6574 nuits

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Le 14 Oct 2004
François Drapier dans LA CHAMBRE NOIRE de François Clarinval, mise en scène d’Olivier Coyecce, Théâtre de Poche. Photo Stéphanie Jassogne.
François Drapier dans LA CHAMBRE NOIRE de François Clarinval, mise en scène d’Olivier Coyecce, Théâtre de Poche. Photo Stéphanie Jassogne.

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François Drapier dans LA CHAMBRE NOIRE de François Clarinval, mise en scène d’Olivier Coyecce, Théâtre de Poche. Photo Stéphanie Jassogne.
François Drapier dans LA CHAMBRE NOIRE de François Clarinval, mise en scène d’Olivier Coyecce, Théâtre de Poche. Photo Stéphanie Jassogne.
Article publié pour le numéro
Le théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives Théâtrales
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UN HOMME SE RÉVEILLE SEUL au petit matin dans une cham­bre tapis­sée de fleurs. Banal­ité de tous les matins du monde. Pour­tant, ce réveil est pour cet homme un réveil dans la mort. Panique et angoisse:après 6574 réveils dans la rue, la banal­ité d’une cham­bre fait fig­ure d’exception.

Créée ini­tiale­ment au Fes­ti­val « Enfin seul ! » organ­isé par le Théâtre de L’L, c’est au Théâtre de Poche que LA CHAMBRE NOIRE de François Clar­in­val a été mon­tée dans son inté­gral­ité par Olivi­er Coyette1 en sep­tem­bre 2004 avec François Frapi­er dans le rôle de l’homme. Con­stru­ite sous la forme d’un mono­logue poly­phonique, cette pièce con­tem­po­raine donne à enten­dre une parole sociale poétisée, celle de l’exclu, cet invis­i­ble que l’on croise quo­ti­di­en­nement dans nos rues.

Se laisser traverser par le vivant

Même si François Clar­in­val se refuse à qual­i­fi­er son théâtre de « mil­i­tant », son par­cours n’est pour­tant pas anodin et pose la ques­tion du rap­port entre vécu per­son­nel, regard sur le monde et engage­ment poli­tique, d’une part, et pra­tiques artis­tiques, d’autre part. Son par­cours, en effet, est jalon­né de balis­es sinon poli­tiques, du moins forte­ment imprégnées d’un engage­ment per­son­nel et d’un ques­tion­nement sur le rap­port entre art et société. Deux aven­tures théâ­trales sont plus par­ti­c­ulière­ment à soulign­er. A peine âgé de vingt ans, il rejoint une com­pag­nie semi-pro­fes­sion­nelle, « La Ligne Brisée », située aux fron­tières des Bouch­es-du-Rhône et du Vau­cluse et dont les ani­ma­teurs sont enfants d’ouvriers ou de paysans. Forte­ment imprégnée de l’idéologie com­mu­niste, la com­pag­nie veut réalis­er le rêve de Vitez : un « théâtre éli­taire pour tous ». Les prob­lèmes intrin­sèques au semi-pro­fes­sion­nal­isme met­tront toute­fois un terme à l’aventure vau­clusi­enne. Après moult péripéties per­son­nelles, c’est au Jeune Théâtre de l’ULB que François Clar­in­val, alors étu­di­ant en Philolo­gie Romane, reprend con­tact avec le théâtre. À nou­veau, ses cama­rades sont des com­mu­nistes pour lesquels le théâtre est un out­il d’action appro­prié. Ensem­ble, ils mon­tent TÊTES RONDES, TÊTES POINTUES de Brecht, LES NÈGRES de Jean Genet

Quant à l’écriture, ce n’est qu’à par­tir de la sec­onde moitié des années 90 que François Clar­in­val la retrou­ve et en fait un mode d’expression à part entière. Toute­fois, il ne peut écrire que s’il en ressent l’urgence : « Mon écri­t­ure est déter­minée par l’impact. Toutes mes pièces sont nées de « quelque chose » : un événe­ment, une ren­con­tre, une anec­dote… Ce qui implique que le proces­sus de créa­tion est con­sé­cu­tif d’un choc. » La ren­con­tre avec Anis­sa au cours d’un voy­age en Ethiopie, l’événement de la mort de Semi­ra Adamu pour OQT (il est alors mil­i­tant act­if du Col­lec­tif con­tre les Explu­sions), l’anecdote de l’homme prostré pour La cham­bre noire…2 « Mon écri­t­ure est en quelque sorte con­trainte et for­cée par une urgence oblig­a­toire à laque­lle je ne peux pas résis­ter. Je ne con­sid­ère pas pour autant que mon théâtre soit un théâtre mil­i­tant. La vie agit et mon écri­t­ure explore ce que l’on vit. J’écris sur ce qui me taraude. Je suis un homme de théâtre et d’une cer­taine manière, ce que je veux, c’est informer sur ce qui se passe dans le monde. Autrement dit, je reçois des infor­ma­tions sur le monde dans lequel je m’inscris et je les retrans­mets à tra­vers le théâtre. Le théâtre est une com­mu­nauté qui par­le à une autre com­mu­nauté. »

S’il a pour­suivi un temps une car­rière d’acteur, allant jusqu’à créer sa pro­pre com­pag­nie « La Ligne de Crête », François Clar­in­val ne garde plus aujourd’hui que l’écriture comme lien avec le monde théâ­tral. De pré­car­ité en aléas de pro­duc­tion, il a finale­ment fait le choix de la vie famil­iale et de la sta­bil­ité sociale. Sa vie pro­fes­sion­nelle n’en pose pas moins ques­tion : son dernier con­trat l’a amené dans un ser­vice d’aide aux détenus — vari­a­tion de l’exclusion et de l’enfermement —et il a récem­ment pos­tulé pour un tra­vail dans un cen­tre de réin­ser­tion sociale — l’antichambre de LA CHAMBRE NOIRE.

Ain­si, au-delà des engage­ments rad­i­caux de la jeunesse, il appa­raît que l’irruption de la vie sociale et / ou poli­tique dans la pra­tique théâ­trale de François Clar­in­val survient désor­mais en tant que con­séquence d’un posi­tion­nement indi­vidu­el par rap­port au monde. Selon lui, un théâtre qui se définit a pri­ori comme poli­tique — à l’instar de celui qui pour­suit une final­ité spir­ituelle — part d’un pos­tu­lat tron­qué. « Le théâtre sera tou­jours insat­is­faisant poli­tique­ment. Parce que ce n’est pas sa fonc­tion. Pos­er la ques­tion de savoir si l’art peut sauver le monde3, c’est deman­der si l’artiste est un sauveur. Il ne faut pas se leur­rer : on ne trans­forme l’art que si on mon­tre des êtres trans­for­més. » Les faits de la cité et la vie nour­ris­sent l’homme qui éprou­ve ensuite la néces­sité de les trans­met­tre dans sa pra­tique artis­tique. L’expérience doit nour­rir le proces­sus : « Je n’aime pas le volon­tarisme poli­tique. S’il y a une fonc­tion sociale de l’artiste, c’est de répon­dre à ce qui le tra­verse quand ça le tra­verse. Parce que le seul critère, la seule néces­sité, c’est que ce soit com­mu­ni­quant. Or, pour que ce soit com­mu­ni­quant, il faut que ce soit un dis­cours plein. Et pour qu’un dis­cours soit plein, il faut qu’il soit habité. Vrai.Dans le sens de vécu. » La pré­car­ité, l’auteur l’a vécue, tout comme l’alcool, l’errance dans la ville et cet embranche­ment, le moment de bas­cule où l’on peut se retrou­ver, inex­orable­ment, sur la pente de la déchéance jusqu’au point de non retour. Inter­rogé sur le choix de l’acteur, Olivi­er Coyette four­nit des moti­va­tions sim­i­laires : « Je voulais que l’acteur soit capa­ble de sen­tir la pos­si­bil­ité de la pré­car­ité. La pos­si­bil­ité, aus­si, du délire alcoolique. Je voulais qu’il soit en con­tact avec les zones som­bres de l’humain. Il doit être tra­ver­sé par la réal­ité, il incar­ne des bribes de vies, les paroles de gens. L’acteur est un indi­vidu abîmé par la vie, son vis­age est mar­qué. La pré­car­ité est d’ailleurs le lot des acteurs. Ils sont beau­coup plus proches des ouvri­ers et des arti­sans. Ils doivent tra­vailler avec leurs man­ques, que ceux-ci soient psy­chologiques ou financiers… »

C’est donc d’un fait divers réel qu’est née La CHAMBRE NOIRE : l’épouse de l’auteur lui racon­te l’anecdote de cet homme qui, recueil­li par une assis­tante sociale bien inten­tion­née, se réveille dans une cham­bre incon­nue et se croit mort. Que se passe-t-il alors dans la tête de cet homme ? François Clar­in­val ren­tre chez lui et écrit le pre­mier jet. Con­traire­ment à ses textes précé­dents, il n’a pas de références par­ti­c­ulières sur la thé­ma­tique qu’il abor­de, il ne s’est pas doc­u­men­té, il n’a pas lu LES NAUFRAGÉS de Patrick Decler­ck. Et on peut s’en éton­ner tant les « naufragés » de Nan­terre sont là, con­den­sés dans une écri­t­ure poly­sémique et poly­phonique. À tra­vers la voix de l’homme, ce sont les échos de la rue qui se réver­bèrent et don­nent à enten­dre les mille et un aspects de la « grande exclu­sion » sociale dont on retrou­ve les car­ac­téris­tiques récur­rentes définies par Patrick Decler­ck : perte de con­tact avec le temps et l’espace, alcoolisme et patholo­gies dérivées, pro­jec­tion sur des tierces per­son­nes des caus­es de la déchéance, con­fu­sion men­tale et con­vic­tion illu­soire qu’il s’en sor­ti­ra quand il veut… Une car­ac­téris­tique fon­da­men­tale n’est cepen­dant pas explorée : celle de la déchéance physique. Après dix-huit ans dans la rue, un sans-abri souf­fre néces­saire­ment de carences et d’infections divers­es.

Pour définir son proces­sus d’écriture, François Clar­in­val se réfère à deux tech­niques qu’il a tra­vail­lées en tant qu’acteur : l’alexandrin et le masque. Fort d’une expéri­ence de stages, notam­ment avec Ari­ane Mnouchkine, et d’un ate­lier de recherche mené pen­dant plusieurs mois, François Clar­in­val con­sid­ère que le masque est « le BA-ba de l’acteur, la meilleure tech­nique pour com­bat­tre toutes les patholo­gies du paraître, pour repren­dre l’expression de Jean Gillib­ert. C’est le début et la fin de l’acteur, notam­ment parce qu’il soulève la ques­tion du creux, du lâch­er prise. Il peut être l’outil d’une expéri­ence de déper­son­nal­i­sa­tion, d’abandon, de retrait… C’est ce qui s’est passé avec LA CHAMBRE NOIRE. LA CHAMBRE NOIRE, c’est quelque chose qui m’a vrai­ment échap­pé. Enfin… pas vrai­ment… Tu es comme un cav­a­lier sur un cheval fou : tu laiss­es le cheval fil­er mais tu n’es pas désarçon­né par lui. Le masque et l’alexandrin sont pour moi des expéri­ences fon­da­tri­ces. C’est ce que je cherche dans l’écriture : ce posi­tion­nement intérieur qui per­met d’être vécu par… »

Ain­si, il appa­raît que c’est en s’abstrayant de son indi­vid­u­al­ité que l’auteur peut entr­er en empathie avec les êtres qui devien­dront ses per­son­nages. Ayant renon­cé à « faire car­rière » et se con­stru­isant une vie de famille, François Clar­in­val se situe en dehors de véri­ta­bles straté­gies pro­fes­sion­nelles et peut « pren­dre la lib­erté de ne pas restrein­dre son écri­t­ure. » Pos­er un regard détaché sur la réal­ité pour mieux s’en laiss­er pénétr­er et en ren­dre compte.

Les ques­tions de forme ne se posent qu’ensuite. Ce qui explique que les textes de François Clar­in­val, envis­agés comme un ensem­ble, ne pro­posent pas une esthé­tique unique. De Anis­sa à La cham­bre NOIRE, pour­tant, une récur­rence se dégage : l’utilisation de la ponc­tu­a­tion. Cette dernière, en effet, pro­pose une car­togra­phie très pré­cise de l’effet recher­ché par l’auteur : « Le fait de ne pas ponctuer amène une cer­taine res­pi­ra­tion. Si je ne mets pas de ponc­tu­a­tion, je suis plus dans l’épique, dans le lyrique. Si je mets de la ponc­tu­a­tion, je fais un effet de réel. C’est lié à la ten­sion entre réal­isme et trans­po­si­tion. Dans cer­tains pas­sages d’ANISSA, je voulais sig­ni­fi­er une parole réal­iste. Je voulais témoign­er de la néces­sité de tra­vailler sur un effet de réel. » Dans La cham­bre noire, seuls restent les majus­cules et les points d’interrogation. Il s’agit, dans le chef de l’auteur, de ne pas alour­dir la lec­ture et de main­tenir le texte acces­si­ble. Au-delà de ce souci, les points d’interrogation con­stituent en soi un élé­ment dra­maturgique : peut-il y avoir autre chose que des ques­tions face au spec­ta­cle de la déchéance ? Le miroir de la chute ouvre néces­saire­ment un ques­tion­nement poly­sémique : méta­physique, social, poli­tique, psy­chologique… Sommes-nous à l’abri d’une chute iden­tique ? Quelles répons­es peut apporter le poli­tique ? Quelles sont les moti­va­tions qui ani­ment les opéra­teurs soci­aux ? Quelle est la part de bonne con­science et de réelle com­pas­sion dans la sol­lic­i­tude envers les milieux défa­vorisés ? La pièce et le spec­ta­cle ne sont plus dès lors une sen­si­bil­i­sa­tion à la réal­ité d’individus en dehors du champ de l’expérience per­son­nelle du spec­ta­teur mais une sen­si­bil­i­sa­tion à l’un des pos­si­bles de l’existence humaine dans le con­texte social d’aujourd’hui.

Dans LA CHAMBRE NOIRE, l’urgence appa­raît de façon évi­dente. L’écriture est organique et soutenue par un rythme intérieur man­i­feste. La langue est celle de la rue : vio­lente, jalon­née de détri­tus et de sécré­tions organiques, la log­or­rhée éruc­tive d’un homme dont la réal­ité n’est plus la nôtre. Pour l’auteur, la ques­tion de la vio­lence est essen­tielle et se retrou­ve dans tous ses textes car « la vio­lence est déjà à l’œuvre dans le lan­gage avant de l’être dans les actes. » La vio­lence des clochards est un fait établi. Guidés par le seul instinct de survie — quand ils le sont encore car passé un stade, se laiss­er aller à la mort devient l’issue atten­due —, les habi­tants de la rue pro­tè­gent pieds et poings leurs mai­gres pos­ses­sions… une cou­ver­ture, quelques sous, un bouteille de mau­vais vin. L’écriture est puis­sante et char­nelle. Inci­sive, elle ne se veut pas démon­stra­tive ou lénifi­ante. Elle se déploie au hasard des méan­dres de la pen­sée de l’homme en perdi­tion. Un homme qui, dégagé de la moral­ité et des inhi­bi­tions de Mon­sieur Madame Tout-le-Monde, se laisse porter par le courant intérieur d’une poésie per­son­nelle, libérée des con­traintes du lan­gage : un mot pour un autre (« des pétales qui odor­ifèrent », « des fluves de par­fums »…) quand ce n’est pas un jeu de mot ( « Madame l’attristante sociale » ), des répéti­tions de mots ou de syl­labes qui caden­cent et accentuent l’expression de sa pen­sée. Tout se passe comme si, exclu de la cité, l’homme se réap­pro­prie le lan­gage, expres­sion pour­tant haute­ment sig­nifi­ante de la société.

Et de cette parole pleine­ment sub­jec­tive naît une poly­phonie où résonne la parole anonyme de l’exclusion, touchant ain­si à l’universalité du pro­pos avec le con­stat, évi­dent, effrayant de banal­ité : celui que la pré­car­ité touche de plus en plus de gens et que les répons­es poli­tiques ne suff­isent plus. Olivi­er Coyette qual­i­fie le texte de « mono­logue poly­phonique. Un texte choral où le per­son­nage est tra­ver­sé par tous les pas­sants qui passent, où la langue est tressée de plusieurs langues. LA CHAMBRE NOIRE ne pro­pose pas seule­ment un regard sur les SDF mais pose aus­si une ques­tion plus vaste : com­ment quelqu’un qui avait un méti­er peut-il en arriv­er là ? La société actuelle et son fonc­tion­nement créent une sit­u­a­tion de frag­ili­sa­tion de plus en plus grande pour tout le monde. La mis­sion d’un artiste est de ten­ter d’éveiller le pub­lic à ça. »

Et parce que cette parole vient de la marge, le SDF devient « clochard céleste »4 et prend fig­ure d’oracle. Il nous prévient : « Le temps des grands boule­verse­ments est venu. » De témoignage sur une réal­ité sociale, la pièce se trans­forme en tragédie grecque. « Nous allons droit dans le mur » affirme François Clar­in­val, « c’est ça que j’essaie de dire dans La CHAMBRE NOIRE. » Entre inéluctable et déter­min­isme social… Cha­cun y apportera sa pro­pre réflex­ion selon ses grilles de lec­ture.

Ombres entre altérité et prophétie

Met­teur en scène, acteur, uni­ver­si­taire, auteur…, Olivi­er Coyette a voulu pour­suiv­re l’aventure amor­cée avec la mise en espace de LA CHAMBRE NOIRE dans le cadre du Fes­ti­val « Enfin seul ! » organ­isé au Théâtre de L’L en 2002. Ses com­pagnons d’exploration : François Frapi­er dans le rôle du clochard et Xavier Lauw­ers à la créa­tion lumières ; le réal­isa­teur Jean-François Galotte signe les séquences filmées5.

L’univers sonore du groupe Chica­go. Noir. Un hurlement. L’homme se réveille. Espace nu, dés­espéré­ment vide, cerné par de hauts murs de briques. Murs de la cham­bre. Murs de la ville, déshu­man­isée, hos­tile à qui ne ren­tre pas dans le rang. Murs dans la tête. Enfer­me­ment psy­chologique. Enfer­me­ment social. Être piégé par soi-même — des­tin ? con­cours de cir­con­stances ? Être piégé par la société — un cadre dans lequel on ne veut / peut pas ren­tr­er. Seule ouver­ture : le qua­trième mur. Béance. Dans un appareil pho­tographique, la cham­bre noire est cette zone close, per­cée d’une petite ouver­ture par laque­lle pénètre la lumière et où s’inscrivent les images des objets extérieurs. Cham­bre noire : espace clos où se fix­ent les images de la réal­ité. Qua­trième mur : béance à tra­vers laque­lle fil­trent des frag­ments de vie(s). Abîme. Ten­ta­tive de dress­er un pont par-dessus l’incommunicabilité.

François Drapier dans LA CHAMBRE NOIRE de François Clarinval, mise en scène d’Olivier Coyette, Théâtre de Poche. Photo Stéphanie Jassogne.
François Drapi­er dans LA CHAMBRE NOIRE de François Clar­in­val, mise en scène d’Olivier Coyette, Théâtre de Poche. Pho­to Stéphanie Jas­sogne.

Bien que les pre­mières didas­calies four­nissent un cer­tain nom­bre de détails réal­istes et sig­nifi­ants de l’univers des clochards (une cou­ver­ture, un lit à côté duquel l’homme se trou­ve mais surtout un papi­er peint orné de grandes fleurs), Olivi­er Coyette a délibéré­ment fait le choix d’une mise en scène et d’une scéno­gra­phie non réal­istes : « Mon objec­tif était de réalis­er une mise en scène qui soit plus méta­physique que réal­iste ou sociale. A tra­vers les lumières et l’espace nu, je voulais que le spec­ta­teur soit pro­jeté dans l’esprit du per­son­nage. »

La scéno­gra­phie, au sens strict du terme, est inex­is­tante. Ce sont les lumières qui, au gré des déam­bu­la­tions du per­son­nage, agen­cent l’architecture de l’espace et vont évo­quer tan­tôt un lit, tan­tôt une porte… et dis­paraître dans la même évanes­cence que la pen­sée fugace sur laque­lle s’était arrêté quelques instants le sans-abri. Out­re cette géométrie des objets, les éclairages matéri­alisent égale­ment les degrés de lumi­nosité dans le psy­chique du per­son­nage. Tamisée : le clochard, ombre par­mi les ombres, se dis­tingue à peine. Obscu­rité de l’enfermement psy­chologique… Ténèbres de l’âme ? Ténèbres d’une con­science sociale aveuglée ? Crue, la lumière agrandit encore l’espace et écrase la seule âme qui vive sur le plateau comme si, la prophétie du « clochard céleste » s’étant réal­isée, il se retrou­vait dernier sur­vivant d’un monde en perdi­tion. Entre les deux, des îlots de lumière dans lesquels le per­son­nage est enfer­mé et par-delà lesquels il est des choses qu’il ne peut com­mu­ni­quer. Son iden­tité, par exem­ple : dans un rec­tan­gle — tel une fiche sig­nalé­tique dans un ser­vice social — plaqué sur le mur quand il se présente (« Je m’appelle Franck… »). Sa dis­tance quant aux rela­tions humaines : dans une bulle ronde coupée du monde, il observe le rat qui mange le rat, tel un biol­o­giste froid et fasciné, à dis­tance de son sujet d’é­tude.

Les éclairages pro­posent par ailleurs un autre champ d’analyse sym­bol­ique : celui des ombres qui met­tent en évi­dence la dra­maturgie de l’altérité induite par la poly­phonie du texte et souhaitée par le met­teur en scène. Quand se pose la ques­tion de son iden­tité, juste avant que nous appre­nions qu’il s’appelle Franck, le per­son­nage se retrou­ve front con­tre front avec son ombre. L’ombre, à taille humaine, extéri­orise cette part som­bre où règne la con­fu­sion men­tale et l’absence d’identité sociale. Quand par con­tre le clochard devient ora­cle, son ombre est pro­jetée, démesurée, der­rière lui : son iden­tité ne lui appar­tient plus et il est devenu le porte-parole de l’inéluctabilité du monde dont il annonce la fin. Cette même parole d’oracle est par ailleurs égale­ment racon­tée grâce à la lumière dans le dernier mono­logue : le per­son­nage recule dans un chemin de lumière (une diag­o­nale qui s’enfonce dans l’ombre des couliss­es), parole prophé­tique sur un chemin inéluctable dont lui se retire. Quand il amorce son par­cours, son vis­age est éclairé ; il l’est aus­si quand il l’achève. Survient à mi-chemin une zone de no man’s land où le per­son­nage est dans l’ombre et de cette ombre de l’homme sans tête con­tin­ue à nous par­venir une voix : « Ce sera la fin des fins des fins des fins des fins… »

Au cours du tra­vail à la table, le met­teur en scène et l’acteur ont séquencé la pièce en deux par­ties (elles-mêmes divisées en cinq ; soit un total de dix séquences). Dans la pre­mière, le sans-abri fait le con­stat de son enfer­me­ment et tente d’y trou­ver une expli­ca­tion dans un ultime sur­saut de raison­nement logique, même décalé. Le mono­logue s’adresse au per­son­nage lui-même.Dans la sec­onde par­tie, l’homme, se croy­ant mort, dia­logue avec une entité, scéno­graphique­ment sig­nifiée par une lumière située dans la salle au-dessus du pub­lic. Le mono­logue s’adresse alors à une tierce per­son­ne à laque­lle peut être asso­cié le pub­lic, sans pour autant qu’il y ait volon­té du met­teur en scène de pren­dre le spec­ta­teur à par­tie : « le per­son­nage devait être à la fois touchant et répug­nant. Il devait être capa­ble de dégoûter. Mais l’enjeu de la mise en scène était celui-là : amen­er le pub­lic à ces deux points de vue — l’empathie et la répul­sion — sans pour autant l’agresser. » Le pub­lic est toute­fois englobé dans l’adresse à cette entité par l’éclairage qui s’élargit à la salle. La présence de 1’« Ange » soulève en out­re la ques­tion de la rédemp­tion. Il est dif­fi­cile de ne pas évo­quer les valeurs judéo-chré­ti­ennes quand cet homme, se croy­ant mort, lance un ultime appel à la dig­nité : « la mort est un droit de l’homme. » Se pose alors un para­doxe : il sup­plie une entité spir­ituelle de lui accorder la rédemp­tion (et se fait doux comme un agneau pour se faire bien voir) mais refuse la clé­mence humaine… « Je suis pas votre chemise bien repassée ».

On notera que le change­ment d’espace (la salle de L’L puis le Théâtre de Poche) a induit quelques mod­i­fi­ca­tions dans cette analyse du texte. À L’L, en effet, la prox­im­ité scène / salle accen­tu­ait la néces­sité que la pre­mière par­tie du mono­logue soit non adressée, sous peine d’agresser le pub­lic trop directe­ment. Au Poche, par con­tre, le met­teur en scène a été amené à élargir l’adresse:sans inclure le pub­lic de façon aus­si man­i­feste que dans la sec­onde par­tie, le per­son­nage ne pou­vait plus être com­plète­ment enfer­mé dans une bulle her­mé­tique. « Cela a été déter­miné par l’espace lui-même » déclare Olivi­er Coyette.

Con­sid­érant ce qui a été dit à pro­pos de la vio­lence de l’écri­t­ure et du refus d’agression dans le chef du met­teur en scène, com­ment se négo­cie le pas­sage entre l’écrit et la mise en bouche et en espace ? La langue de François Clar­in­val pro­pose une véri­ta­ble plas­tic­ité qui sem­ble pou­voir porter l’acteur en état de porosité. On peut dès lors regret­ter une cer­taine prise en charge volon­taire du texte où les inten­tions dra­maturgiques sup­plantent le rythme interne, lui-même pour­tant por­teur de sens (on pense notam­ment aux répéti­tions qui accentuent le car­ac­tère obses­sion­nel du per­son­nage). Dans le même ordre d’idées, le séquençage, intel­lectuelle­ment très juste, force les rup­tures et se traduit à cer­tains moments sur scène par un manque de flu­id­ité et ce, même si l’acteur est par­venu à s’approprier la plu­part des indi­ca­tions du met­teur en scène et à y trou­ver ses jus­ti­fi­ca­tions per­son­nelles.

Intru­sion de la moder­nité : des séquences vidéos et l’acteur sonorisé. À l’heure où les spec­ta­cles mul­ti­mé­dias se mul­ti­plient, la néces­sité de cette util­i­sa­tion doit être ques­tion­née.

L’utilisation sys­té­ma­tique d’un micro n’était pas une volon­té ini­tiale du met­teur en scène. Olivi­er Coyette le voulait « surtout pour la séquence du rat et celle du mono­logue de la fin : je voulais que le comé­di­en puisse chu­chot­er et ain­si, affirmer le con­traste entre le fond et la forme. Mais on m’a dit que dans ce grand espace, le micro était néces­saire. Je me suis donc plié aux raisons tech­niques. » Il est évidem­ment pos­si­ble de trou­ver une jus­ti­fi­ca­tion sym­bol­ique à ce micro : la voix humaine ne porte plus et doit désor­mais être ampli­fiée pour être enten­due… Mal­gré toute l’argumentation pos­si­ble autour des con­ven­tions, la ques­tion de la valid­ité dra­maturgique du recours à la tech­nique doit néan­moins être soulevée… Notre société est sub­mergée de tech­nolo­gies jus­ti­fiées par la créa­tion de nou­veaux besoins… Or, nous avons pré­cisé­ment affaire à un per­son­nage exclu de cette société de con­som­ma­tion dans laque­lle ses « dys­fonc­tion­nements » psy­chiques, son mal être exis­ten­tiel, ses besoins d’être humain n’ont pas trou­vé de répons­es adéquates… Juste­ment parce qu’à force de se focalis­er sur les con­som­ma­teurs, la société se coupe de son human­ité. S’agit-il d’intégrer notre moder­nité ou de nous laiss­er rat­trap­er par elle ?

La pro­jec­tion de séquences ciné­matographiques se trou­ve quant à elle beau­coup plus jus­ti­fiée et joue de cer­taines spé­ci­ficités du ciné­ma par rap­port au théâtre. La pre­mière d’entre elles tient à la pos­si­bil­ité du gros plan qui human­ise le per­son­nage grâce à la prox­im­ité de détails tels que la tex­ture de la peau, du regard. La sec­onde rejoint l’idée de Deleuze citée par François Frapi­er : « le ciné­ma sort les cadavres des tombes » et per­met à Olivi­er Coyette d’illustrer l’une de ses thé­ma­tiques de prédilec­tion : le pas­sage du temps et son inex­ora­bil­ité. Les images de l’acteur jeune datant de plus de vingt ans, l’écart appa­raît de façon man­i­feste quand ces images alter­nent avec celles d’aujourd’hui : l’homme est mar­qué, le temps a indé­ni­able­ment fait son œuvre. Et dans cet écart se trou­ve le réc­it d’une vie entre les poten­tiels de la jeunesse et l’actualisation, ou non, de ces poten­tiels. Entre les deux, pour le sans-abri, quelque part, un embranche­ment a été mal négo­cié. Dans la séquence finale qui clôt le spec­ta­cle, l’acteur déam­bule dans les rues. Refus de réal­isme, ici aus­si : l’homme est dans la rue mais vis­i­ble­ment pas de la rue… Déjà, pour­tant, il est en quête d’identité : dans un miroir cassé, dans une flaque d’eau, il cherche son reflet… Mais le miroir est cassé et ne ren­voie qu’une image frag­men­taire. Quant à la flaque d’eau du caniveau, les nuages y sont plus nets que le vis­age de l’homme. Et du bout de chemin que nous avons par­cou­ru avec lui depuis les fleurs arti­fi­cielles et oppres­santes du papi­er peint, nous le lais­serons, béat, allongé dans un parterre de fleurs naturelles car seule la mort pou­vait le ramen­er à un état adamique.

Se pose alors la ques­tion du proces­sus de tra­vail. L’équipe a dis­posé d’un temps extrême­ment court de répéti­tion. Et si le met­teur en scène avait des idées très pré­cis­es sur la mise en espace et sur les éclairages, l’un et l’autre ont été relayés respec­tive­ment par l’acteur et le créa­teur lumières. Quant aux cos­tumes, ils ont été lais­sés au libre choix de l’acteur. À chef d’orchestre, chef d’orchestre et demi…

Que l’on ne s’y trompe pas, La cham­bre noire mon­tée par Olivi­er Coyette et jouée par François Frapi­er nous amène vrai­ment à nous pencher sur une réal­ité sociale que nous préfére­ri­ons ne pas voir. De la bru­tal­ité des insan­ités à l’émotion de l’enfant mort, ces frag­ments de vie nous ont par­lé. Au hasard des dis­cus­sions à la sor­tie de la représen­ta­tion, il appa­raît que la parole a trou­vé un écho et des spec­ta­teurs porteront prob­a­ble­ment un regard plus atten­tif sur les clochards. Un espace s’est momen­tané­ment ouvert pour don­ner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Il est en out­re évi­dent qu’un cer­tain nom­bre des prob­lèmes de flu­id­ité, voire de cohérence, qui ont été relevés doivent beau­coup au manque de temps, donc de mûrisse­ment et d’affinement des options de mis­es en scène portées par l’acteur. La ques­tion du temps, juste­ment — et celle, corol­laire, des fac­teurs économiques liés à la créa­tion — est prob­a­ble­ment l’une des plus grandes con­t­a­m­i­na­tion des dys­fonc­tion­nements de l’espace social dans la pra­tique théâ­trale. Nom­bre d’artistes peu­vent par­ler de la pré­car­ité parce qu’ils la con­nais­sent eux-mêmes… Peut-on pour autant faire fi de la rigueur et du sens du détail ? « Le théâtre est une com­mu­nauté qui par­le à une autre com­mu­nauté »… Est-ce pour autant lui ren­dre ser­vice que de pass­er sur les con­ces­sions faites à l’économique, comme tant de com­mu­nautés extérieures en font déjà ?

  1. L’ensemble des cita­tions de François Clar­in­val et de Olivi­er Coyette sont extraites d’entretiens réal­isés par l’auteur. ↩︎
  2. En référence à la ren­con­tre « L’art peut-il sauver le monde ? » organ­isée par le CAS / Cen­tre des Arts Scéniques dans le cadre des « Pre­mières Ren­con­tres » 2004 au Théâtre de Poche et à laque­lle par­tic­i­pait François Clar­in­val. ↩︎
  3. Il serait égale­ment intéres­sant de s’attarder sur l’une des dernières pièces de François Clar­in­val, CHACUN SA CHANCE, une com­mande dans le cadre du pro­jet « Théâtre en Ani­ma­tion » — porté par Jean-François Noville et sub­ven­tion­né par la Com­mu­nauté française — dont l’objectif est de dévelop­per de nou­velles formes d’animations théâ­trales dans les écoles autour de sujets de société en tra­vail­lant la spé­ci­ficité des deux volets, le théâtre et l’animation. Pour Cha­cun sa chance, François Clar­in­val s’est référé à sa brève expéri­ence d’enseignant pour ten­ter d’apporter au corps pro­fes­so­ral des out­ils effi­cients qui ne soient pas poli­tique­ment cor­rects, pour abor­der la ques­tion du racisme. ↩︎
  4. La for­mu­la­tion est emprun­tée à Vir­ginie Despentes. ↩︎
  5. Il appa­raî­tra au spec­ta­teur que ces séquences por­tent sur deux épo­ques. Celles où l’acteur est jeune datent de 1983 et sont extraites du film Le Chien (pro­duc­tion Exo 7). Les autres ont été filmées au cours de l’été 2004. ↩︎

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Écrit par Frédérique Pint
For­mée en Fine Arts (Cana­da) et en jour­nal­isme à l’ULB (Bel­gique), Frédérique Pint est égale­ment tit­u­laire d’un DEA...Plus d'info
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Le théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives Théâtrales
#83
mai 2025

Le théâtre dans l’espace social

15 Oct 2004 — Il m’a toujours semblé, et pas si naïvement que ça, que le théâtre pouvait contribuer à changer le monde en…

Il m’a tou­jours sem­blé, et pas si naïve­ment que ça, que le théâtre pou­vait con­tribuer à chang­er le…

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