Un théâtre pour changer le monde
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Un théâtre pour changer le monde

Le 15 Oct 2004
Article publié pour le numéro
Le théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives Théâtrales
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Il m’a tou­jours sem­blé, et pas si naïve­ment que ça, que le théâtre pou­vait con­tribuer à chang­er le monde en par­lant des choses de ce monde autrement. Parce que le théâtre est le dernier lieu où les humains par­lent aux humains directe­ment, non sans arti­fice, bien sûr, mais en chair et en os.

Parce qu’aussi, c’est un art qui peut se pass­er d’intermédiaire entre les créa­teurs et le pub­lic, con­traire­ment au ciné­ma. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le théâtre de rue a tant de suc­cès. Ce théâtre de rue, quand il a la volon­té de ne pas être unique­ment du diver­tisse­ment, mais qu’il con­sid­ère aus­si avoir quelque chose à dire aux spec­ta­teurs, est tout à fait mer­veilleux, parce qu’il revient aux sources de ce qu’est le théâtre, à savoir qu’il tient un dis­cours sur la cité, dans la cité, aux gens de la cité, qu’il touche ces derniers et les malmène quelque peu tout en leur appor­tant un point de vue cri­tique sur leur façon d’être.

Je pense notam­ment aux Mar­i­on­nettes Saint-Gillois­es qui sont un vrai régal.

Dans une époque où la per­cep­tion du monde se veut uni­voque, il me paraît très impor­tant que le théâtre con­tribue à don­ner un autre son de cloche et il peut le faire de façon plus libre que bien d’autres.

Je ne pense pas que le théâtre soit un art ringard et dépassé parce que j’ai pu voir la joie, l’émotion, le ques­tion­nement, la décou­verte qu’amenaient cer­tains spec­ta­cles auprès de jeunes gens ou de per­son­nes qui n’ont pas cou­tume de fréquenter les salles.

Notre expéri­ence avec WANOULÉLÉ, QUE S’EST-IL PASSÉ ? a été édi­fi­ante et a, je pense, pour cer­tains, changé le cours des choses. Le texte, un mono­logue inter­prété par Cécil­ia Kankon­da, racon­te com­ment une jeune femme rwandaise, pen­dant le géno­cide, a été con­trainte de tuer son pro­pre mari pour sauver la vie de son enfant et la sienne.

A la fin du spec­ta­cle et pour don­ner au pro­pos un car­ac­tère uni­versel, nous invi­tions des deman­deurs d’asile à témoign­er des raisons pour lesquelles ils avaient quit­té leur pays et de la façon dont ils avaient été reçus en Bel­gique.

À la fin des témoignages, le pub­lic était libre de pos­er des ques­tions et bien des gens ont été amenés à s’intéresser à ce qui s’était passé au Rwan­da et, ensuite, à décou­vrir les raisons qui poussent les gens à quit­ter leur pays et les dif­fi­cultés aux­quelles ils sont con­fron­tés en arrivant en Europe. Beau­coup ne savaient pas qu’il existe chez nous des cen­tres fer­més, d’autres igno­raient totale­ment les con­di­tions de déten­tion dans ces cen­tres, par exem­ple.

Aujourd’hui encore, des deman­deurs d’asile tou­jours en attente de leurs papiers sont restés en con­tact avec des per­son­nes du pub­lic. Peu, certes, mais il y en a.

Ce spec­ta­cle-là avait la très grande chance d’être libre. Sans décor, avec peu de tech­nique, nous pou­vions le présen­ter en salle, mais aus­si n’importe où ailleurs.

Ce que nous dis­aient les plus jeunes, c’était qu’ils étaient heureux qu’on leur par­le de choses de leur époque, qu’ils ne pen­saient pas que le théâtre, ce pou­vait être aus­si cela.

Peut-être parce que beau­coup d’enseignants rechig­nent à entraîn­er leurs class­es voir du théâtre con­tem­po­rain, parce qu’ils ne savent pas très bien eux-mêmes ce que c’est, parce que ce n’est pas inscrit dans le pro­gramme et le ser­pent se mord alors immé­di­ate­ment la queue.

Les directeurs de théâtre, friands de rem­plir leurs salles avec des sco­laires (comme on les appelle), s’empressent de mon­ter Molière (dont on va avoir la joie de voir au moins trois pièces cette sai­son…) et roulez jeunesse !

Pour­tant, même si on aime la langue de Molière et même s’il y a moyen de le mon­ter de façon attrayante, il n’en reste pas moins vrai que le temps a passé et que les ado­les­cents y sont de moins en moins sen­si­bles. Pour­tant, entre Molière et la Starac, il existe quelques alter­na­tives.

La meilleure façon de dégoûter les ado­les­cents du théâtre est, je pense, de s’acharner à les emmen­er voir des pièces clas­siques. Il me sem­ble que c’est pren­dre la ques­tion par le mau­vais bout. Ils vien­dront aux clas­siques quand ils aimeront aller au théâtre, mais pas si on les y ennuie avant de com­mencer. Ce qui amu­sait Louis XIV, c’était que Molière lui par­lait de lui et de son temps. Les ado­les­cents ne sont pas très dif­férents de Louis.

Je ne sais pas si le théâtre est le meilleur moyen, le moyen le plus effi­cace pour par­ler aux gens, mais il est, à mon sens, le plus humain, le plus direct. Il ne se cache pas, il ne se pro­tège pas. Ce n’est pas tout à fait juste, bien sûr, d’affirmer qu’il se passe d’intermédiaires. C’est d’ailleurs ce dont il souf­fre prin­ci­pale­ment, comme les autres arts. Ces inter­mé­di­aires sont les pour­voyeurs de fonds et les dif­fuseurs. La plu­part de ces derniers se sont mis à penser en ter­mes de rentabil­ité et se sen­tent donc oblig­és de réfléchir à ce qui va plaire à leur pub­lic et cela ne va pas sans mépris pour ce pub­lic.

J’ai vu récem­ment un spec­ta­cle for­mi­da­ble, mis en scène par Brigitte Mounier, UNITED PROBLEMS OF COÛT DE LA MAIN D’ŒUVRE de Jean-Charles Massera. Les comé­di­ennes sont sen­sa­tion­nelles, le texte est drôle et par­le de la poli­tique d’une entre­prise en matière d’embauche, sujet qui con­cerne beau­coup de gens : tra­vailleurs, cadres, chômeurs, tous broyés par la même machine. Le directeur d’une grande salle du Nord de la France (région dont on sait qu’elle n’est absol­u­ment pas con­cernée ni par l’embauche, ni par le chô­mage…) a adoré le spec­ta­cle, mais a refusé de le pro­gram­mer sous pré­texte qu’il n’était pas pour son pub­lic, comme si ce pub­lic n’avait qu’une tête, qu’une façon de penser, comme s’il était gênant de lui pro­pos­er des spec­ta­cles qui puis­sent l’amener à s’interroger plutôt que de le con­forter dans des idées reçues.

Il est rare aus­si de pou­voir présen­ter un spec­ta­cle dans plusieurs salles dans une même ville, alors que ce serait une pos­si­bil­ité de touch­er un plus grand nom­bre de spec­ta­teurs très dif­férents. Beau­coup de salles de théâtre fonc­tion­nent comme des ghet­tos et il est dif­fi­cile pour un spec­ta­cle de chang­er de ghet­to.

C’est en par­tie pour cette rai­son que j’ai mon­té mon pre­mier spec­ta­cle en plein air, à la Fonderie, à Molen­beek : pour n’être pas coincée dans une salle, pour demeur­er libre d’attirer qui le voudrait, sans être d’emblée cloi­son­née dans une mai­son qui brasse prin­ci­pale­ment des habitués.

Les pro­gram­ma­teurs ont peur des spec­ta­cles poli­tiques, le mot « poli­tique » fait frémir, comme si le théâtre avait per­du sa sub­stance pre­mière. Beau­coup de créa­teurs aus­si ont peur de ce mot, mais c’est un autre sujet.

Il me sem­ble vital que le théâtre garde cette sub­stance, qu’il con­tribue à nour­rir un esprit cri­tique, qu’il pose un regard sur notre monde pour nous aider à le décrypter, à le com­pren­dre, à le met­tre en ques­tion.

Une de mes plus grandes joies de met­teuse en scène a été de tra­vailler, lors d’un stage, avec des comé­di­ens non pro­fes­sion­nels venus de milieux très dif­férents. Il y avait, bien sûr, quelques enseignants, mais aus­si et surtout des per­son­nes qui subis­saient des con­di­tions de vie très dif­fi­ciles. On a d’abord organ­isé un ate­lier d’écriture où je leur demandais d’écrire de courts textes sur leur vision du monde et d’autres sur eux-mêmes dans cette petite par­tie du monde, alliant l’Histoire en train de se jouer au par­cours indi­vidu­el ; on a tra­vail­lé sur les ques­tions qu’ils avaient envie de pos­er, tant aux « grands de la planète » qu’à des per­son­nes de leur entourage et cette resti­tu­tion de la parole à ceux qui ont plein de choses à dire, mais à qui on n’offre jamais les moyens de s’exprimer, a été mag­nifique, parce qu’en met­tant ain­si les ques­tion­nements et la parole à nu, petit à petit, les bar­rières entre les gens tombent, le dia­logue se renoue, les uns se ren­dent compte qu’ils ne sont pas seuls à penser, à s’interroger et voilà que le théâtre devient un con­tre-pou­voir. Douce­ment, petit à petit, l’isolement forcené dans lequel vivent beau­coup de gens s’effrite, on retisse un lien social que la pen­sée unique s’emploie à dénouer avec force.

J’ai donc la con­vic­tion que le théâtre doit aus­si être poli­tique, qu’il est urgent qu’il le rede­vi­enne, qu’il l’a du reste tou­jours été quoi qu’on en dise, que les grands auteurs se posi­tion­naient claire­ment dans le monde dans lequel ils vivaient et qu’ils par­laient aux gens de leurs temps, que le car­ac­tère uni­versel de cer­taines œuvres ne pré­vaut pas sur des paroles, peut-être jugées de moin­dre tal­ent, mais qui ont l’avantage de pou­voir être perçues par un plus grand nom­bre de per­son­nes.

Et puis le monde a énor­mé­ment changé et même si nous faisons tou­jours par­tie de l’espèce ani­male, il n’en est pas moins vrai que les enfants d’aujourd’hui sont à mille lieues de la façon de vivre et de penser des enfants du début du XXe siè­cle.

Le théâtre peut, lui aus­si, faire écho aux alter­na­tives entre­vues pour chang­er ce monde qui va droit dans le mur, ne serait-ce que du point de vue écologique.

Et parce qu’à la sor­tie d’un spec­ta­cle, il est pos­si­ble d’échanger des idées avec les artistes et de men­er plus loin le débat, le théâtre n’a rien à envi­er au ciné­ma.

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Écrit par Layla Nabulsi
Lay­la Nabul­si, écrit pour le théâtre (WANOUÉLÉ, QUE S’EST-IL PASSÉ ?, DEBOUTLES MORTS!, LA COLÈRE DU FLEUVE OU...Plus d'info
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