Il m’a toujours semblé, et pas si naïvement que ça, que le théâtre pouvait contribuer à changer le monde en parlant des choses de ce monde autrement. Parce que le théâtre est le dernier lieu où les humains parlent aux humains directement, non sans artifice, bien sûr, mais en chair et en os.
Parce qu’aussi, c’est un art qui peut se passer d’intermédiaire entre les créateurs et le public, contrairement au cinéma. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le théâtre de rue a tant de succès. Ce théâtre de rue, quand il a la volonté de ne pas être uniquement du divertissement, mais qu’il considère aussi avoir quelque chose à dire aux spectateurs, est tout à fait merveilleux, parce qu’il revient aux sources de ce qu’est le théâtre, à savoir qu’il tient un discours sur la cité, dans la cité, aux gens de la cité, qu’il touche ces derniers et les malmène quelque peu tout en leur apportant un point de vue critique sur leur façon d’être.
Je pense notamment aux Marionnettes Saint-Gilloises qui sont un vrai régal.
Dans une époque où la perception du monde se veut univoque, il me paraît très important que le théâtre contribue à donner un autre son de cloche et il peut le faire de façon plus libre que bien d’autres.
Je ne pense pas que le théâtre soit un art ringard et dépassé parce que j’ai pu voir la joie, l’émotion, le questionnement, la découverte qu’amenaient certains spectacles auprès de jeunes gens ou de personnes qui n’ont pas coutume de fréquenter les salles.
Notre expérience avec WANOULÉLÉ, QUE S’EST-IL PASSÉ ? a été édifiante et a, je pense, pour certains, changé le cours des choses. Le texte, un monologue interprété par Cécilia Kankonda, raconte comment une jeune femme rwandaise, pendant le génocide, a été contrainte de tuer son propre mari pour sauver la vie de son enfant et la sienne.
A la fin du spectacle et pour donner au propos un caractère universel, nous invitions des demandeurs d’asile à témoigner des raisons pour lesquelles ils avaient quitté leur pays et de la façon dont ils avaient été reçus en Belgique.
À la fin des témoignages, le public était libre de poser des questions et bien des gens ont été amenés à s’intéresser à ce qui s’était passé au Rwanda et, ensuite, à découvrir les raisons qui poussent les gens à quitter leur pays et les difficultés auxquelles ils sont confrontés en arrivant en Europe. Beaucoup ne savaient pas qu’il existe chez nous des centres fermés, d’autres ignoraient totalement les conditions de détention dans ces centres, par exemple.
Aujourd’hui encore, des demandeurs d’asile toujours en attente de leurs papiers sont restés en contact avec des personnes du public. Peu, certes, mais il y en a.
Ce spectacle-là avait la très grande chance d’être libre. Sans décor, avec peu de technique, nous pouvions le présenter en salle, mais aussi n’importe où ailleurs.
Ce que nous disaient les plus jeunes, c’était qu’ils étaient heureux qu’on leur parle de choses de leur époque, qu’ils ne pensaient pas que le théâtre, ce pouvait être aussi cela.
Peut-être parce que beaucoup d’enseignants rechignent à entraîner leurs classes voir du théâtre contemporain, parce qu’ils ne savent pas très bien eux-mêmes ce que c’est, parce que ce n’est pas inscrit dans le programme et le serpent se mord alors immédiatement la queue.
Les directeurs de théâtre, friands de remplir leurs salles avec des scolaires (comme on les appelle), s’empressent de monter Molière (dont on va avoir la joie de voir au moins trois pièces cette saison…) et roulez jeunesse !
Pourtant, même si on aime la langue de Molière et même s’il y a moyen de le monter de façon attrayante, il n’en reste pas moins vrai que le temps a passé et que les adolescents y sont de moins en moins sensibles. Pourtant, entre Molière et la Starac, il existe quelques alternatives.
La meilleure façon de dégoûter les adolescents du théâtre est, je pense, de s’acharner à les emmener voir des pièces classiques. Il me semble que c’est prendre la question par le mauvais bout. Ils viendront aux classiques quand ils aimeront aller au théâtre, mais pas si on les y ennuie avant de commencer. Ce qui amusait Louis XIV, c’était que Molière lui parlait de lui et de son temps. Les adolescents ne sont pas très différents de Louis.
Je ne sais pas si le théâtre est le meilleur moyen, le moyen le plus efficace pour parler aux gens, mais il est, à mon sens, le plus humain, le plus direct. Il ne se cache pas, il ne se protège pas. Ce n’est pas tout à fait juste, bien sûr, d’affirmer qu’il se passe d’intermédiaires. C’est d’ailleurs ce dont il souffre principalement, comme les autres arts. Ces intermédiaires sont les pourvoyeurs de fonds et les diffuseurs. La plupart de ces derniers se sont mis à penser en termes de rentabilité et se sentent donc obligés de réfléchir à ce qui va plaire à leur public et cela ne va pas sans mépris pour ce public.
J’ai vu récemment un spectacle formidable, mis en scène par Brigitte Mounier, UNITED PROBLEMS OF COÛT DE LA MAIN D’ŒUVRE de Jean-Charles Massera. Les comédiennes sont sensationnelles, le texte est drôle et parle de la politique d’une entreprise en matière d’embauche, sujet qui concerne beaucoup de gens : travailleurs, cadres, chômeurs, tous broyés par la même machine. Le directeur d’une grande salle du Nord de la France (région dont on sait qu’elle n’est absolument pas concernée ni par l’embauche, ni par le chômage…) a adoré le spectacle, mais a refusé de le programmer sous prétexte qu’il n’était pas pour son public, comme si ce public n’avait qu’une tête, qu’une façon de penser, comme s’il était gênant de lui proposer des spectacles qui puissent l’amener à s’interroger plutôt que de le conforter dans des idées reçues.
Il est rare aussi de pouvoir présenter un spectacle dans plusieurs salles dans une même ville, alors que ce serait une possibilité de toucher un plus grand nombre de spectateurs très différents. Beaucoup de salles de théâtre fonctionnent comme des ghettos et il est difficile pour un spectacle de changer de ghetto.
C’est en partie pour cette raison que j’ai monté mon premier spectacle en plein air, à la Fonderie, à Molenbeek : pour n’être pas coincée dans une salle, pour demeurer libre d’attirer qui le voudrait, sans être d’emblée cloisonnée dans une maison qui brasse principalement des habitués.
Les programmateurs ont peur des spectacles politiques, le mot « politique » fait frémir, comme si le théâtre avait perdu sa substance première. Beaucoup de créateurs aussi ont peur de ce mot, mais c’est un autre sujet.
Il me semble vital que le théâtre garde cette substance, qu’il contribue à nourrir un esprit critique, qu’il pose un regard sur notre monde pour nous aider à le décrypter, à le comprendre, à le mettre en question.
Une de mes plus grandes joies de metteuse en scène a été de travailler, lors d’un stage, avec des comédiens non professionnels venus de milieux très différents. Il y avait, bien sûr, quelques enseignants, mais aussi et surtout des personnes qui subissaient des conditions de vie très difficiles. On a d’abord organisé un atelier d’écriture où je leur demandais d’écrire de courts textes sur leur vision du monde et d’autres sur eux-mêmes dans cette petite partie du monde, alliant l’Histoire en train de se jouer au parcours individuel ; on a travaillé sur les questions qu’ils avaient envie de poser, tant aux « grands de la planète » qu’à des personnes de leur entourage et cette restitution de la parole à ceux qui ont plein de choses à dire, mais à qui on n’offre jamais les moyens de s’exprimer, a été magnifique, parce qu’en mettant ainsi les questionnements et la parole à nu, petit à petit, les barrières entre les gens tombent, le dialogue se renoue, les uns se rendent compte qu’ils ne sont pas seuls à penser, à s’interroger et voilà que le théâtre devient un contre-pouvoir. Doucement, petit à petit, l’isolement forcené dans lequel vivent beaucoup de gens s’effrite, on retisse un lien social que la pensée unique s’emploie à dénouer avec force.
J’ai donc la conviction que le théâtre doit aussi être politique, qu’il est urgent qu’il le redevienne, qu’il l’a du reste toujours été quoi qu’on en dise, que les grands auteurs se positionnaient clairement dans le monde dans lequel ils vivaient et qu’ils parlaient aux gens de leurs temps, que le caractère universel de certaines œuvres ne prévaut pas sur des paroles, peut-être jugées de moindre talent, mais qui ont l’avantage de pouvoir être perçues par un plus grand nombre de personnes.
Et puis le monde a énormément changé et même si nous faisons toujours partie de l’espèce animale, il n’en est pas moins vrai que les enfants d’aujourd’hui sont à mille lieues de la façon de vivre et de penser des enfants du début du XXe siècle.
Le théâtre peut, lui aussi, faire écho aux alternatives entrevues pour changer ce monde qui va droit dans le mur, ne serait-ce que du point de vue écologique.
Et parce qu’à la sortie d’un spectacle, il est possible d’échanger des idées avec les artistes et de mener plus loin le débat, le théâtre n’a rien à envier au cinéma.

