Entretien avec Axel De Booseré, Maggy Jacot et Claude Fafchamps de la Compagnie Arsenic
Nancy Delhalle : Après plusieurs années de travail dans les théâtres de la Communauté française de Belgique, Axel De Booseréet Claude Fafchamps, bientôt rejoints par la plasticienne Maggy Jacot, vous fondez, en 1998, la compagnie Arsenic dont le siège est situé à Liège. À ce jour, quatre spectacles ont été créés. Les deux derniers, LE DRAGON et ÉCLATS D’HARMS tournent dans tout le pays et à l’étranger. Quelle est la genèse d’Arsenic ?
Claude Fafchamps : Notre point de départ fut le désir de mener une réflexion croisée sur les questions artistiques, sur le public et sur la production, la création comme la diffusion. Nous voulions prendre en compte l’ensemble de ces paramètres pour trouver une cohérence qui renforce chacune des dimensions. De nombreux exemples nous avaient montré que lorsqu’un aspect n’est pas réfléchi dans le même temps que les autres, cela entraîne soit des problèmes de public, soit des succès auprès du public mais la nécessité d’arrêter l’exploitation car les coûts de celle-ci sont trop élevés.
Corollairement, nous voulions tenter de rencontrer un public le plus nombreux possible et pour ce faire, il semblait nécessaire d’augmenter la durée d’exploitation des œuvres : se donner du temps et donner du temps au public. Enfin, nous souhaitions aller au-delà des spectateurs qui ont l’habitude de suivre les créations. En somme, nous voulions donner un autre cadre à notre métier à tous les niveaux.
Nancy Delhalle : La compagnie Arsenic a choisi de présenter ses spectacles dans un « chapiteau » avec pour objectif de « proposer les mêmes conditions de réception et de jeu partout ». Ce choix de l’itinérance se présente comme une rupture par rapport aux pratiques théâtrales dominantes. Il mise avant tout sur l’accessibilité. Comment avez-vous conçu cet espace théâtral ?
Claude Fafchamps : Notre réflexion sur les conditions d’accès du public nous a conduit à nous demander comment, physiquement, nous pouvions organiser la rencontre. Nous voulions jouer dans des lieux que les gens connaissent à l’inverse des théâtres, des musées, ces grands lieux de culture qui installent souvent une barrière symbolique. Nous envisagions donc de présenter nos spectacles dans les arrière-salles de bistrots pour créer un rapport plus simple avec le public. Nous voulions être un peu « chez eux ». Mais, lorsque Maggy Jacot nous a rejoints, elle a mis en doute la possibilité, dans une telle formule, de conserver à chaque fois la même qualité artistique et le même rapport au public.
Maggy Jacot : Même si travailler activement à un rapprochement avec le public était très important, ma démarche était avant tout artistique. Il était primordial de maintenir cette qualité dans toutes les circonstances. Nous devions donc créer un outil performant et accessible. C’est-à-dire nous donner les moyens d’élaborer nos spectacles dans une forme la plus aboutie possible et permettre de reproduire ces évènements « à l’identique ». L’idée d’un théâtre itinérant s’est imposée peu à peu. Il a donc fallu imaginer cet outil de travail et, en prenant bien conscience que nous n’étions pas des forains, nous avons choisi de partir d’une base standard, une grande tente d’évènements que nous avons fait construire selon nos nécessités théâtrales. Cette « boîte » rectangulaire, modulable, facile à monter, a dès le départ pris des dimensions importantes car nous voulions pouvoir accueillir plus de 200 personnes et, en même temps, pouvoir travailler en profondeur sur l’environnement global de l’espace. Pour chaque spectacle, nous repensons complètement la scénographie générale : du portique d’entrée à la salle en passant par le bar, la régie et les loges, tout est à chaque fois repensé pour répondre à cette première question : dans « quoi » et vers « quoi » emmenons-nous les gens ? Nous sommes persuadés qu’une plongée directe, donc dès la perception du chapiteau, dans un univers particulier est une bonne préparation au voyage dans l’univers festif et de réflexion.
Claude Fafchamps : À nos yeux ce « chapiteau » devait permettre de lever la barrière symbolique et culturelle que crée la salle de théâtre. En effet, même si on n’a jamais mis les pieds dans un cirque, l’inconscient collectif rend ce type d’espace plus immédiatement accessible, plus simple. Toutefois, à l’inverse du cirque, toujours peu ou prou le même, nous revisitons l’espace. Ainsi, les spectateurs sont plongés dans un nouvel univers imaginaire dès que la porte est franchie. Techniquement, il n’est pas facile de chaque fois tout réinventer. Mais les contraintes ne sont pas très lourdes — une jauge de 256 places maximum et un temps de montage qui nous permet de jouer le soir du troisième jour.
Nancy Delhalle : Plusieurs de vos initiatives laissent percevoir la volonté de construire un autre lien au public voire d’agir sur le public dans une perspective proche de l’action culturelle. Vous favorisez la rencontre entre le spectateur et les acteurs par une présence de ces derniers après le spectacle, vous établissez des contacts avec les collectivités dans les lieux où vous passez, vous avez collaboré à un projet où se mélangent le spectacle professionnel et les démarches artistiques des habitants… Quelle analyse faites-vous de ces initiatives qui cherchent à entrecroiser création artistique et animation ?
Axel De Booseré : Dans le théâtre traditionnel, la scène et la salle sont deux espaces distincts : le premier est transformé pour chaque spectacle, le second est immuable et neutre. Ces espaces sont investis par les deux pôles visibles de la représentation : le public d’un côté, les acteurs de l’autre. Souvent, la distance entre ces deux pôles est très grande. Et il est habituel qu’aucun contact ne s’opère entre les spectateurs et les acteurs tant pendant qu’après les représentations.
Notre démarche mise sur une plus grande circulation entre l’énergie du plateau et l’énergie du public. Nous voulions lier ces deux pôles et cela donne des résultats très forts tant pour le public que pour les artistes. Les spectateurs ne vivent pas la même chose que dans les salles traditionnelles. Nous inscrivons la dynamique acteurs — spectateurs au centre de notre travail : dans le jeu de l’acteur, la façon dont il joue pour le public, dans la mise en scène qui fait des incursions dans le public et crée toujours des ponts entre la salle et la scène et dans la scénographie qui inclut les spectateurs dans l’univers de la pièce. Non seulement, les spectateurs sont proches des acteurs, mais ils sont aussi mis en proximité les uns des autres. Nous ne voulions pas d’un théâtre de consommation où le public est une masse indistincte. Les spectateurs doivent avoir la possibilité, à l’intérieur même de la soirée, de se voir et donc de s’identifier comme des individus et non pas comme une foule. La réflexion artistique sur la lumière est liée à ce désir que le public se voie et puisse bouger à l’intérieur de la soirée. Il ne reste pas dans le noir, isolé, sans communication.
Nancy Delhalle : Les ateliers sont-ils liés au spectacle ou relèvent-ils d’une volonté plus large de « transformer » les participants ? Que se passe-t-il une fois le spectacle parti dans lequel les gens ont été un peu actifs ?
Claude Fafchamps : Si cela varie, c’est aussi une question de moyens. L’action la plus élémentaire réside dans la présence de Livres d’Or disponibles à la sortie du chapiteau. Plusieurs milliers de retours du public y sont consignés, accompagnés d’autant d’adresses. Ces « amis d’Arsenic » seront tenus au courant des actualités de la compagnie. A la sortie du chapiteau également, les acteurs, toujours en costume, sont ouverts à la discussion. Parfois, nous arrivons à pousser la démarche au plus loin et amenons les spectateurs à jouer avec nous. Dans ce cas, nous partageons complètement les contenus, la pratique et la réflexion sur nos approches.
Nous avons ébauché ce type de travail à Namur et l’avons testé plus complètement à Berchem-Sainte-Agathe, dans la région bruxelloise. Après deux ans de travail, 200 personnes de la commune se sont jointes à nous pour recréer le spectacle. Une septantaine de personnes étaient avec nous sur le plateau : des musiciens, des comédiens, des danseurs…
De tels projets nécessitent évidemment des budgets spécifiques mais les retombées en matière d’éducation permanente sont considérables. Le suivi local du centre culturel est primordial pour qu’une telle action ne soit pas une fin en soi mais bien le début d’un projet culturel amené à se développer. Ce type d’activité représente un travail extrêmement conséquent pour notre compagnie. Pour le mener à bien tout en restant « justes » par rapport à notre propre trajet artistique, il faudrait des moyens et des personnes supplémentaires. Nous ne pouvons pas nous arrêter de jouer pendant deux ans pour mener à bien un projet semblable.
Nancy Delhalle : Quelle est l’attitude des autorités politiques locales, comment réagit le tissu social local ?
Claude Fafchamps : La question de la relation de l’action culturelle aux gens, l’idée de ce que ceux-ci pourraient faire est en désuétude. Dans les années 70, cela était pris en charge à travers l’éducation permanente, le mouvement associatif. Les années 80 – 90 ont conduit à une individualisation et tout a été détricoté.
Aujourd’hui, même si diverses initiatives apparaissent, nous sommes regardés un peu bizarrement. Ceux qui ont une mémoire de ce passé-là et sont progressistes sont à nos côtés. Mais on s’aperçoit vite que les pratiques et les réseaux ont disparu. Un président d’association aujourd’hui ne connaît plus les membres de son association. Les gens ne savent plus trop comment se rencontrer : tout est à reconstruire. Et pourtant, le désir de lien social via la rencontre associative est bien présent. Il est intéressant de constater qu’une action très personnelle peut le rallumer. À Berchem par exemple, plusieurs personnes étaient porteuses du projet, mais c’est une seule qui est allée trouver les gens un par un, sur les marchés, commençant à discuter. Cette personne a construit complètement le réseau.
Nancy Delhalle : Vous tablez sur la générosité, mais qu’en est-il de la pédagogie de cette approche ? Dans votre parcours, avez-vous été formés pour ce type de travail d’accompagnement en amont et en aval du spectacle ?
Axel De Booseré : Au Conservatoire de Liège, si nous n’avons pas été formés, nous avons été fortement sensibilisés à la question de la relation au public. Très tôt, nous avons été éveillés à la question de la relation entre l’art et le public. Dès lors, nous essayons de tisser, d’inventer notre chemin en créant des ponts entre notre activité centrale, artistique, et ce pour quoi, à notre sens, elle existe : ses relations avec la population. À partir de là, nous essayons que les pratiques artistiques que nous connaissons soient teintées par cette réflexion sur le rapport au public. Nous élargissons également nos actions pour créer de nombreuses entrées possibles pour les populations : stages, ouvertures du chapiteau à des activités locales, animations, organisation d’événements, travail avec des amateurs… Nous abordons donc une série de pratiques qui ne sont pas directement liées à notre formation mais qui, par extension, font intimement partie de notre projet.
Nancy Delhalle : Cette sensibilité spécifique transmise au Conservatoire émane de professeurs particuliers, d’hommes. Or, dans le cursus du Conservatoire a figuré, pendant une brève période, une formation de comédiens-animateurs. Par ailleurs, le théâtre-action se repose régulièrement la question de la pédagogie, de la transmission.
Claude Fafchamps : Cette formation a posé à l’époque quelques soucis aux animateurs du théâtre-action. Pour eux, il n’était pas évident que cette formation existe ni surtout qu’elle soit inscrite dans une école d’art. Une certaine méfiance régnait à partir du moment où, au Conservatoire, les questions artistiques se posaient immanquablement. S’est ainsi développée une forme d’opposition entre la démarche d’animation, démarche politique où la création était plutôt instrumentalisée, et la démarche artistique. Cela créait des tensions énormes. À l’inverse, à l’intérieur même du Conservatoire, il y avait des tensions sur la question de la qualité artistique. Cela s’est traduit en rapports de force avec le monde politique et a conduit à la suppression de la classe des comédiens-animateurs.
Les artistes qui participaient au pilotage de cette formation, notamment Max Parfondry, ont alors renforcé le travail de sensibilisation, de réflexion et de transmission de ces problématiques sociales, politiques et de public destiné aux futurs acteurs. Nous avons collaboré avec Max Parfondry et nous avons donc réfléchi sur ces questions de même que nous en vivions certaines limites. Comment, en effet, prendre en charge ces dimensions dans le travail artistique sans réinterroger la proximité avec les gens et les barrières que pose l’institution ? L’hypothèse de Max Parfondry et d’autres se fondait sur la recherche de spectacles de sens qui soient aussi des spectacles populaires. La création de LA MÈRE de Brecht, dans une mise en scène de Jacques Delcuvellerie, participe de cette voie. Cependant, pour nous, il restait quand même la barrière de l’institution et du bâtiment. Dès lors, dans les cadres existants, nous avons entrepris d’essayer autre chose.
Nancy Delhalle : Comment cette orientation vous situe-t-elle dans le milieu théâtral ?
Claude Fafchamps : Nous jouons partout, dans les grandes et les petites villes, les grandes et les petites institutions. Cela fonctionne bien avec le public. Or avoir une démarche artistique qui soit populaire reste aujourd’hui éminemment suspect. L’idée domine que nous nous pervertissons, que nous ne sommes pas assez exigeants. Peu d’artistes cependant s’enferment dans une tour d’ivoire, sans aucun souci du spectateur, mais le chemin pour transformer les relations au public quand celui-ci se fait rare, fait peur. On pense que c’est du « bluff », de la publicité sur le compte du « populaire ».

