« ÊTRE ACTEUR est une option de vie, pas une profession, parce que cela t’implique totalement en tant qu’être humain : du point de vue émotionnel, physique, mental et spirituel », dit Miguel Seabra, acteur, metteur-en-scène et co-directeur (avec Natalia Luiza) du Teatro Meridional. Pour eux l’exigence artistique et spirituelle va bien au-delà de l’assurance accordée par la maîtrise d’une technique de scène, même si celle-ci a son importance.
Fondée en 1992 après un séjour en Italie — pour mieux apprendre le jeu de la commedia dell’arte-, la compagnie fait ses débuts avec la création collective KI FATXIAMU NOI KUI (qui a reçu des prix au Portugal et à Casablanca), en prenant une dimension internationale, elle associe des jeunes acteurs du midi — Italie, Espagne et Portugal — et se produit dans différents pays.
Bien vite, la langue portugaise les conduira à avoir un rapport privilégié avec la lusophonie, dans sa culture et sa littérature. Natalia Luiza fera la sélection des oeuvres et la dramaturgie — avec une grande compétence littéraire et théâtrale — à partir des textes narratifs et lyriques, tels ceux de Mia Couto (LA VÉRANDA AU FRANGIPANIER, 1999, et MAR ME QUER, 2001) mais aussi des textes d’auteurs brésiliens (CONTOS EM VIAGEM- BRASIL/ Contes en voyage — Brésil, 2006 et 2009), des écrivains du Cap Vert (CONTOS EM VIAGEM- CABO VERDE/ Contes en voyage — Cap Vert, 2007), ou sur des écrits de Pepetela ou de José Eduardo Agualusa, les deux d’Angola (respectivement, A MONTANHA DA ÁGUA LILÁS/ La montagne de l’eau lilas, 2005, et GERAÇÃO W./ Gération W., 2004).1
La première phase de l’histoire du Teatro Meridional s’achève en 1995 (au moment où Miguel Seabra subit un AVC qui l’oblige à un retrait provisoire) et comporte principalement des créations collectives (comme CLOUN DEI), mais le premier succès fut obtenu par un spectacle qui montrait la perfection d’un style mûri à partir de tous les apprentissages de la commedia : ÑAQUE O DE PIOJOS Y ACTORES (Ñaque, ou sur des puces et des acteurs) (1994 ), de José Sanchis Sinisterra. Ici, comme, d’ailleurs, dans leurs autres aventures théâtrales, la maîtrise des exigences de la commedia dell’arte était évidente : la segmentation du mouvement, la perception du tout dans ses parties, le goût de la narration, l’improvisation, les gags, la communication avec le public, la convergence du rire et de la compassion, et enfin, la capacité de travailler sans filet.
La seconde phase s’arrête en 2000, lorsque les acteurs espagnols — Alvaro Lavin et Julio Salvatierra — quittèrent la compagnie pour former un autre Teatro Meridional dans leur pays. L’exercice le plus curieux de cette phase fut la réécriture, sur un mode ironique, de l’action tragique de deux pièces de Shakespeare — conçus par l’acteur Julio Salvatierra — ROMEO, VERSION MONTESQUE2 DE LA TRAGÉDIE DE VERONE( 1996) et MACBETH, UNE TRAGÉDIE IBÉRIQUE (1998). Deux ans plus tard, ils représenteront une autre pièce de Sinisterra, MOLLY BLOOM (1996) — dans laquelle Natalia Luiza donna corps, voix et présence à l’héroïne Joycienne.
Ces onze dernières années ont permis à la compagnie d’expérimenter des travaux de dimension anthropologique sur l’atmosphère humaine et la culture de deux régions du Portugal. À partir de résidences artistiques — qui leur ont permis un véritable approfondissement de l’esprit des lieux et des traditions culturelles, y compris dans les souffrances et les joies de la vie quotidiennes — ils ont créé d’émouvantes partitions chorégraphiques sans mots mais d’une étonnante expressivité : PARA ALÉM DO TEJO (2004), sur la région de l’Alentejo, au sud du Portugal, qui a reçu le Prix de l’Association Portugaise des Critiques de Théâtre (APCT) — et POR DETRAS DOS MONTES(2006), sur la région de Tras-os-Montes, au nord. D’autres « rencontres » artistiques exceptionnelles leur ont permis de faire évoluer leurs options esthétiques : sur le plan musical, par les créations de Fernando Mota, et sur le plan scénique, grâce à la scénographie délicate et inventive de Marta Carreiras. Dans le domaine dramaturgique, il y eut la rencontre déterminante et humaine avec l’ oeuvre de Samuel Beckett, dont ils ont mis en scène, en 2004, FIN DE PARTIE et, en 2006, EN ATTENDANT GODOT. En fait, Miguel Seabra se reconnaît dans l’ascétisme beckettien, le besoin de faillir — « faillir toujours mieux » — et surtout dans le nécessaire apprentissage de l’humilité, en révélant sur scène la fragilité de l’être humain.
L’esthétique de la compagnie est basée sur le dépouillement scénique, une vocation itinérante, la recherche d’une communication directe (qui, d’ailleurs, dépasse la dimension étroitement cognitive) avec le public, et enfin, l’importance accordée à la musique qui confère à cette communication une vibration intense. La simplicité visée par la compagnie est faite d’un curieux mélange de complexité (dans son horizon lyrique), de rigueur (mais pas de rigidité), de subtilité, et surtout d’un désir d’expérimentation continuelle. Son souci paraît une utopie qu’ils recherchent en permanence : trouver dans le collectif l’individualité de chacun.
En 1974, Miguel Seabra a travaillé pour la première fois avec d’autres artistes, tels que José Mario Branco pour la musique3, Francisco Luís Parreira pour la dramaturgie (pour la compagnie il était surtout le traducteur de Beckett), et avec un certain nombre d’acteurs qu’il rencontrait pour la première fois.
Ce travail sur la mémoire historique est aussi un défi et cela a accru son sens d’apprentissage et du partage artistique qu’il poursuit toujours.
Comme il a un jour avoué : « J’ai l’image d’un grand bateau dans lequel la vie se déploie, et le théâtre est un petit bateau, attaché par un fil, d’une énorme fragilité, d’une dimension presque insignifiante, mais il est un sauveteur. Il est un des derniers lieux où l’on peur trouver l’être humain dans sa dimension la plus nue, la plus solitaire et, en même temps, la plus communautaire. » (in Sinais de cena, n° 10, Associação Portuguesa de Críticos de Teatro / Centro de Estudos de Teatro, Décembre 2008, p. 58).
- Pour une information plus complète sur les travaux de la troupe, on peut accéder à la page de la CETbase (base de donnés du Centre des Études de Théâtre de l’Université de Lisbonne) http://www.fl.ul.pt/CETbase/reports/client/ Report.htm10bjType=Instituicao&Objld=249 ou au website de la compagnie : http://www.teatromeridional.net/ ↩︎
- Le mot « montesque » a été inventé pour souligner le fait que c’était l’histoire de Romeo et Juliette, mais à partir du point de vue de la famille Montechio / Montague (à laquelle appartient Romeo). ↩︎
- José Mário Branco, comme José Afonso, a marqué la chanson révolutionnaire et de protestation au Portugal avant et après la Révolution des OEillets en 1974. ↩︎



