
Il n’est pas étonnant que très vite, dès les années quatre-vingt, le chemin de Philippe Sireuil ait croisé celui du TNS de Jacques Lassalle et Bernard Dort : LA DANSE DE MORT de Strindberg dans la grande salle, la première lecture en France des PUPILLES DU TIGRE de Paul Emond dans la petite, et plusieurs ateliers à l’invitation d’Alain Knapp à l’école du TNS. On retrouve en effet dans les choix de Sireuil à cette époque, comme dans ceux de van Kessel à l’Atelier Sainte-Anne — lui aussi partenaire privilégié du TNS -, le même principe de tension entre la relecture critique des classiques héritée de Planchon et la création d’auteurs contemporains inédits, parfois même suscités par la commande. Avec un scrupule qui l’honore, il a même retardé sa confrontation avec ce qu’il appelle le « grand » répertoire, ne se sentant pas « prêt », par mangue d’expérience et de maturité, préférant du coup commencer sa jeune carrière par des contemporains : Michel Deutsch avec L’ENTRAÎNEMENT DU CHAMPION AVANT LA COURSE, suivi bientôt de Peter Handke, Thomas Bernhard, ou Bernard-Marie Koltès … Un intérêt soutenu pour le contemporain qui conduit rapidement Philippe Sireuil à devenir l’un des principaux révélateurs scéniques pour toute la francophonie d’oeuvres nouvelles écrites par des auteurs contemporains belges. Si la commande à Jean Louvet de L’HOMME QUI AVAIT LE SOLEIL DANS SA POCHE bénéficie de la notoriété d’un auteur déjà connu et confirmé, la prise de risque était plus audacieuse avec LES PUPILLES DU TIGRE de Paul Emond créé au Varia en 1986, ainsi qu’avec l’exceptionnelle longévité complice qui dès sa première pièce l’unit définitivement à Jean-Marie Piemme — une fidélité dans la durée qu’il n’est pas exagéré de comparer à celles des couples Jouvet-Giraudoux ou Chéreau-Koltès … Après l’accueil au Varia de NEIGE EN DÉCEMBRE créé par François Beukelaers en 1986 au Théâtre de la Place, il y eut donc successivement COMMERCE GOURMAND (encore un texte lu au TNS !) , SCANDALEUSES, BADGE DE LÉNINE, auquel il faut ajouter LES YEUX INUTILES mis en scène par Janine Godinas, et surtout, feu d’artifice jubilatoire d’écritures politique, poétique et populaire : CAFÉ DES PATRIOTES, une des premières pièces belges à se colleter frontalement au retour de l’extrême-droite dans le paysage politique européen. Tout le monde sait que la complicité se prolonge aujourd’hui, hors Varia, avec le triomphe en reprise et en tournée, pour la troisième saison consécutive, du très tonique DIALOGUE D’UN CHIEN AVEC SON MAÎTRE SUR LA NÉCESSITÉ DE MORDRE SES AMIS, où l’on retrouve dix ans après, comme une onde de choc, certaines des problématiques esthétiques et idéologiques de CAFÉ DES PATRIOTES…
Côté classiques, il y aura donc successivement Tchekhov (LA MOUETTE, ONCLE VANIA), Strindberg (LA DANSE DE MORT) et Claudel (L’ÉCHANGE, PARTAGE DE MIDI), tous écrivains de « la charnière », celle qui fait rupture en même temps que transition turbulente et douloureuse entre la fin d’un siècle, le XIXe, et le commencement du suivant : une période de mutation bouillonnante où les avant-gardes, notamment symbolistes, tentent de s’extirper des conventions bourgeoises du XIXe siècle.
Autre écrivain perçu comme un écrivain de la charnière : Musset, avec LES CAPRICES DE MARIANNE et ON NE BADINE PAS AVEC L‘AMOUR, mais celle du siècle précédent, entre héritage de la Révolution Française et crise romantique. Comme si, dès les années quatre-vingt, Philippe Sireuil avait eu l’intuition du « passage », celui que nous vivons, péniblement parfois, entre le XXe et le XXIe siècle. Sans parler d’actualisation, ce qui serait une erreur chez un metteur en scène qui a toujours accordé beaucoup d’importance à la contextualisation critique de l’Histoire, on peut néanmoins affirmer que Sireuil lit et interprète toujours un texte classique à l’éclairage d’un ou de plusieurs textes contemporains qui lui font écho, textes entre lesquels il aime à tisser des liens, des jeux de résonances et de correspondances. Un exemple : c’est à la lumière de Botho Strauss et notamment de LA TRILOGIE DU REVOIR qu’il a pris plaisir à nous restituer LA MOUETTE de Tchekhov, en douceur — toujours « l’irrévérence polie » de Gaston Compère ! — sans en violenter le texte ni l’esthétique originels. Ajoutons à Claudel et à Musset, Molière et Marivaux, et nous tiendrons en Philippe Sireuil le plus francophile des trois metteurs en scène associés au Varia. Il ajoute lui-même avec une pointe de nostalgie que la période la plus rayonnante et la plus inventive du Varia fut probablement celle où il était fortement tourné vers la France, celle où les fameuses « Journées particulières » organisées par Nadine Eghels rassemblaient de prestigieux intellectuels (Bernard Dort, Georges Banu … ) et de grands metteurs en scène et directeurs de théâtre venus de la France entière.
Ce texte a été publié dans le hors-série d’Alternatives théâtrales VARIER / DEMEURER, VINGT-ET-UNE SAISONS AU THÉÂTRE VARIA. 4, trimestre 2009.


