Afin d’entrer de manière anarchique et subjective dans cet abécédaire dédié à Philippe Sireuil, j’épinglerai seulement quelques considérations désordonnées qui, j’espère, formeront un portrait paradoxal de l’homme au travail, certainement incomplet.
Le théâtre est l’Art de la Dépense. Le théâtre doit coûter cher. Il n’y a pas d’immoralité à cela, c’est même une marque de fabrique.
Le théâtre est l’ Art de la Retenue.
Philippe est un dandy dans l’âme. D’où une certaine élégance. D’où une certaine sobriété des lignes.
Philippe est aussi une sorte de mégalomane fougueux : il peut, par exemple, décider de jeter un décor ruineux à la poubelle quelques jours avant une première et ainsi de plonger une équipe entière dans la terreur. Tout ce qui entrave sa liberté, voire son caprice, tout ce qui fixe, grave une sensation fugace dans le marbre de la matière peut être balayé d’une main désinvolte.
Au point qu’il considère parfois ( et c’est le propre de nombre « d’hommes de théâtre ») les membres de son équipe comme des excroissances de lui-même et ne comprend pas toujours que les êtres autour de lui ne puissent lire dans ses pensées.
D’où une certaine impatience.
Philippe est un homme impatient.
Philippe est un faiseur.
Il monte dix spectacles par an.
Une discussion avec Mathias Langhoff m’avait frappée et n’a cessé de me revenir en tête lorsque j’ai observé Philippe au travail : Langhoff déplorait le fait que les jeunes metteurs en scène d’aujourd’hui ne sachent rien faire d’autre que courir après l’originalité, misant sur la spontanéité de leurs élans créatifs, sans rien savoir de la construction d’un décor, de la fabrication d’une lumière, d’un costume ou d’un texte.
En côtoyant Philippe, en l’observant au travail, réécrivant des textes, pensant la lumière, le décor, dirigeant les acteurs, je me suis interrogée sur l’expression « homme de théâtre ». Sur la notion de « métier », en tant que savoir-faire, habilité d’exécution.
Moi, jeune metteuse en scène, je continue d’apprendre un métier.
J’avais toujours pensé que l’inspiration, au sens romantique du terme, était l’étincelle et le combustible du geste de mise en scène.
Au fil du temps, je constate que le théâtre se fait, se pratique, se travaille. Et que l’expérience, la répétition, le recommencement, seuls, forgent un savoir-faire indispensable à notre pratique.
Et les mots de Koltès résonnent dans ma tête :
« Faire du théâtre est la chose la plus superficielle, la plus inutile du monde, et du coup on a envie de la faire à la perfection. »
Aurore Fattier

