Le fantôme de l’Opéra

Le fantôme de l’Opéra

Le 25 Nov 1983

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L'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives ThéâtralesL'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives Théâtrales
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Ge texte, écrit en 1976, a été revu et cor­rigé par Bernard Dort pour ‚ce numéro d’Al­ter­na­tives théâ­trales Il a été pub­lié une pre­mière fois dans le numéro 3(hiver 77 – 78) : les Cahiers de Recherche de S.T.D., Uni­ver­sité Paris 7. 

Aus­si loin que je remonte dans ma mémoire, je me décou­vre du goût  pour l’opéra. Je ne sais trop à quoi le rat­tach­er. On par­lait peu de théâtre  à la mai­son — encore moins d’opéra. Certes, mon père avait étudié la musique et 11 jouait encore, par­fois, du vio­lon, mais seule­ment à l’é­cole, pour enseign­er le chant aux élèves de sa classe, et ma mère qui n’é­tait pas du tout musi­ci­enne s’é­tait mise en tête de me faire appren­dre le piano :  j’avais com­mencé sur les sept ou huit ans, je pre­nais régulière­ment  des leçons, mais le piano m’en­nuyait : je renâ­clais sur les exer­ci­ces oblig­és. Je crois bien qu’à dix ans, lorsque, la guerre et l’é­clate­ment de ma famille aidant, prirent fin les leçons de piano, je n’avais pas fait le moin­dre pro­grès.   

Maria Callas dans Norma à l’Opéra de Paris à l’Opéra de Paris Photo Giancarlo Botti
Maria Callas dans Nor­ma à l’Opéra de Paris à l’Opéra de Paris Pho­to Gian­car­lo Bot­ti

Pour­tant, dès cette époque, j’aimais le chant. Pas celui des chanteurs d’opéra : je n’en avais guère enten­du. Mais les chan­sons des vedettes  de var­iétés d’alors. Celles de Tino Rossi dont ‑j’en rougis aujour­d’hui- la voix invertébrée, siru­peuse, asex­uée me plai­sait tout par­ti­c­ulière­ment.  Le dernier Noël où je croy­ais encore au Père Noël (chez nous, en Lor­raine, c’é­tait plutôt le Petit Jésus), je trou­vai dans la chem­inée ( exacte­ment, devant le fourneau de la cuisinière) un phono­graphe ; des dis­ques de  Tino Rossi y étaient joints. Je les fis jouer sou­vent : j’y pre­nais un plaisir presque douloureux. Sou­vent, depuis, à enten­dre une voix, j’ai ressen­ti  un trou­ble com­pa­ra­ble. C’est peut-être que, dans le chant, la parole est,  en quelque sorte, élargie et détournée. Elle n’est plus canal­isée, soigneuse­ment dirigée de l’autre vers vous ; elle débor­de les voies habituelles de la com­mu­ni­ca­tion ; elle s’é­panche dans l’e­space. Elle devient  comme un élé­ment qui vous investit de toutes parts, un milieu mi-sonore, mi-liq­uide, dans le flot duquel on se met à exis­ter autrement.  

C’est la sen­sa­tion que j’ai retrou­vée, plus tard, pen­dant une pous­siéreuse représen­ta­tion du Trou­vère don­née par une soi-dis­ant com­pag­nie de  la Scala de Milan, au Théâtre des Champs-Elysées. Spec­ta­cle et chanteurs frôlaient le ridicule. Le ténor était pataud et pous­sif, la sopra­no hoque­tait  le Mis­erere et, lorsqu’elle les approchait un peu trop, fai­sait osciller  les murailles du don­jon où était enfer­mé Man­ri­co. Mais Ebe Stig­nani chan­tait Azu­ce­na. Je ne savais rien d’elle. J’ig­no­rais qu’elle avait été,  qu’elle était encore une des grandes mez­zo de la scène ital­i­enne.   

Victoria de Los Angeles dans le rôle d'Elisabeth, Tannhaüser, Festival de Bayreuth, 1961
Vic­to­ria de Los Ange­les dans le rôle d’Elis­a­beth, Tannhaüs­er, Fes­ti­val de Bayreuth, 1961
Maria Callas
Maria Callas
Maria Callas dans Medea
Maria Callas dans Medea

Quand, au début du sec­ond acte, elle apparut, énorme, dépe­nail­lée  et échevelée, en bohémi­enne fatale ( objet et out­il de la fatal­ité, de cette  « force du des­tin » qui han­ta Ver­di), peu s’en fal­lut que je n’é­clatasse de rire. Mais sa voix effaça tout le reste. Il n’y avait plus en scène de can­ta­trice,  ni même de bohémi­enne de con­ven­tion : il n’y avait plus que cette voix  qui n’en finis­sait plus de s’é­pan­dre, de se sus­pendre dans un cri  et de se repren­dre. Le corps d’Ebe Stig­nani n’é­tait plus obèse, ni recou­vert de chif­fons bigar­rés : par une sin­gulière alchimie, il deve­nait voix.  Couchée sur un gra­bat de théâtre, agitée de soubre­sauts de pas­sion  pour Man­ri­co, son fils (pré­sumé), cette Azu­ce­na ne chan­tait pas seule­ment de la bouche ou de la poitrine : c’é­tait bien tout son corps, toute sa chair  qui chan­tait et qui, ain­si, se répan­dant dans l’e­space, remon­tait  le cours du temps, se con­sumait dans le brasi­er où elle avait jeté l’en­fant  (celui qu’elle avait dérobé ou le sien?). Elle renouait, au-delà de l’im­age grotesque d’une bohémi­enne ven­true, avec quelque chose d’élé­men­taire, d’im­périeux et de frag­ile à la fois. Sous le car­ton-pâte du spec­ta­cle  et l’im­broglio de l’in­trigue ver­di­enne, un autre monde affleu­rait : celui  d’une reven­di­ca­tion prim­i­tive, d’une affir­ma­tion presque sauvage, rebelle  à tout ordre social, d’une pas­sion qui ne saurait con­naître ni l’a­paise­ment,  ni la sat­is­fac­tion et que seule la hache du bour­reau pour­ra tranch­er.  La voix de Stig­nani annu­lait tout — jusqu’au spec­ta­cle, n’af­fir­mant plus  que la pas­sion de cette mère dou­ble­ment trompée.   

Pour dif­férente qu’elle soit de celle de Stig­nani, la voix de Kirsten Flagstad en Isol­de, une des dernières fois qu’elle chan­ta le rôle à l’Opéra de Paris, plus unie, lumineuse, presque solaire (« blanche » là où Stig­nani parais­sait « noire ») et portée par le flux musi­cal wag­nérien, me fasci­na égale­ment. Tout au long du duo d’amour du deux­ième acte de Tris­tan, les deux amants étaient assis côte à côte sur un banc, face au pub­lic. C’est à peine s’ils se regar­daient, les yeux rivés sur le chef d’orchestre, et ils étaient, l’un et l’autre (Tris­tan, c’é­tait Max Lorenz en fin de car­rière) assez hideux à voir, plus sem­blables à des mon­u­ments ruinés par le temps qu’à de jeunes héros enflam­més de pas­sion. Pour­tant ce que l’im­age ne dis­ait pas, la voix de Flagstad elle, le procla­mait, avec une égal­ité, une tran­quil­lité et une impudeur superbes. Elle était le chant même du désir — un désir qui trans­gres­sait toutes les lim­ites et même celles des corps. Puis, au troisième acte, à peine brisée et légère­ment obscur­cie, cette voix deve­nait celle du deuil et de la mort — avec la même splen­deur impudique. L’l­sol­de de Flagstad ne mourait pas : c’é­tait sa voix qui s’éteignait elle-même, dans un auto-holo­causte. Ici encore le chant tri­om­phait de tout. Il exal­tait le théâtre, mais il le niait aus­si, au moins en tant qu’im­i­ta­tion de la réal­ité ; il fai­sait sur­gir quelque chose qui avait par­tie liée avec l’ex­cès et l’anéan­tisse­ment.  

Leonie Rysaneck dans le rôle de Senta, Der fliegende Hollander, Festival de Bayreuth, 1959
Leonie Rysa­neck dans le rôle de Sen­ta, Der fliegende Hol­lan­der, Fes­ti­val de Bayreuth, 1959
Martha Mödl dans le rôle de Brünnhilde
Martha Mödl dans le rôle de Brünnhilde
Frederica Van Stade dans
Cendrillon, Bruxelles, Opéra  national,1982
Fred­er­i­ca Van Stade dans
Cen­drillon, Brux­elles, Opéra national,1982

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Écrit par Bernard Dort
Théoricien du théâtre. Dernier ouvrage paru : LA REPRÉSENTATION EN JEU, ed. Actes Sud.Plus d'info
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