ET ENFIN Stein vint … Le Prix Europe pour le théâtre lui est enfin accordé. Décision deux fois symbolique car il l’honore, même tardivement, pour son oeuvre, mais aussi pour clore ainsi la grande ère de la mise en scène … Stein incarne, aujourd’hui encore, sa gloire de jadis, il en est même la figure exemplaire, survivance d’un temps ancien … Lui, l’ancêtre contemporain ! Gardien de la grande forme, animé par l’ « esprit d’architecture », inventeur des structures, Stein a tout d’un bâtisseur ! Bâtisseur des temps anciens dont nous nous rappelons les victoires d’autrefois tout en suivant, avec intérêt, ses aventures actuelles. Stein ne se rend pas ! Bâtisseur guerrier !
Stein est le Luther de la scène moderne. Homme du livre, fidèle aux Écritures, animé par la confiance dans la lettre du texte, de ses pouvoirs dont il s’attache à saisir les énergies … Sa Bible fut FAUST dont les lectures comme, plus tard, le spectacle, confirmaient l’attachement à l’oeuvre matrice de l’Allemagne. Il l’a approché longtemps et y est revenu constamment, avec une obstination luthérienne. Animé, lui aussi, comme le leader de la Réforme, d’une même conviction qu’à partir du Livre tout doit se construire, qu’il ne faut pas le trahir, car c’est lui qui sera à jamais le socle de la scène européenne. Si j’étais Cranach je ferais le portrait de Stein un livre à la main.
Stein n’a pas douté et il s’est rattaché sans cesse à la terre ferme des textes. « La terre ferme » — expression italienne qui renvoie à une sécurité et à une méfiance des incertitudes insulaires. Il n’a pas aimé le fragment ou l’écriture brisée, il s’est confronté aux textes d’envergure, anciens ou modernes, qui permettent de dresser des cathédrales, d’engager des aventures communautaires sous l’autorité d’un leader, de se dérober au slogan subversif de son temps : « Small is beautiful ». Stein — on doit le dire — est le précurseur incontestable de cet attrait actuel pour « le grand format ». Et ce n’est pas un de ses moindres mérites. Dans ce qui a pu sembler être le penchant entêté d’un « antimoderne », on reconnaît aujourd’hui les intuitions d’une nouvelle modernité. Il a dressé son théâtre au nom d’une vision qui a valorisé l’ampleur du projet et l’étendue de l’engagement. Seul, le plus souvent … Seul comme Luther, aimé et attaqué comme lui, à même de mobiliser autour de lui des êtres dévoués ou de susciter de profondes inimitiés. Ensemble ils ont trouvé appui sur « la terre ferme des textes ».
Un jour, à Bologne, Stein m’a entraîné vers les locaux de l’Université et il me guida vers ce qui restera à tout jamais associé à lui : la découverte du premier théâtre d’anatomie. Appellation qui désigne ces salles où les étudiants disposés sur des gradins assistaient en spectateurs à des leçons de dissection dispensées par des professeurs qui, pareils à des protagonistes du plateau, agissaient autour de la table centrale. « Pour savoir ce qu’est la vie, on doit savoir d’abord de quoi elle est faite » dis-je banalement. « Oui, répondit Stein, je pense que cela est vrai pour les textes. Si on les monte, on doit d’abord les disséquer jusqu’au bout. J’ai une forte tendance au déchiffrement … » dit-il, en se rappelant que sa première vocation fut la lecture des « inscriptions ». « Comment peut-on aller au fond d’un texte si l’on ne connaît pas son corps d’origine ? » se demande-t-il. Le metteur en scène est d’abord un professeur d’anatomie.
Tout se joue chez Stein sur la relation entre le protagoniste et le choeur. Entre le prince de Hombourg, Peer Gynt, Hamlet, Zucco, Wallenstein ou Faust qu’il approche avec une passion presque autobiographique et les assemblées des personnages grecs, russes, allemands érigés en caisses de résonances du héros, en écho démultiplié de ses actes. Car Stein lui-même n’a jamais approché le théâtre autrement que sur la base de cette relation propre aux constructeurs de cathédrales, entre le porteur du projet et l’équipe qui l’entoure. Si le héros l’attire, le choeur, comme son envers, le passionne tout autant. Et le choeur de L’ORESTIE assimilé à une assemblée de villageois grecs vieillissants n’est-il pas, aujourd’hui encore, le souvenir inoubliable repris tant de fois par des metteurs en scène épigones. « Unetelle solution, on ne la trouve qu’une fois dans la vie », m’avoua un jour Stein. Lui, le héros, se flattait d’avoir pu trouver la réponse à la grande question du choeur.
Stein ressemble à Max Reinhardt — comparaison flatteuse — car comme le maître viennois, il sut repenser l’institution théâtrale et il inventa la Schaubühne, son autre oeuvre ! Il instaura des rapports de production, des règles de collaboration, sans démagogie ni fausse modestie. Puis, à l’étranger, il fabriqua des structures de travail toujours originales, de format différent, inspirées par les exigences du projet, adaptées à son esprit. Stein a une pensée concrète, enracinée dans le réel de l’aventure théâtrale et il se montre toujours à même d’apporter les réponses adéquates en partant des données les plus immédiates : « la dimension des toilettes et l’extension des cuisines ». Et comment ne pas relier le succès récent des POSSÉDÉàS l’invention d’un dispositif de représentation placé au coeur même de sa demeure italienne ?
Le théâtre ne doit rien enseigner. Le théâtre est une autre forme de vie. Ça suffit.



