Peut-on allier travail scénique et image cinématographique ? Beaucoup — trop — d’expériences me laissaient penser que non. Le niveau de réalité n’est pas le même, non plus que l’investissement psychique : ou bien l’image cinématographique dévalue le réalité scénique, — ou bien la force de la présence vivante du comédien aplatit l’écran visuel — à moins que les deux phénomènes ne coïncident, la dénégation propre au théâtre effaçant la référence cinématographique au réel (ce que Christian Metz nomme le référent imaginaire), tandis que la force de l’image filmique rend pauvre et dérisoire le réel scénique. Et puis voici confirmée cette loi qu’il n’y a pas de loi dans le domaine esthétique ou plutôt qu’il y a toujours moyen de tourner la loi, et qu’alors l’insolite, le viol de la règle conduisent à l’effet le plus surprenant.
Je n’ai vu du dernier spectacle de Richard Demarcy qu’un dernier filage, dépouillé des ultimes touches de l’éclairage et de l’espace, mais c’est assez pour me convaincre qu’ici enfin le rapport du théâtre à l’image filmique apporte à la représentation une dimension nouvelle.
Gageure incroyable, pari tenu : pas d’histoire, pas de fable à raconter, pas de lieu évoqué, pas de héros — ni d’ailleurs d’héroïne — pas de personnage à suivre. Pas d’histoire, mais une multiplicité d’événements, pas de lieu, mais une polyvalence de l’espace, pas de fable, mais l’incroyable densité d’un itinéraire, pas de peinture sociale, mais une forte présence populaire, pas de personnage, mais la parole intérieure d’un être ; on ne s’étonne plus que l’itinéraire bourgeonne en efflorescences narratives, se déplie en images oniriques aussi présentes dans les mouvements des acteurs que sur l’écran filmique. La superposition du réel et de l’imaginaire aboutit à ces moments splendides où à la marche infinie, aérienne, d’un personnage sur l’écran vers un château qu’on n’atteint pas (château ? clinique ? hôpital?) se superpose la course de la comédienne envolée dans ses transparences. — Je décris mal : qui me lit imaginerait un esthétisme symboliste — là où il y a l’angoisse urgente d’un cauchemar et sa délivrance possible. Et quand la comédienne se retourne, sur son ventre apparaît et disparaît la vue fixe d’un visage de femme auquel le mouvement des voiles prête une vie inquiétante.
Inquiétante étrangeté : le narrateur (Werner Herzog, peut-être, puisque le texte est le sien, mais aussi bien toi ou moi) — court à pied dans un voyage infiniment lent, vers la femme, vieille et malade dont la survie dépendrait, par une étrange compensation, de l’effort physique et psychique du marcheur1. Ici, tout est réel, rien n’est réaliste ; l’homme qui marche, démultiplié sur scène en une série d’êtres, des hommes, mais aussi peut-être une femme, et aussi une petite fille, rencontre sur sa route la neige et la pluie, un oiseleur, un aubergiste qui s’est coupé le pouce, la ronde de ses souvenirs, et dans l’angoisse de l’hiver, une infinité d’oiseaux ; il est et n’est pas tous les êtres qu’il croise.
Le récit et sa mise en image se gardent de convoquer ici les ressources un peu amincies d’une psychanalyse de bazar ; au-delà des archétypes jungiens, l’image de l’oiseau rejoint les mythes ; elle accompagne les récits de migration et ce dernier voyage pour lequel l’âme est un oiseau, la Mort est un oiseau, — chez les Egyptiens, chez les Etrusques, en notre Moyen âge. L’oiseau passe ici de la cage vide de l’oiseleur, du corbeau empaillé aux vues fixes, pareilles à quelque Breughel noir et blanc.

L’espace grand, vide, est meublé de rares objets — accessoires plus qu’objets, — dont le rôle est rarement ou jamais mimétique : comme les skis où pousse la verdure ou ce ski multiplace, image d’une coïncidence rêvée entre les êtres et leurs expériences. Le fond est occupé par un écran que l’éclairage fait apparaître ou disparaître. L’espace est ainsi, sans effort, figure et modèle d’un itinéraire intérieur. Le travail du temps se fait selon la recette de Demarcy par la présence de la musique, musique elle aussi soumise à des torsions oniriques et dont le continu sonore canalise et limite l’émiettement des séquences visuelles. Cet accrochage des séquences rend sensible à la fois la succession de hasard des rencontres et des images — ce hasard du réel plus fort que les rêves — et l’unité de désir intérieur dont la violence et l’urgence font reculer la mort. Toutes les images, toutes les mini-séquences finissent pas raconter la même histoire de combat, de victoire provisoire contre la mort.

Ainsi se trouve justifié ce paradoxe qu’est la théâtralisation du monologue intérieur : le réel, la confrontation avec le monde et son pouvoir de destruction n’est pas oublié un seul instant. Et le paradoxe n’est pas seulement celui de la figuration d’un univers intérieur : on l’a vue déjà chez Bob Wilson, voire chez Grotowski ; ici la question posée est autre, plus ardue peut-être : comment donner à ce qui est la vie intérieure d’un homme la généralité qui fait passer du je au nous, de l’un au multiple, de l’individu-narrateur au pluriel du public ? Gageure à la limite du possible, — et qui par instant vacille, mais que seul peut tenter le théâtre. C’est que Demarcy a obtenu de ses comédiens (en particulier de Colin Harris et de l’extraordinaire Teresa Motta) la justesse des mouvements et le dépouillement de la diction qui permettent à cette succession sans fil de garder la violence de la lutte, l’évidence du réel. Tentative hardie, acrobatique pour saisir la réalité de la vie psychique non pas seulement dans son flux intérieur, mais dans son rapport immédiat au monde extérieur et à l’urgence organisatrice du désir : non pas l’univers intérieur dans son désordre, mais la polarisation intense de la survie.
- « En novembre 1974, Werner Herzog apprend que son amie Lotte Eisner [célèbre personnage des années 1930, amie de Brecht, spécialiste de cinéma, historienne de l’expressionnisme] ( … ) âgée, est très malade et risque de mourir. Il décide alors de se rendre auprès d’elle, à pied, de Munich à Paris, avec la certitude [justifiée par l’événement] qu’au bout du chemin Lotte Eisner sera vivante et hors de danger. Du 24 novembre au 14 décembre, au cours d’un hiver particulièrement rigoureux, de Munich à Paris, il tient un carnet de route, qui deviendra plus tard le livre Sur le chemin des glaces » (Dossier). ↩︎



