Travailler avec Philippe.
Essai, glissement et tentative.
« L’important avec Philippe, tu vois c’est le texte, la langue, la littérature ». Tu parles Hector, je me suis peint en bleu, je me suis versé des litres d’eau sur la tête, j’ai été couvert de sang, j’ai pris des cours de tango, j’ai porté des bas, une perruque, je me suis retrouvé nu, j’ai fait de la boxe.
Il me propose de jouer le héros du théâtre français du XVIIe, Le Cid, à moi un chauve. L’épée à la main me voilà parti sur scène, vers après vers, prêt à mourir et à massacrer le monde entier pour obtenir celle que j’aime. Lui il ne cesse de retenir les élans héroïques de Rodrigue afin que l’on entende ce qu’il avait à dire mais aussi pour l’empêcher de partir en guerre, pour le garder près de nous ; ce qui l’intéressait c’était ce qui animait ce type, obligé d’obéir à son père, perdu et définitivement vaincu. Loin, très loin le romantisme littéraire.
Philippe monte des classiques, sans doute pour les amadouer, et peut-être pour qu’il fassent moins peur et pour que l’on puisse les écouter comme ils sont.
Des paroles.
Des voix de l’intérieur. Philippe monte des textes, pas des auteurs. Ce n’est pas le geste qui l’intéresse mais la matière. Moi je trouve ça épatant, c’est très loin de moi cette foi dans l’écrit. Et il ne s’arrête pas de l’interroger, cette matière, elle n’a rien de sacré, il veut multiplier les possibles, il lutte, il s’énerve, il intervient, il s’absente, il téléphone, il joue, il réécrit, il s’identifie, il montre, il se laisse surprendre, il s’endort, il provoque, il se confronte, il creuse, il allège, il regarde. Au plateau on essaye. On essaye presque tout car il a besoin de voir. Il doit voir. Il doit voir et faire le point. Il doit savoir où il en est, il doit se positionner.
Philippe répète qu’il a besoin que les acteurs résistent, au texte, à la mise en scène, au désir de jouer, peu importe, car il a besoin d’être surpris, d’être remis en cause. Il a besoin de sentir cette résistance du plateau, du texte. Il aime être en lutte.
Ça me va, du coup je ne suis pas obligé d’être d’accord avec lui.
D’ailleurs il aime bien ce type de provocation. Il y a quelques années à l’école de théâtre, durant un an, tous les mercredi matin nous lisions avec lui des textes autour du théâtre ; des interviews, des témoignages, des critiques ou des écrits théoriques, puis nous en débattions entre nous. Je ne suis pas sûr que ce soit une pratique répandue dans les écoles pour acteurs. Je me souviens avoir eu une très vive émotion et un rejet violent à la lecture d’un texte où l’auteur expliquait son rapport au théâtre, son amertume, son désespoir, l’impossibilité d’arriver à quelque chose, le partage de sa désillusion en somme. Ce type m’avait profondément énervé. Philippe en rajoutait en parlant du théâtre comme d’un art désuet ou en voie d’extinction. De la provoc à deux francs. J’étais hors de moi et je trouvais que l’auteur n’avait qu’à aller se faire foutre. Philippe ça l’a un peu étonné ma réaction, on est passé à un autre sujet. Mais j’ose penser qu’il était d’accord avec moi et que ça lui a fait plaisir, cette colère. Encore aujourd’hui, quand j’entends ce genre de discours, je me dis qu’il y a un paquet de ces types qui devraient aller se faire foutre. Philippe se le dit peut-être aussi.
Yoann Blanc

