Les quarante ans de l’Odin et la parabole du sable
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Les quarante ans de l’Odin et la parabole du sable

Le 12 Oct 2004
Article publié pour le numéro
Le théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives Théâtrales
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— Récit —

Les esprits se per­fec­tion­nent à mesure que les corps vieil­lis­sent. Chaque âge a une force qui lui est pro­pre.

Eugène Delacroix, Le Jour­nal

Cet anniver­saire de l’Odin auquel je me rendais et qui, je savais, devait être le dernier, au moins pour moi, je l’ap­préhendais de même que jadis je craig­nais la ren­con­tre avec une amie, dix ans près la sépa­ra­tion. « Elle va recon­naître tes yeux », m’a ras­suré une autre amie, mais, par chance, l’épreuve n’a pas eu lieu. Cette fois-ci, nulle chance d’y échap­per. Et, con­va­in­cu que l’autre vous ren­voie l’image du vieil­lisse­ment de manière autrement plus forte que le miroir, la per­spec­tive de me retrou­ver démul­ti­plié, je dois l’admettre, me pani­quait. Oui, je con­nais la célèbre réac­tion de Mon­sieur Keuner qui « blêmît » lorsque son cama­rade le ras­sure en lui dis­ant « Tu n’as pas changé ! », mais cette fois-ci, sit­u­a­tion plus cru­elle, il s’agissait d’un face à face avec toute une assem­blée d’amis resur­gis des temps anciens. Et, sans sur­prise, lorsque j’ai promené mon regard sur les bancs de « la salle noire » de l’Odin j’ai cru voir un tableau de Goya, une assem­blée de fan­tômes réu­nis autour d’Eugenio Bar­ba qui, lui, par con­tre, me parais­sait être le dou­ble de Dori­an Gray. Quand cette énergie inso­lente, cette lumière aveuglante, cette provo­ca­tion con­stante finiront-elles par s’effondrer et révéler leurs craque­lures comme dans les dernières pages du roman de Wilde ? La fas­ci­na­tion qu’il exerce encore ne vient-elle pas de là aus­si ? Des sur­vivants regar­dent un com­pagnon plus que vivant ! Et, nous, ne for­mons-nous pas, ici, tous réu­nis à Hol­ste­bro, un chœur, un vrai, qui, dans son ensem­ble, atteste la fidél­ité hors-pair pour un théâtre et ses com­bats ? Bar­ba, en com­mençant, apporte la réponse : « le rocher sur lequel je me suis appuyé ce sont les humains ! » Et, il est vrai, nous sommes là, jusqu’au bout. Mal­gré les hémi­plé­gies, les calvi­ties et les kilos. » Cette salle est pleine de plaisir « pour­suit, avec rai­son, l’éternel jeune homme qu’est le maître des lieux. Et je com­prends, finale­ment, que ce qui nous lie l’emporte sur le naufrage de l’âge qui, comme le dit Delacroix, invite à appréci­er chaque fois ses ver­tus sin­gulières. Cette réu­nion, finale­ment, récon­forte et ren­force.

Bar­ba, en présence de ses réal­isa­teurs, com­mente l’immense fresque en sable — 650 kilo­grammes de sable furent employés — fresque de deux mètre sur trois qui se dresse sous nos yeux, con­cen­tré visuel où l’on aperçoit l’Odin à cheval en train de com­bat­tre en glis­sant de sa mai­son en hau­teur. « L’Odin est un rocher et en même temps il sait que tout peut devenir sable ». Ce que l’on voit c’est la parabole borgési­enne d’un défi de groupe qui se fie au temps sans, pour autant, entretenir nulle illu­sion. « On peut avoir des alliés, comme vous, mais point d’héritiers. » Et, Bar­ba, avec le génie qui lui est pro­pre, con­voque une autre métaphore dont le sens ne cessera pas de réson­ner en moi : « Dans l’histoire il y a eu des juifs con­ver­tis qui accep­taient de manger du cochon, ceux que l’on a appelé les mar­ra­nos, mais, qui, secrète­ment, con­tin­u­aient à aider les juifs non-con­ver­tis. » Ce diag­nos­tic, me dis-je, nous con­cerne tous, pro­fesseurs et his­to­riens con­fon­dus : « oui, nous sommes entrés dans l’ordre des insti­tu­tions en trahissant peut-être une voca­tion, mais sans cess­er pour autant d’apporter notre sou­tien à des artistes chers, mais restés à l’extérieur, non inté­grés. Une manière de se racheter pour ces col­lab­o­ra­teurs, pas tout à fait soumis que nous sommes nous, les mar­ra­nos du théâtre. » Ain­si j’interprétais les mots d’Eugenio Bar­ba qui, mal­gré les titres et les récom­pens­es, avec un humain soupçon de van­ité, croit encore à la pureté indé­fectible de sa mar­gin­al­ité. Le statut incon­fort­able des mar­rra­nos me sem­ble for­muler le diag­nos­tic le plus juste pour définir la voie que j’ai emprun­tée, avec tant d’autres, sans jamais l’assumer jusqu’au bout. Le spec­tre de la trahi­son — de qui ? — me pour­suit. Bar­ba, ensuite, redou­ble la métaphore et par­le des coy­otes, ces ani­maux qui nous ren­voient aux vieux sou­venirs de l’auteur culte d’une autre époque, Car­los Cas­tane­da et qui, dit-il, « n’empruntent pas les voies bal­isées pour aider leurs alliés à entr­er illé­gale­ment sur des ter­ri­toires qui leur sont étrangers et hos­tiles. Leur arme c’est la ruse. » Bar­ba, dans l’esprit de Gro­tows­ki qui l’a for­mé non seule­ment comme artiste mais aus­si comme stratège, for­mule avec pré­ci­sion le rôle assigné aux parte­naires que nous sommes et en même temps recon­naît la rela­tion qu’il a su instau­r­er au sein de cette ruche réu­nie dans « la salle noire » de l’Odin. Sur les murs, intu­ition géniale, comme dans un lieu de mémoire on aperçoit des petites plaques indi­quant les spec­ta­cles avec les dates, le nom­bre de représen­ta­tions, plaques accom­pa­g­nées, chaque fois, par un seul élé­ment forte­ment évo­ca­teur pour les con­nais­seurs que nous sommes : le cha­peau aux bor­ds larges d’Torgeil pour LE MILLION, le FAUST de Goethe pour KASPARIANA, le dra­peau rouge déchiré pour CENDRES — BRECHT, l’inoubliable essai sur ce qui sub­siste des com­bats et des espérances. Ain­si on nous offre des points d’appui pour ressus­citer les aven­tures de l’Odin et, en même temps, on révèle que chaque spec­ta­cle fut pen­sé, articulé,structuré autour d’un seul élé­ment, celui ici exposé. Un procédé artis­tique et un emblème mné­monique, les deux se con­fondent et invi­tent à refaire des par­cours anciens aus­si bien qu’à com­pren­dre une logique de créa­tion théâ­trale. L’Odin pro­pose la seule for­mule véri­ta­ble pour expos­er le théâtre : ren­voy­er à la mytholo­gie des expéri­ences con­nues par ailleurs. Ain­si, de même que dans un musée des sci­ences naturelles, à par­tir des restes, cha­cun, à sa manière, peut le réin­ven­ter ou l’abandonner à sa pous­sière.

Bar­ba se retourne et présente ensuite les deux arti­sans brésiliens, mod­estes et emprun­tés, qui, au prix d’efforts inouïs, ont réal­isé la grande fresque en sable qui orne le mur du fond tel un paysage de Gau­guin, lui aus­si, épris des ter­ri­toires étrangers. « Quel est notre Tahi­ti ? Y en a‑t-il encore un ? Pour qui ? Où ? » je m’interroge, seul par­mi les autres, en silence, tan­dis que face à ses jeunes com­pagnons émus jusqu’aux larmes Bar­ba procède à l’ouverture de la vit­rine et laisse le sable s’écouler : il met en marche la clep­sy­dre qui fait se répan­dre sur le sol les grains de sable comme des larmes d’un temps qui va vers sa fin. Trois jours la clep­sy­dre mar­quera le flot inin­ter­rompu de la durée en entraî­nant la dis­pari­tion de l’œuvre ini­tiale, œuvre qui, en notre présence, se défait. Il y a longtemps, au début de FAUST — SALPÊTRIÈRE, le spec­ta­cle de Grüber, un sac de boxe rem­pli de sable, lui aus­si érigé en clep­sy­dre, com­mençait à se vider pour qu’au terme du par­cours nous le retrou­vions vide, exsangue : chez Bar­ba de même le sable mar­que le pas­sage de notre temps, temps de par­tic­i­pants — spec­ta­teurs. C’est le rôle qui nous a été impar­ti et qui nous a réjouis. Ni trop d’activité, ni trop de pas­siv­ité.

Puis nous sommes con­viés au dernier spec­ta­cle de l’Odin, LE SONGE D’ANDERSEN, à par­tir de ces con­tes danois qu’ici tout un cha­cun con­naît par cœur, con­tes qui repren­nent des his­toires cru­elles ou ten­dres que les acteurs de l’Odin à l’aide des chants et dans­es, des paroles et clo­chettes réu­nis­sent dans un flo­rilège d’une den­sité extrême. Nous sommes pris dans un univers clos entre le sol jonché d’objets et le pla­fond recou­vert de miroirs et ceci sous les regards des man­nequins qui ren­voient, peut-être, aux jeunes lecteurs des con­tes d’Andersen que jadis nous avons tous été. Avec, au-dessus de la tête, les reflets de nous-mêmes aujourd’hui et, devant nous, avec nos dou­bles nous plon­geons dans ce spec­ta­cle qui me rap­pelle une belle déf­i­ni­tion : « la poésie c’est de la pen­sée con­cen­tré ». Dans ce sens-là, LE SONGE D’ANDERSE c’est de la poésie, cette poésie qui s’affranchit des déter­min­ismes logiques et « met en lib­erté les mots » comme dis­ait Octavio Paz, cette poésie qui fait voy­ager les objets et brûler les images, cette poésie où les accords de la musique ren­voient aux fêtes anci­ennes tan­dis que les masques et les mar­i­on­nettes rap­pel­lent ce théâtre de foire dont tant de met­teurs en scène, depuis Mey­er­hold, se sont nour­ris. Ici et là sur­gis­sent des échos d’un monde colo­nial grâce au blanc des cha­peaux et au petit bateau qui, accroché sur un fil, rap­pelle les hor­ri­bles pra­tiques de la vente des noirs. Alors, il me revient à l’esprit cet endroit bien pré­cis, Gui­da, près de Coto­nou, au Bénin, où on agglu­ti­nait les futurs esclaves pour les envoy­er par les vais­seaux de la mort en direc­tion de l’Amérique. Plus loin, au petit musée du vil­lage, les descrip­tions de ces voy­ages four­nis­saient les détails de cet enfer inhu­main. Dans le spec­ta­cle de l’Odin, le spec­tre de la vieil­lesse et les images de la mort cir­cu­lent comme un thème avec vari­a­tions tout en accor­dant à l’ensemble une sorte de légèreté ludique, d’enivrement poé­tique, con­clu­sion de cet inquié­tant voy­age, de cette expéri­ence de la perte et du retour à soi. Le Songe d’Andersen c’est La Tem­pête de Bar­ba. Toutes deux œuvres de la fin sur fond de réc­on­cil­i­a­tion avec soi. Œuvres de l’apaisement qui s’achèvent, cha­cune, sous le signe de ce que fut, sem­ble-t-il, le dernier mot écrit par cet auteur virtuel qu’est Shake­speare : « lib­erté ».

Tous les soirs nous dînons dans « la salle blanche » qui, lors de l’installation de l’Odin était un étable à cochons et que, en sou­venir de son état d’alors, l’on a recou­vert de paille qui s’accroche à nos vête­ments comme le passé à notre vie. Mon écharpe en porte encore les traces. Il y a un plaisir du trav­es­tisse­ment ironique auquel se livre l’Odin et ses com­pagnons lors de ces dîn­ers forte­ment théâ­tral­isés : un soir ils ser­vent vêtus de cos­tumes « vis­con­tiens », un autre ils s’affichent en « sud-améri­cains » comme si la fête devait être vécue jusqu’au bout avec ce plaisir de l’enfance sous le signe de laque­lle ils met­tent cet anniver­saire dans son ensem­ble. « À notre âge nous pou­vons nous le per­me­t­tre », m’avoue Euge­nio. Oui, l’équipe, réputée pour sa sobriété, n’hésite pas à jouer le jeu jusqu’au bout, à accorder à l’occasion la dimen­sion d’un événe­ment. De la penser comme tel. Rober­ta et Torgeil dont la vie se con­fond avec celle de l’Odin mènent la céré­monie avec un sérieux chargé d’humour qui ne peut pas laiss­er indif­férent : « c’est sérieux, c’est du jeu ». Quelqu’un se lève, et de tous les toasts, selon la cou­tume danoise, je retiens ces deux phras­es : « le con­traire de l’intelligence ce n’est pas la bêtise, mais la con­fu­sion. Le con­traire de l’amour ce n’est pas la haine, mais la peur ». Je les porterai avec moi, legs de ces soirées que Jovan Cir­ilov, le célèbre directeur du BITEF, clô­tur­era en ren­dant hom­mage à l’Odin pour sa rela­tion libéra­trice avec la mort à laque­lle il pensera, dit-il, au dernier moment… Euge­nio Bar­ba, dans un éclat de rire, lui pro­pose même d’organiser la céré­monie. On réac­tive ain­si quelque chose du goût macabre pro­pre à tout car­naval qui se déploie tou­jours sous le signe de la faux et du masque de cette Dame en noir qui nous sem­ble être si proche. Une manière d’apaiser la peur qui, on ne peut pas le nier, s’infiltre sub­rep­tice­ment dans cette réu­nion sur laque­lle souf­fle le vent de la fin. Le rire, vieil anti­dote car­nava­lesque con­tre la crainte !

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#83
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