’Université du Québec à Montréal. La première version, très différente et plus courte, sera publiée dans les actes du colloque, aux éditions Parachute, Montréal.
Ici-même, dans les colonnes d’un récent numéro d’Alternatives théâtrales, Jacques De Decker déplorait l’absence d’auteurs dramatiques de langue française. Il poussait même son inquiétude un peu plus loin qu’un constat de carence, puisqu’il notait aussi le risque que se stérilise du même coup l’activité théorique au sens le plus large :
« Il a fallu qu’Hamlet existe pour que Jones le psychanalyse. Il a fallu qu’Oedipe existe pour que Freud fonde sa science. Sur quelles oeuvres s’appuieront les Freud et Jones du futur ? Sur des films, des vidéos, des performances. Pas sur du théâtre, déjà décodé avant d’être. En France, du moins. »1.
N’étant moi-même qu’un spectateur de théâtre occasionnel, je ne prendrai pas sur moi d’avaliser un verdict aussi sévère. Et bien entendu, je n’ai pas l’ambition de jouer les Freud ni les Jones. Mais je crois pouvoir proposer aux gens de théâtre quelques bribes d’une théorisation qui est en train de se faire dans un champ excentrique, celui du film, de la vidéo et de la performance justement, en particulier aux Etats-Unis.
Excentrique au théâtre, ce champ l’est un peu moins depuis qu’ont été diffusées en Europe les réalisations de Bob Wilson, Richard Foreman ou Laurie Anderson, pour ne citer que les stars d’un phénomène qui traumatisa quelque peu les créateurs qui cherchaient ici à renouveler le théâtre de l’intérieur de la tradition théâtrale. En effet dans son ensemble, le phénomène-performance n’est pas issu du théâtre proprement dit, mais du champ des arts plastiques. Son histoire — ou du moins, une de ses histoires, celle qui fait actuellement pression sur la pratique théâtrale — le fait remonter à un contexte précis, les débuts du Minimal Art à New York, autour de 1963. C’est dans ce contexte que le mot performance fit son apparition, et non dans le contexte théâtral, dont l’avant-garde à l’époque s’articulait sur l’axe Living Theatre — Grotowski. Et c’est donc ce contexte qu’il faut interroger théoriquement, si l’on veut comprendre en quoi le phénomène de la performance interpelle aujourd’hui la pratique du théâtre.
La présence impossible
Je partirai du constat le plus banal qui soit : la performance est un art de l’ici et du maintenant, elle implique la co-présence, en espace-temps réel, du performer et de son public. Ce trait, qu’elle partage avec le théâtre, suffit à la distinguer de la peinture et de la sculpture où l’artiste « se présente » à son public par la médiation d’un objet. La présence peut donc être dite un trait pertinent dans l’apparition du phénomène-performance, tel qu’il est issu d’une pratique de peintres et de sculpteurs.
Or rien n’est plus suspect dans le contexte théorique et philosophique contemporain que l’idée de présence. De Husserl à Derrida, de Heidegger à Wittgenstein, la présence s’est vue questionnée, mise en doute, déconstruite. Notre siècle a débusqué la re-présentation jusque dans l’être-là le plus immédiat, il n’a plus foi dans la nature de la présence, en un mot la modernité n’a plus confiance dans les transcendentaux kantiens. En effet la présence est la temporalité imaginaire d’une civilisation qui fait confiance au temps et à l’espace comme formes a priori de la sensibilité. Tant que le temps et l’espace sont des transcendentaux qui rendent possible l’expérience, le présent est le mode naturel de l’espace-temps, celui que l’expérience reconnaît parce que c’est lui qui vient confirmer en elle la préexistence de ces transcendentaux.
Que la philosophie moderne ait adressé ses critiques directement au sujet kantien ou qu’elle ait fait d’autres détours, on peut résumer ici ses résultats majeurs à l’égard de la présence en disant qu’elle a fait disparaître la possibilité de l’esthétique transcendentale. Ni l’expérience empirique, ni la connaissance, ni le jugement ne peuvent encore s’appuyer sur ces formes intuitives a priori, universellement inscrites en chaque sujet, qu’étaient pour Kant l’espace et le temps.
Dès lors la présence est progressivement devenue le lieu — ou le non-lieu — de son contré ; lire. Qu’on finisse par la nommer vide ou absence carrément, transcendance horizontale ou encore différance, toutes ces expressions dénotent que la modernité ne conçoit plus la présence que comme un théâtre de l’impossible, voire, ce qui nous rapproche de notre sujet, comme l’impossibilité du théâtre.
Comme il se doit la pratique artistique a accompagné le mouvement des idées : une bonne partie de ce qui, toutes spécificités mélangées, a formé le modernisme en art, consistait à nous mettre en présence de l’impossibilité de la présence. A tel point que l’expérience esthétique s’est vue définie par les modernes comme irrésolution, attente frustrée, dépaysement, inquiétante étrangeté, angoisse, stase ou arrêt. Et que le sujet de l’expérience esthétique est devenu un sujet qui, évoluant dans l’espace et dans le temps de la vie pratique, en est subitement soustrait et confronté au phénomène d’un temps et d’un espace suspendus.
De l’obsession simultanéiste chez tant de peintres au début du siècle à l’exaltation de l’action painting, de la page blanche des symbolistes à l’attente en points de suspension du théâtre dit de l’absurde, on trouve quantité de variantes de ce modernisme caractérisé, pourrait-on dire, par un kantisme négatif : ces arts sont critiques et auto-réflexifs, mais tout se passe comme s’ils cherchaient à établir, au titre de l’expérience esthétique ultime, non leurs conditions de possibilité, mais d’impossibilité, non le nom, mais l’innommable.
Soit, côté théâtre, Beckett par exemple : la hantise d’un présent qui se déroule sans cause ni finalité et que ni l’intrigue ni la psychologie ne réussissent à fixer dans un ici et un maintenant capables de dire qu’un monde existe, ou du moins qu’il est possible. Soit encore, au deuxième pôle, Brecht : la démonstration qu’un monde doit être possible, à condition d’en reconnaître d’abord l’absence de l’homme et son aliénation, à condition aussi d’en gérer pratiquement et consciemment la mise à distance. Soit enfin, au troisième pôle, Artaud : la reconquête d’une présence qui, n’allant plus de soi, est fatalement cruelle et marque le corps sans langage du participant.
Il est sans doute hâtif de ramener ainsi sous le même « chapeau » de la présence-absence les trois noms qui surdéterminent le théâtre moderne. Et pourtant : Beckett est concerné par l’énoncé inquiet de la présence impossible, Brecht par sa pratique transformatrice, Artaud par son incarnation. A eux trois, ils ont fourni et continuent de fournir au monde du théâtre trois modèles de stratégie culturelle entre lesquelles se partager, trois stratégies qui de près ou de loin, sont travaillées par un même fait de civilisation : la perte de confiance dans la stabilité a priori des formes de l’espace et du temps.

Die Fahne hoch,
1959, émail sur toile,
309 x 185,5 cm
Le sentiment de la perte culmina dans et autour de l’existentialisme et de la phénoménologie. La définition moderne de l’expérience esthétique comme suspension, étrangeté, assomption de l’angoisse et du vide, est une définition datée. C’est l’Angst heideggerienne, c’est l’inouï des Surréalistes, c’est le dépaysement de Roquentin dans La nausée, c’est Fin de partie qui n’en finit pas de finir, c’est l’être-au-monde horizontal de Merleau-Ponty, c’est la peinture informelle, Wols ou Tal Coat.
Si je réveille ici ces conceptions datées — auxquelles succédèrent, pour le dire vite, l’aménagement et la structuration de ce sentiment de perte : l’espace littéraire de Blanchot et le Degré zéro de l’écriture, la case vide des structuralistes et la théorie du manque dans la psychanalyse lacanienne, Robbe-Grillet, Godard ou la peinture de Jasper Johns — c’est parce qu’une part non-négligeable du phénomène-performance signale leur come-back. Ca va des premières performances de Vito Acconci, qui bien qu’issues de l’art minimal et conceptuel, ont une « couleur » bien plus existentielle que structurale, aux grotesques rituels pseudo-sanglants mis en scène par Hermann Nitsch et les Actionnistes viennois : bien des performances qui comme telles, impliquent la co-présence de l’artiste et des spectateurs, ont comme une aura de théologie négative qui flotte autour d’elles, et elles nous font ressentir le présent comme transcendant, c’est-à-dire irréductible aux conditions de l’expérience. On a dit, comme si ça expliquait quoi que ce soit, que c’était là une réaction contre le « formalisme » et le « positivisme » des années 60 – 70. Il vaudrait mieux tenter d’y voir un peu plus clair dans le traitement de la présence par cet art « formaliste » et« positiviste », à savoir, l’art Minimal.
Le Minimalisme entre peinture et sculpture
Fin 1959, un jeune peintre de 23 ans, Frank Stella, est inclus dans l’exposition Sixteen Americans organisée à New York par le Museum of Modern Art. L’exposition, qui fait partie d’une série montée par leMOMA pour promouvoir l’art américain, est un mélange curieux. Elle consacre en même temps les derniers feux, alors moribonds, de l’expressionnisme abstrait et annonce une sensibilité nouvelle, qui se cristallisera dans les années soixante autour du Pop Art et du Minimal Art. On y trouve aussi bien des expressionnistes abstraits de deuxième génération comme Alfred Leslie, James Jarvaise ou Richard Lytle, que les peintres hard-edge Ellsworth Kelly et Jack Youngerman, ou les grands initiateurs du Pop, Jasper Johns et Robert Rauschenberg.
On y trouve aussi Frank Stella, dont l’accrochage tranche nettément sur celui de ses collègues, puisqu’il présente quatre grandes toiles entièrement noires, structurées sur un pattern symétrique par l’application mécanique et répétitive d’un seul geste inexpressif déterminé par la largeur de son pinceau. Dans le catalogue de l’exposition, le texte de présentation tranche aussi sur celui de ses collègues. Plutôt que d’y faire une « déclaration d’artiste » ou de faire appel à un critique d’art professionnel, Stella y cède la parole à son ami Carl André, artiste comme lui, et qui se révélera quelques années plus tard comme l’un des principaux sculpteursminimal. En guise de « Préface à la peinture de bandes » (Stripe painting), Carl André y écrit ceci :
« L’art exclut ce qui n’est pas nécessaire. Frank Stella a trouvé nécessaire de peindre des bandes. Il n’y a rien d’autre dans sa peinture. Frank Stella ne s’intéresse pas à l’expression ou à la sensibilité. Il s’intéresse aux nécessités de la peinture. Les symboles sont des jetons que les gens se passent. La peinture de Frank Stella n’est pas symbolique. Ses bandes sont les chemins de son pinceau sur la toile. Ces chemins ne mènent qu’à la peinture. »2.
Les toiles comme le texte marquent une rupture délibérée avec l’expressionnisme abstrait et le climat existentialiste qui avait présidé à sa naissance. Ils marquent aussi un changement d’interprétation radical de ce qui devait être considéré important chez les pionniers de l’expressionnisme abstrait, Pollock en particulier. L’expressionnisme est rejeté, et avec lui la conception de la peinture comme extériorisation du moi psychologique « intérieur » : le dripping de Pollock n’est plus interprété comme projection, mais comme une technique parmi d’autres . pour couvrir une surface. Et ce que Stella retient de Pollock, ce n’est pas l’action painting, c’est le all-over, l’identification du tableau avec la totalité de la surface peinte, sans focalisation. Renonçant à tout illusionnisme et à toute expressivité, renonçant même au pouvoir expansif de la couleur, les tableaux noirs de Stella donnent de la peinture une définition minimale et littérale, que souligne d’ailleurs le texte de Carl André : la peinture n’a d’autre nécessité que d’être une surface recouverte de pigment.
Cette définition n’est pas loin de celle que donnera un peu plus tard Clement Greenberg, le critique d’art « formaliste » dont l’influence sur le milieu artistique américain est à l’époque considérable. Identifiant« l’essence du modernisme » à « l’usage des méthodes caractéristiques d’une discipline afin de critiquer cette discipline même, non pour la subvertir, mais pour l’ancrer plus fermement dans son aire de compétence », Greenberg définit ainsi les conventions essentielles de la peinture :
« Seule la planéité était unique et propre à cet art. La délimitation du support était une condition limitative, une norme, que la peinture partageait avec l’art du théâtre ; la couleur était une norme ou un moyen qu’elle partageait avec la sculpture aussi bien qu’avec le théâtre. La planéité, la bi-dimensionnalité, était la seule condition que la peinture ne partageait avec aucun autre art. Aussi la peinture moderniste s’est-elle orientée vers la planéité avant tout. »3
Ces deux définitions, que Stella formule en peinture et Greenberg en mots, nous n’avons aucune difficulté à les inscrire dans le mouvement général à l’auto-référence qui caractérise de fait le modernisme dans tous les arts : la pratique littéraire cherche à définir la littérature, le théâtre analyse et déconstruit les conventions du théâtre, le peintre prend position à propos de la peinture, etc., autant de manières de dire que l’horizon du modernisme est l’établissement, par chaque art, de son propre champ spécifique.
Et pourtant les toiles noires de Stella marquent un point-limite dans la conception moderniste, qui autorise sa critique en retour. On pourrait dire qu’elles rejoignent brutalement l’horizon du modernisme, ou qu’elles prennent au mot la quête ontologique de la spécificité : puisqu’il est dit que l’être de la peinture est dans sa planéité, voici des toiles les plus littéralement planes qui soient. Tout est dit, que faire après cela ? Prise au mot, la définition de Greenberg révèle sa nature idéologique : il n’y a pas de conventions qui appartiennent par essence à la peinture, et si l’histoire du modernisme pictural a bien été celle d’une réduction progressive — abandon de la narration, de la représentation, de la perspective, de la figuration, bref abandon de toutes les conventions que la peinture partageait avec d’autres arts — cette réduction n’a pas mené à la mise à nu d’un noyau de conventions essentielles constituant l’identité irréductible de l’art pictural. Ou bien si tel était le cas, la peinture serait finie, littéralement, son histoire achevée.
Ni le peintre Stella ni l’esthéticien Greenberg ne sont prêts à admettre cela. Mais comme l’un prend l’autre à la lettre, on comprend que c’est sur cette question de la littéralité que se jouera dorénavant l’interprétation conflictuelle de deux définitions de la peinture apparemment identiques. C’est de cette question que le Minimalisme est issu, et cette question implique, comme on le verra- bientôt, une redéfinition radicale de la notion de présence.
Greenberg, qui malgré une conscience historique très aiguë, reste partisan d_’une définition essentialiste de la peinture, ne désarme pas facilement. Ainsi déclare-t-il par exemple :
« Une toile tendue ou clouée existe déjà en tant que tableau, sans pour autant être nécessairement un tableau réussi. »4
Quant à Ja définition greenbergienne d’un tableau réussi, elle se ramènerait à ceci : c’est un tableau qui emporte instantanément la conviction subjective d’un amateur dont le goût est significativement formé par une fréquentation suffisante de l’histoire de la peinture, jusque dans ses plus récents développements. « L’expérience esthétique dépend, d’une façon cruciale, du jeu de /’attente et de la satisfaction (ou de l’insatisfaction). »5
Ce jeu, qui a lieu dans tous les arts, a lieu en peinture d’une façon particulière, puisque le plein effet d’un tableau
« peut être enregistré — et doit être enregistré — en un clin d’oeil. ( … ) Ici ce jeu est comprimé dans un temps microscopique, et qui sait, il peut même violer la dimension du temps, ou plutôt la conscience que nous avons de la dimension du temps. »6
On voit comment Greenberg cherche à sauver la spécificité ontologique de la peinture : le mouvement de réduction des « conventions essentielles du médium » étant littéralement achevé, il déplace l’essence de la peinture sur un type spécifique de « vécu » phénoménologique, l’expérience esthétique d’une instantanéité capable de « violer la dimension du temps ».
On aura reconnu dans cette définition de l’expérience esthétique, une des versions que le modernisme en a données, toutes spécificités mélangées, quand il la définissait comme irrésolution, étrangeté, stase, suspension de l’espace et du temps. Et nous l’avons vu, ces définitions sont datées, commençant avec le symbolisme et culminant dans l’existentialisme et la phénoménologie. Et d’autre part elles ne sont aucunement spécifiques à la peinture, contrairement à ce que Greenberg voudrait faire croire. En voici par exemple une autre, littéraire (et théâtrale!) puisqu’elle est de Joyce, mais que Greenberg ne désavouerait pas si on devait l’appliquer à la peinture. Joyce fait dire à Stephen Dedalus : « Tu vois que j’utilise le mot arrêt. Je veux dire que l’émotion tragique est statique. Ou plutôt l’émotion dramatique l’est. Les sentiments qu’éveille l’art improprement nommé sont cinétiques : désir ou dégoût. Le désir nous presse de posséder, d’aller vers quelque chose ; le dégoût nous pousse à abandonner, à nous éloigner de quelque chose. Voilà pourquoi les arts, pornographiques ou didactiques, qui les éveillent, sont improprement nommés. Et voilà pourquoi l’émotion esthétique (j’utilise le terme général) est statique. L’esprit est arrêté et élevé par-dessus le désir et le dégoût. »7
C’est précisément cette élévation, cette Aufhebung si l’on veut, ou cette sublimation, que lalittéralité des toiles noires de Stella doit empêcher. Elles ont une présence, mais qui ne se laisse pas sublimer dans cette présence-absence que l’esthétique moderniste traque à même la visibilité picturale, plutôt une présence qui dépasse à peine leur simple être-là tangible, leur matérialité d’objet. Le roi est nu : une fois gommée l’étrangeté de la surface picturale, sa bi-dimensionnalité ne suffit plus à l’établir dans sa spécificité de peinture, et le tableau se révèle être aussi un objet, une sorte de bas-relief que l’épaisseur de son châssis (significativement plus épais chez Stella que d’ordinaire) propulse dans la troisième dimension. Et la question commence à se poser très concrètement de savoir si Stella n’a pas franchi la limite qui conventionnellement, séparait la peinture de la sculpture.

Sans titre,
1965, aluminium et bois peint,
trois pièces,
270 x 120 x 52,5 cm.
On a mis beaucoup de-monde sous l’étiquette de Minimalisme, encore appelé ABC Art, Structures Primaires, Littéralisme, etc. La plupart du temps les critères de regroupement sont purement formels : les oeuvres étiquetées minimalistes sont presque toujours tri-dimensionnelles, de forme géométrique parfois très simple, volontairement banales et inexpressives, et d’une facture industrielle d’où toute trace de la « main » de l’artiste a été éliminée. Ces critères, qui permettent d’associer sans plus de réflexion des artistes aussi différents que John Mc Cracken et Ronald Bladen, Robert Morris et Larry Bell, sont sources de confusion : ils donnent l’impression que le Minimal Art n’est qu’un style, et très formaliste de surcroît, et ils ne permettent pas de voir quelles questions l’ont travaillé, encore moins de soupeser le sens de ces questions. Je propose pour ma part une approche plus restrictive, limitant le nombre d’artistes discutés aux noms de Carl André, Dan Flavin, Donald Judd, Sol Le Witt, Robert Morris et Tony Smith, et limitant le point de vue de départ à une seule question : de quelle pratique ces artistes viennent-ils, au moment où leur travail fait émerger une problématique commune ?

Wall Structure, black,
1962, huile sur toile et bois peint,
99 x 99 x 59,7 cm.

Wall Structure, white,
1962, huile sur toile et bois peint,
114x113x49,5cm.

lcon V (Coran’s Broadway Flesh), -
1962, huile sur masonite et ampoules électriques,
105 x 105 x 22,7 cm.

Light cadmium red oil and sand, black and white oil and galvanized iron on wood, 1961,huile, sable, tôle galvanisée sur bois,
132 x 109 x 12,7 cm.
Avant de devenir sculpteur, Tony Smith était architecte, et cette origine, associée au fait qu’il est d’une génération plus âgée que les autres, suffit à le mettre à part. Je ne discuterai de lui qu’une ou deux oeuvres, importantes pour le développement du minimalisme. Carl André et Robert Morris se sont toujours affirmés comme sculpteurs, et si l’art de Carl André s’est développé progressivement à partir d’une interprétation de Brancusi, celui de Morris par contre, dérive avant tout d’une interprétation du peintre Jasper Johns. De plus Morris s’est vu dès .1961 dans la situation de revendiquer la qualité de sculpteur, alors qu’une part de sa production — une série de parallélipipèdes de contreplaqué creux et peints en gris — échappait à toutes les techniques alors admises sous le nom de sculpture : modelage, taille, moulage ou assemblage. Avant de se faire connaître pour ses installations de tubes néon, Dan Flavin avait produit quelques oeuvres qui combinaient lumière électrique et peinture : une oeuvre comme /con V (Coran’s Broadway Flesh) de 1962 par exemple, n’était autre qu’un panneau de masonite carré uniformément peint à l’huile en couleur chair, et encadré d’une série d’ampoules électriques allumées. Quant à Don Judd et Sol Le Witt, ils ont commencé par être peintres. Si l’on examine leurs oeuvres du début (1961 – 62), on comprend immédiatement leur dette vis-à-vis des peintures noires de Stella. Celles-ci posaient une question de limite, une interrogation sur la frontière entre bi-dimensionnalité et tri-dimensionnalité, entre peinture et sculpture. Des oeuvres comme Light cadmium red oil and sand, black and white oil and galvanized iron on wood (1961)de Don Judd, ou Wall Structure, blaçk et Wall Structure, white (1962) de Sol Le Witt, reprennent cette interrogation et provoquent plus explicitement encore que Stella la question : est-ce de la peinture ou de la sculpture ? Par la suite Le Witt pratiquera indifféremment la surface et le volume, et son travail ne pourra plus être classé de façon univoque dans les catégories conventionnelles — en·core moins « ontologiques » — de la peinture ni de la sculpture. Quant à Judd, tout son travail ultérieur sera tri-dimensionnel, dont une bonne part volontairement ambiguë, puisque constituée d’objets volumétriques — comme des sculptures — mais brillamment colorés et accrochés au mur — comme des peintures. C’est à ce type d’objets qu’il donnera en 1965 dans un texte resté célèbre le nom d’objets spécifiques, revendiquant par là une spécificité que le modernisme à la Greenberg n’avait pu prévoir, la spécificité de ce qui ne serait ni peinture, ni sculpture.8

Sans titre,
1967, tubes fluorescents verts, L : 245 cm, six pièces,
installation Kornblee Gallery,
New York 1967.
Objectité et théâtre
Cette « spécificité » de la zone frontière à cheval sur la peinture et la sculpture, nous allons maintenant l’appeler, à la suite de Michael Fried, théâtre. Cette appellation surprendra les gens de théâtre, d’autant plus qu’elle est très péjorative sous la plume de Fried. Il n’empêche qu’elle forme aujourd’hui un objet historique du plus haut intérêt pour comprendre les rapports de la performance aux « objets spécifiques » du Minimal Art. Michael Fried est un critique d’art dont les conceptions formalistes et modernistes se sont formées dans le sillage immédiat de Greenberg. Dans Art and Objecthood, un texte de 1967 et à peu près le seul texte critique vraiment sérieux qui ait été écrit à chaud sur le minimalisme, Fried part en guerre contre le Minimal au nom — on s’en doute — de la spécificité au sens moderniste (chaque art procédant séparément à la déconstruction de ses propres conventions, jusqu’à mettre à nu son essence propre) et au nom — on s’en doute également~ de l’instantanéité de l’expérience esthétique. Le texte est riche et difficile à résumer. Voici néanmoins l’armature de son argumentation, telle qu’elle peut nous intéresser ici : le Minimal Art, que Fried préfère appeler littéraliste, est en conflit ouvert avec la peinture et en conflit larvé avec la sculpture, considérées comme des pratiques modernistes, c’est-à-dire auto-analytiques et spécifiques. Fried admet encore les toiles de Stella dans le champ de la peinture. Elles ont certes réduit l’illusionnisme pictural jusqu’à l’affirmation élémentaire de la surface, il n’empêche qu’elles « tiennent le coup » comme formes (shapes), comme entités formelles capables d’affirmer la surface dans son identité de tableau, et d’ainsi battre en brèche et suspendre sa simple existence d’objet, son « objectité » (objecthood). Par contre les oeuvres minimalistes ont délibérément renoncé à toute picturalité, et ne visent qu’à projeter leur propre objectité telle quelle.
« Tout se passe comme si dans les circonstances présentes, il n’y avait que l’objectité à être capable de fixer l’identité de quelque chose, si pas comme du non-art, du moins comme n’étant ni peinture ni sculpture. (…) Ici surgit la question : qu’y a‑t-il dans l’objectité (…) qui la rende antithétique à l’art ? La réponse que je propose est celle-ci : les épousailles littéralistes avec l’objectité ne reviennent à rien d’autre qu’à un plaidoyer pour une nouveau genre de théâtre ; et le théâtre est maintenant la négation de l’art. »9

The Jewish Museum, New York 1966, vue d’installation. De g. à d., oeuvres de D. Judd,
R. Morris et R. Grosvenor.
J’imagine qu’aucun homme de théâtre n’admettra cette assertion péremptoire. Même du point de vue des arts plastiques, il est évident qu’au vu de la suite de l’histoire — le succès du minimalisme et l’émergence du phénomène-performance — le verdict de Fried est inadmissible. Mais son analyse reste extrêmement pertinente. En effet, la revendication minimaliste de l’objectité littérale comprend un plaidoyer pour un nouveau genre de théâtre. Un genre assez nouveau, apparemment, pour avoir suscité une nouvelle appellation, la performance.
Qu’on me comprenne bien : je ne soutiens pas que tout ce que la mode, ces dernières années, jeta pêle-mêle dans le sac de la performance, représente une véritable nouveauté théâtrale, tant s’en faut. Ce que j’essaie de faire, c’est repérer un enjeu théorique dans ce phénomène de la performance, un enjeu dont les neuf dixièmes de ce que le phénomène charrie aujourd’hui ne sont probablement qÙe le symptôme, et le dixième qui reste le révélateur.
Cet enjeu, l’analyse de Fried permet de le localiser historiquement, à même la pratique de l’objet minimaliste, dans ce no man’s land entre peinture et sculpture qu’il appelle théâtre. Et elle permet de le nommer : il s’agit précisément du statut de la présence.
Sur quoi repose en fin de compte la condamnation par Fried du minimalisme ? Sur le fait que les objets minimalistes ont une présence qui n’est rien de mieux qu’un « effet théâtral », une sorte de « présence sur scène » qui « extorque la complicité du spectateur » et qui a lieu dans la durée. A quoi il oppose, en bon greenbergien, la présence supérieure de la peinture et de la sculpture modernistes, qui, dit-il, est sans durée, non parce qu’on en fait l’expérience « en un temps nul, mais parce qu’à chaque instant l’oeuvre se manifeste entièrement elle-même. »
A cette quasi-instantanéité de l’expérience esthétique — qui est la même, strictement, que celle que Joyce nommait arrêt — Fried réserve l’expression « presentness » (par opposition à la « presence » de l’oeuvre minimaliste), une expression qu’on pourrait traduire par l’être-présent, et qui connote un supplément de présence. Un supplément ou un manque : un supplément d’espace pour un manque de durée, et un supplément sur la nature ontologique duquel Fried ne laisse aucun doute : l’être-présent est l’être spécifique de la peinture (et de la sculpture). Comme pour Greenberg, il est l’expérience phénoménologique privilégiée qui doit « suspendre l’objectité » du tableau ou de la sculpture (car tout tableau, a fortiori toute sculpture, est aussi un objet) et ravir le spectateur. Le texte se termine par ces mots : « Presentness is grace ».
Il suffirait de suivre l’analyse de Fried point par point en inversant son jugement de valeur pour comprendre en quoi la présence minimaliste entraîne une critique radicale de l’être-présent moderniste. Mais cette démarche serait un peu abstraite et fastidieuse, aussi lui préférerai-je une approche plus empirique, en discutant maintenant l’une ou l’autre oeuvre significative de la sculpture Minimal. Soit d’abord, en guise de paradigme « populaire, du Minimal en général, le cube (ou le parallélipipède). Si l’on fait abstraction des idiosyncrasies formelles de chacun, on peut dire que le cube est la forme la plus fréquente de cet art, celle qui sans doute lui valut d’être appelé Minimal. On le rencontre en effet dans l’oeuvre de Morris, Bell, T. Smith, Steiner, Le Witt, Judd, Artschwager et de bien d’autres artistes.
A première vue le cube est la forme la plus rationnelle qui soit, le second des corps platoniciens, bref une idéalité mathématique, dont on ne voit pas très bien l’intérêt qu’il peut y avoir à la réaliser en tant que sculpture. Le cube réunit aussi ce qu’on considère généralement comme les a priori de la conception — euclidienne et cartésienne — de notre perception de l’espace : le système des trois coordonnées et les références implicites à l’expérience de la pesanteur et de l’horizon. Confronté au cube, le spectateur peut l’appréhender en un clin d’oeil — y compris ses faces cachées — par un acte d’idéation : il se pose instantanément en sujet — idéal, transcendental — devant un objet.










Sans titre,
1966, métal et verre, 50 x 50 x 50 cm.

vue d’installation, New Sculpture,
Toronto 1967. Le module : 122 x 122 x 122 cm.



