Y‑Yeux

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Le 5 Avr 2011

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Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
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Pleurez mes yeux, pleurez

Ce soir-là, le théâtre bruis­sait d’une bonne cen­taine d’adolescents venus voir le spec­ta­cle. Une ambiance de cour d’école à l’heure de la récréa­tion. L’acteur que je suis aime ces soirées par­ti­c­ulières où le pub­lic ne sera pas for­cé­ment poli et donc sage et immo­bile. Par con­tre, comme spec­ta­teur, j’avais une cer­taine appréhen­sion à l’idée de me retrou­ver au milieu d’un pub­lic aus­si exubérant.
Une ombre arpen­tait le grand plateau pas encore éclairé, pas encore en jeu. Une femme. Calme. Avec un imper informe. Elle venait pren­dre la mesure de la salle. Atten­tive, pré­cise dans ses gestes, elle sem­blait déjà étrangère au brouha­ha de la salle encore allumée.
À mon insu, par sa con­cen­tra­tion déter­minée et pais­i­ble elle s’était emparée de mon appréhen­sion. Je m’en étais déjà remis à elle.
J’ai regardé autour de moi, le bruit ambiant n’avait pas changé, mais tous avaient déjà l’attention dirigée vers ce plateau éteint, sur lequel une femme fai­sait quelques pas en atten­dant que le spec­ta­cle com­mence.
Déto­na­tions de tam­bours, lumières, la salle est prise en un instant et dans un silence com­pact qui ne sera plus jamais per­tur­bé PLEUREZ MES YEUX, PLEUREZ com­mence à dérouler ses tableaux.
On ne peut pas décrire une représen­ta­tion de théâtre, c’est impos­si­ble. On ne peut pas ren­dre l’arborescence d’émotions, d’évocations et de pro­longe­ments intimes qu’un spec­ta­cle nous offre lorsqu’il nous pas­sionne. C’est un grand acte qui ne se résume pas à quelques faits.
Alors, pour en témoign­er cepen­dant par quelques évo­ca­tions, quelques frag­ments, quelques sub­jec­tiv­ités, emprun­tons à Perec. « Je me sou­viens » dis­ait-il… Oui, moi aus­si, je me sou­viens …
Je me sou­viens que cette femme à l’imperméable est devenu per­son­nage, qu’elle se nomme Cornélie et que, gar­dant cette dis­tance ves­ti­men­taire d’avec les autres, elle se désign­era tou­jours notre représen­tante sur le plateau, ves­tige d’un choeur antique dont elle aurait gardé la sagesse et la rai­son, encad­rant les folies des jeunes et des jeunettes, prenant le temps patient de l’écoute, sachant aus­si les ser­mon­ner lorsqu’il le fau­dra.
Je me sou­viens de son assur­ance, de son attaque coulée des phras­es, du tim­bre de sa voix, de son men­ton, qu’elle rel­e­vait con­tre le men­ton déjà relevé de Chimène, de sa tristesse aus­si devant l’obstination butée de ses pro­tégés, de cette tristesse lasse et vaste qui nous saisit lorsque le monde retombe obstiné­ment dans ses vieilles ornières.
Je me sou­viens d’images fix­es et de frag­ments de films qui appa­rais­saient et se super­po­saient sur l’immense planch­er ver­ti­cal ; je me sou­viens que par­fois la caméra suiv­ait l’acteur alors qu’il avait quit­té le plateau et du claque­ment sec que fai­saient les trois lucarnes lorsqu’elles s’ouvraient ou se refer­maient trois fois sur un même vis­age impas­si­ble.
Je me sou­viens que le texte était limpi­de mal­gré l’obstacle des alexan­drins, qu’il nous ren­voy­ait au sens plus qu’à l’étrangeté de sa forme et que ce sens était ter­ri­ble ; que ces pères se chamail­lant à pro­pos de qui allait recevoir quoi et sur les mérites sup­posés de l’un com­paré aux mérites sup­posés de l’autre évo­quaient trag­ique­ment le bac à sable autant que les anticham­bres du pou­voir.
Je me sou­viens que le souf­flet de l’arrogant cap­i­taine à la face du mafioso était un crachat.
Je me sou­viens de cette scan­sion « Rodrigue as-tu du coeur ? » martelée en crescen­do par le père à la manière d’un adju­dant dans un film de guerre améri­cain et des répons­es hurlées du fils, en larmes, puis de ce soudain bais­er du père sur les lèvres du fils, vio­lent comme une gifle pour — scel­lant le pacte de la vengeance obtenue — ver­rouiller la soumis­sion de Rodrigue et célébr­er le sac­ri­fice de ses aspi­ra­tions per­son­nelles.
Je me sou­viens du rire du cap­i­taine lorsque Rodrigue le défie et de l’humiliation qui naît de ce rire.
Je me sou­viens d’éclairages latéraux, qui cisè­lent les acteurs et les actri­ces, pro­je­tant soudain un vis­age dans l’ombre tan­dis que son vis-à-vis débor­de de lumière, de découpes qui relient le sol et l’écran par des biais, des diag­o­nales, des obliques qui trans­fig­urent un instant l’épure rigoureuse du dis­posi­tif et bas­cu­lent l’horizon.
Je me sou­viens que l’épée plan­tée dans le plateau avait une poignée rouge.
Je me sou­viens des pressen­ti­ments de Chimène, inquiète et frémis­sante comme un chevreuil con­traint d’évoluer à décou­vert puis, le meurtre ayant eu lieu, de ses hurlements de rage et de cha­grin mêlés, cou­verte du sang de son père vain­cu par son amant, recro­quevil­lée au cen­tre du large plateau et comme soudain, autour d’elle, s’élargissait une flaque de sang sur le sol… Par cet arti­fice, c’était aus­si le sang de l’enfant que Chimène n’était plus qui souil­lait doré­na­vant le plateau, au cen­tre de la scène, et dans son cha­grin, il y avait main­tenant la douleur d’oser devenir soi en accord avec soi, quelles qu’en puis­sent être les con­séquences ; je me sou­viens de la den­sité par­ti­c­ulière du silence des ado­les­cents dans la salle à ce moment-là.
Je me sou­viens de la soli­tude de Rodrigue, s’étant trahi pour servir son père et de sa soumis­sion con­trainte aux désirs main­tenant con­tra­dic­toires de son aimée. Car si Rodrigue pro­pose et attend, c’est Chimène qui décide ; c’est à elle, désor­mais, de faire son avenir et celui de son amant car, comme tou­jours dans l’histoire des hommes et des femmes, si l’homme pro­pose, c’est bien la femme qui décide, c’est elle qui saura qui est digne de planter un enfant dans ses entrailles, qui sera digne et capa­ble d’écarter l’image référent de son mod­èle enfan­tin et qui sera digne enfin de lui suc­céder comme homme de sa vie.
Je me sou­viens d’un con­seiller qui par­le douce­ment der­rière ses lunettes fumées et son man­teau de cuir et cette douceur est une vio­lence.

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Écrit par Michel Voïta
Michel Voï­ta est acteur. Il joue au théâtre comme au ciné­ma ou à la télévi­sion. Il a joué...Plus d'info
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Par Eloise Tabouret
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