Pleurez mes yeux, pleurez
Ce soir-là, le théâtre bruissait d’une bonne centaine d’adolescents venus voir le spectacle. Une ambiance de cour d’école à l’heure de la récréation. L’acteur que je suis aime ces soirées particulières où le public ne sera pas forcément poli et donc sage et immobile. Par contre, comme spectateur, j’avais une certaine appréhension à l’idée de me retrouver au milieu d’un public aussi exubérant.
Une ombre arpentait le grand plateau pas encore éclairé, pas encore en jeu. Une femme. Calme. Avec un imper informe. Elle venait prendre la mesure de la salle. Attentive, précise dans ses gestes, elle semblait déjà étrangère au brouhaha de la salle encore allumée.
À mon insu, par sa concentration déterminée et paisible elle s’était emparée de mon appréhension. Je m’en étais déjà remis à elle.
J’ai regardé autour de moi, le bruit ambiant n’avait pas changé, mais tous avaient déjà l’attention dirigée vers ce plateau éteint, sur lequel une femme faisait quelques pas en attendant que le spectacle commence.
Détonations de tambours, lumières, la salle est prise en un instant et dans un silence compact qui ne sera plus jamais perturbé PLEUREZ MES YEUX, PLEUREZ commence à dérouler ses tableaux.
On ne peut pas décrire une représentation de théâtre, c’est impossible. On ne peut pas rendre l’arborescence d’émotions, d’évocations et de prolongements intimes qu’un spectacle nous offre lorsqu’il nous passionne. C’est un grand acte qui ne se résume pas à quelques faits.
Alors, pour en témoigner cependant par quelques évocations, quelques fragments, quelques subjectivités, empruntons à Perec. « Je me souviens » disait-il… Oui, moi aussi, je me souviens …
Je me souviens que cette femme à l’imperméable est devenu personnage, qu’elle se nomme Cornélie et que, gardant cette distance vestimentaire d’avec les autres, elle se désignera toujours notre représentante sur le plateau, vestige d’un choeur antique dont elle aurait gardé la sagesse et la raison, encadrant les folies des jeunes et des jeunettes, prenant le temps patient de l’écoute, sachant aussi les sermonner lorsqu’il le faudra.
Je me souviens de son assurance, de son attaque coulée des phrases, du timbre de sa voix, de son menton, qu’elle relevait contre le menton déjà relevé de Chimène, de sa tristesse aussi devant l’obstination butée de ses protégés, de cette tristesse lasse et vaste qui nous saisit lorsque le monde retombe obstinément dans ses vieilles ornières.
Je me souviens d’images fixes et de fragments de films qui apparaissaient et se superposaient sur l’immense plancher vertical ; je me souviens que parfois la caméra suivait l’acteur alors qu’il avait quitté le plateau et du claquement sec que faisaient les trois lucarnes lorsqu’elles s’ouvraient ou se refermaient trois fois sur un même visage impassible.
Je me souviens que le texte était limpide malgré l’obstacle des alexandrins, qu’il nous renvoyait au sens plus qu’à l’étrangeté de sa forme et que ce sens était terrible ; que ces pères se chamaillant à propos de qui allait recevoir quoi et sur les mérites supposés de l’un comparé aux mérites supposés de l’autre évoquaient tragiquement le bac à sable autant que les antichambres du pouvoir.
Je me souviens que le soufflet de l’arrogant capitaine à la face du mafioso était un crachat.
Je me souviens de cette scansion « Rodrigue as-tu du coeur ? » martelée en crescendo par le père à la manière d’un adjudant dans un film de guerre américain et des réponses hurlées du fils, en larmes, puis de ce soudain baiser du père sur les lèvres du fils, violent comme une gifle pour — scellant le pacte de la vengeance obtenue — verrouiller la soumission de Rodrigue et célébrer le sacrifice de ses aspirations personnelles.
Je me souviens du rire du capitaine lorsque Rodrigue le défie et de l’humiliation qui naît de ce rire.
Je me souviens d’éclairages latéraux, qui cisèlent les acteurs et les actrices, projetant soudain un visage dans l’ombre tandis que son vis-à-vis déborde de lumière, de découpes qui relient le sol et l’écran par des biais, des diagonales, des obliques qui transfigurent un instant l’épure rigoureuse du dispositif et basculent l’horizon.
Je me souviens que l’épée plantée dans le plateau avait une poignée rouge.
Je me souviens des pressentiments de Chimène, inquiète et frémissante comme un chevreuil contraint d’évoluer à découvert puis, le meurtre ayant eu lieu, de ses hurlements de rage et de chagrin mêlés, couverte du sang de son père vaincu par son amant, recroquevillée au centre du large plateau et comme soudain, autour d’elle, s’élargissait une flaque de sang sur le sol… Par cet artifice, c’était aussi le sang de l’enfant que Chimène n’était plus qui souillait dorénavant le plateau, au centre de la scène, et dans son chagrin, il y avait maintenant la douleur d’oser devenir soi en accord avec soi, quelles qu’en puissent être les conséquences ; je me souviens de la densité particulière du silence des adolescents dans la salle à ce moment-là.
Je me souviens de la solitude de Rodrigue, s’étant trahi pour servir son père et de sa soumission contrainte aux désirs maintenant contradictoires de son aimée. Car si Rodrigue propose et attend, c’est Chimène qui décide ; c’est à elle, désormais, de faire son avenir et celui de son amant car, comme toujours dans l’histoire des hommes et des femmes, si l’homme propose, c’est bien la femme qui décide, c’est elle qui saura qui est digne de planter un enfant dans ses entrailles, qui sera digne et capable d’écarter l’image référent de son modèle enfantin et qui sera digne enfin de lui succéder comme homme de sa vie.
Je me souviens d’un conseiller qui parle doucement derrière ses lunettes fumées et son manteau de cuir et cette douceur est une violence.

