— Récit —
Les esprits se perfectionnent à mesure que les corps vieillissent. Chaque âge a une force qui lui est propre.
Eugène Delacroix, Le Journal
Cet anniversaire de l’Odin auquel je me rendais et qui, je savais, devait être le dernier, au moins pour moi, je l’appréhendais de même que jadis je craignais la rencontre avec une amie, dix ans près la séparation. « Elle va reconnaître tes yeux », m’a rassuré une autre amie, mais, par chance, l’épreuve n’a pas eu lieu. Cette fois-ci, nulle chance d’y échapper. Et, convaincu que l’autre vous renvoie l’image du vieillissement de manière autrement plus forte que le miroir, la perspective de me retrouver démultiplié, je dois l’admettre, me paniquait. Oui, je connais la célèbre réaction de Monsieur Keuner qui « blêmît » lorsque son camarade le rassure en lui disant « Tu n’as pas changé ! », mais cette fois-ci, situation plus cruelle, il s’agissait d’un face à face avec toute une assemblée d’amis resurgis des temps anciens. Et, sans surprise, lorsque j’ai promené mon regard sur les bancs de « la salle noire » de l’Odin j’ai cru voir un tableau de Goya, une assemblée de fantômes réunis autour d’Eugenio Barba qui, lui, par contre, me paraissait être le double de Dorian Gray. Quand cette énergie insolente, cette lumière aveuglante, cette provocation constante finiront-elles par s’effondrer et révéler leurs craquelures comme dans les dernières pages du roman de Wilde ? La fascination qu’il exerce encore ne vient-elle pas de là aussi ? Des survivants regardent un compagnon plus que vivant ! Et, nous, ne formons-nous pas, ici, tous réunis à Holstebro, un chœur, un vrai, qui, dans son ensemble, atteste la fidélité hors-pair pour un théâtre et ses combats ? Barba, en commençant, apporte la réponse : « le rocher sur lequel je me suis appuyé ce sont les humains ! » Et, il est vrai, nous sommes là, jusqu’au bout. Malgré les hémiplégies, les calvities et les kilos. » Cette salle est pleine de plaisir « poursuit, avec raison, l’éternel jeune homme qu’est le maître des lieux. Et je comprends, finalement, que ce qui nous lie l’emporte sur le naufrage de l’âge qui, comme le dit Delacroix, invite à apprécier chaque fois ses vertus singulières. Cette réunion, finalement, réconforte et renforce.
Barba, en présence de ses réalisateurs, commente l’immense fresque en sable — 650 kilogrammes de sable furent employés — fresque de deux mètre sur trois qui se dresse sous nos yeux, concentré visuel où l’on aperçoit l’Odin à cheval en train de combattre en glissant de sa maison en hauteur. « L’Odin est un rocher et en même temps il sait que tout peut devenir sable ». Ce que l’on voit c’est la parabole borgésienne d’un défi de groupe qui se fie au temps sans, pour autant, entretenir nulle illusion. « On peut avoir des alliés, comme vous, mais point d’héritiers. » Et, Barba, avec le génie qui lui est propre, convoque une autre métaphore dont le sens ne cessera pas de résonner en moi : « Dans l’histoire il y a eu des juifs convertis qui acceptaient de manger du cochon, ceux que l’on a appelé les marranos, mais, qui, secrètement, continuaient à aider les juifs non-convertis. » Ce diagnostic, me dis-je, nous concerne tous, professeurs et historiens confondus : « oui, nous sommes entrés dans l’ordre des institutions en trahissant peut-être une vocation, mais sans cesser pour autant d’apporter notre soutien à des artistes chers, mais restés à l’extérieur, non intégrés. Une manière de se racheter pour ces collaborateurs, pas tout à fait soumis que nous sommes nous, les marranos du théâtre. » Ainsi j’interprétais les mots d’Eugenio Barba qui, malgré les titres et les récompenses, avec un humain soupçon de vanité, croit encore à la pureté indéfectible de sa marginalité. Le statut inconfortable des marrranos me semble formuler le diagnostic le plus juste pour définir la voie que j’ai empruntée, avec tant d’autres, sans jamais l’assumer jusqu’au bout. Le spectre de la trahison — de qui ? — me poursuit. Barba, ensuite, redouble la métaphore et parle des coyotes, ces animaux qui nous renvoient aux vieux souvenirs de l’auteur culte d’une autre époque, Carlos Castaneda et qui, dit-il, « n’empruntent pas les voies balisées pour aider leurs alliés à entrer illégalement sur des territoires qui leur sont étrangers et hostiles. Leur arme c’est la ruse. » Barba, dans l’esprit de Grotowski qui l’a formé non seulement comme artiste mais aussi comme stratège, formule avec précision le rôle assigné aux partenaires que nous sommes et en même temps reconnaît la relation qu’il a su instaurer au sein de cette ruche réunie dans « la salle noire » de l’Odin. Sur les murs, intuition géniale, comme dans un lieu de mémoire on aperçoit des petites plaques indiquant les spectacles avec les dates, le nombre de représentations, plaques accompagnées, chaque fois, par un seul élément fortement évocateur pour les connaisseurs que nous sommes : le chapeau aux bords larges d’Torgeil pour LE MILLION, le FAUST de Goethe pour KASPARIANA, le drapeau rouge déchiré pour CENDRES — BRECHT, l’inoubliable essai sur ce qui subsiste des combats et des espérances. Ainsi on nous offre des points d’appui pour ressusciter les aventures de l’Odin et, en même temps, on révèle que chaque spectacle fut pensé, articulé,structuré autour d’un seul élément, celui ici exposé. Un procédé artistique et un emblème mnémonique, les deux se confondent et invitent à refaire des parcours anciens aussi bien qu’à comprendre une logique de création théâtrale. L’Odin propose la seule formule véritable pour exposer le théâtre : renvoyer à la mythologie des expériences connues par ailleurs. Ainsi, de même que dans un musée des sciences naturelles, à partir des restes, chacun, à sa manière, peut le réinventer ou l’abandonner à sa poussière.
Barba se retourne et présente ensuite les deux artisans brésiliens, modestes et empruntés, qui, au prix d’efforts inouïs, ont réalisé la grande fresque en sable qui orne le mur du fond tel un paysage de Gauguin, lui aussi, épris des territoires étrangers. « Quel est notre Tahiti ? Y en a‑t-il encore un ? Pour qui ? Où ? » je m’interroge, seul parmi les autres, en silence, tandis que face à ses jeunes compagnons émus jusqu’aux larmes Barba procède à l’ouverture de la vitrine et laisse le sable s’écouler : il met en marche la clepsydre qui fait se répandre sur le sol les grains de sable comme des larmes d’un temps qui va vers sa fin. Trois jours la clepsydre marquera le flot ininterrompu de la durée en entraînant la disparition de l’œuvre initiale, œuvre qui, en notre présence, se défait. Il y a longtemps, au début de FAUST — SALPÊTRIÈRE, le spectacle de Grüber, un sac de boxe rempli de sable, lui aussi érigé en clepsydre, commençait à se vider pour qu’au terme du parcours nous le retrouvions vide, exsangue : chez Barba de même le sable marque le passage de notre temps, temps de participants — spectateurs. C’est le rôle qui nous a été imparti et qui nous a réjouis. Ni trop d’activité, ni trop de passivité.
Puis nous sommes conviés au dernier spectacle de l’Odin, LE SONGE D’ANDERSEN, à partir de ces contes danois qu’ici tout un chacun connaît par cœur, contes qui reprennent des histoires cruelles ou tendres que les acteurs de l’Odin à l’aide des chants et danses, des paroles et clochettes réunissent dans un florilège d’une densité extrême. Nous sommes pris dans un univers clos entre le sol jonché d’objets et le plafond recouvert de miroirs et ceci sous les regards des mannequins qui renvoient, peut-être, aux jeunes lecteurs des contes d’Andersen que jadis nous avons tous été. Avec, au-dessus de la tête, les reflets de nous-mêmes aujourd’hui et, devant nous, avec nos doubles nous plongeons dans ce spectacle qui me rappelle une belle définition : « la poésie c’est de la pensée concentré ». Dans ce sens-là, LE SONGE D’ANDERSE c’est de la poésie, cette poésie qui s’affranchit des déterminismes logiques et « met en liberté les mots » comme disait Octavio Paz, cette poésie qui fait voyager les objets et brûler les images, cette poésie où les accords de la musique renvoient aux fêtes anciennes tandis que les masques et les marionnettes rappellent ce théâtre de foire dont tant de metteurs en scène, depuis Meyerhold, se sont nourris. Ici et là surgissent des échos d’un monde colonial grâce au blanc des chapeaux et au petit bateau qui, accroché sur un fil, rappelle les horribles pratiques de la vente des noirs. Alors, il me revient à l’esprit cet endroit bien précis, Guida, près de Cotonou, au Bénin, où on agglutinait les futurs esclaves pour les envoyer par les vaisseaux de la mort en direction de l’Amérique. Plus loin, au petit musée du village, les descriptions de ces voyages fournissaient les détails de cet enfer inhumain. Dans le spectacle de l’Odin, le spectre de la vieillesse et les images de la mort circulent comme un thème avec variations tout en accordant à l’ensemble une sorte de légèreté ludique, d’enivrement poétique, conclusion de cet inquiétant voyage, de cette expérience de la perte et du retour à soi. Le Songe d’Andersen c’est La Tempête de Barba. Toutes deux œuvres de la fin sur fond de réconciliation avec soi. Œuvres de l’apaisement qui s’achèvent, chacune, sous le signe de ce que fut, semble-t-il, le dernier mot écrit par cet auteur virtuel qu’est Shakespeare : « liberté ».
Tous les soirs nous dînons dans « la salle blanche » qui, lors de l’installation de l’Odin était un étable à cochons et que, en souvenir de son état d’alors, l’on a recouvert de paille qui s’accroche à nos vêtements comme le passé à notre vie. Mon écharpe en porte encore les traces. Il y a un plaisir du travestissement ironique auquel se livre l’Odin et ses compagnons lors de ces dîners fortement théâtralisés : un soir ils servent vêtus de costumes « viscontiens », un autre ils s’affichent en « sud-américains » comme si la fête devait être vécue jusqu’au bout avec ce plaisir de l’enfance sous le signe de laquelle ils mettent cet anniversaire dans son ensemble. « À notre âge nous pouvons nous le permettre », m’avoue Eugenio. Oui, l’équipe, réputée pour sa sobriété, n’hésite pas à jouer le jeu jusqu’au bout, à accorder à l’occasion la dimension d’un événement. De la penser comme tel. Roberta et Torgeil dont la vie se confond avec celle de l’Odin mènent la cérémonie avec un sérieux chargé d’humour qui ne peut pas laisser indifférent : « c’est sérieux, c’est du jeu ». Quelqu’un se lève, et de tous les toasts, selon la coutume danoise, je retiens ces deux phrases : « le contraire de l’intelligence ce n’est pas la bêtise, mais la confusion. Le contraire de l’amour ce n’est pas la haine, mais la peur ». Je les porterai avec moi, legs de ces soirées que Jovan Cirilov, le célèbre directeur du BITEF, clôturera en rendant hommage à l’Odin pour sa relation libératrice avec la mort à laquelle il pensera, dit-il, au dernier moment… Eugenio Barba, dans un éclat de rire, lui propose même d’organiser la cérémonie. On réactive ainsi quelque chose du goût macabre propre à tout carnaval qui se déploie toujours sous le signe de la faux et du masque de cette Dame en noir qui nous semble être si proche. Une manière d’apaiser la peur qui, on ne peut pas le nier, s’infiltre subrepticement dans cette réunion sur laquelle souffle le vent de la fin. Le rire, vieil antidote carnavalesque contre la crainte !

