Le moyen écran : arrivée ou départ ?

Le moyen écran : arrivée ou départ ?

Le 17 Jan 1981

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Pour appréci­er la chose, il faut voir que depuis trois ans env­i­ron le ter­rain du ciné­ma et celui du spec­ta­cle en général ont été sec­oués par un séisme, provo­qué par le film de grand écran, assisté par un son à la fois envelop­pant et dif­féren­cié. Il s’agit d’un ciné­ma d’effets. D’effets physiques et phys­i­ologiques. Et par là adap­té, sem­ble-t-il, à un être humain se perce­vant de façon cos­mique, comme état et moment d’univers. Ce ciné­ma touche presque à chaque coup des dizaines de mil­lions de spec­ta­teurs à tra­vers le monde. L.es « cul­turels » le dis­ent sophis­tiqué de tech­nique mais pau­vre de con­tenu. La ques­tion est de savoir si les prob­lèmes tra­di­tion­nels de la psy­cholo­gie et de la soci­olo­gie occi­den­tales, que l’on a con­sid­érés comme pro­fonds, sont aus­si per­ti­nents pour l’homme con­tem­po­rain que ceux qui touchent la façon dont l’univers engen­dre la Terre, qui engen­dre les hommes, des hommes, à tra­vers des sin­gu­lar­ités cos­mologiques à la fois remar­quables et tran­si­toires. Cela ne se représente pas mais s’éprouve. Les écrans omn­i­max ne four­nissent pas des images du Saint-Helen après son érup­tion, ils font qu’on le sur­v­ole physique­ment. Toute récupéra­tion psy­chol­o­gisante est en ce cas exclue ; le dis­cours tient en une phrase : la nature se moque éper­du­ment de l’homme, que pour­tant elle pro­duit. Le thème d’Alien est de cette veine-là : qu’est l’autre Pos­si­ble de l’Evolution ? Apoc­a­lypse now développe imper­turbable­ment l’Horreur, celle de la forêt trop­i­cale, de Georges Bataille, non les « hor­reurs de la guerre », m~me gravées par Goya.
Il serait pré­somptueux de dire que les qua­tre films essen­tial­isants que vien­nent de sor­tir Kuro­sawa, Felli­ni, Godart et Kubrik, aient été directe­ment sus­cités par cette entrée en scène du ciné­ma de grand écran et de sons dis­tribués. Mais ils pren­nent un relief par­ti­c­uli­er dans ce con­texte.

L’ombre du guer­ri­er de Kuro­sawa rassem­ble presque sco­laire­ment les traits de l’épopée clas­sique, c’est-à-dire d’un réc­it où un peu­ple recon­naît au com­plet le sys­tème de sa langue, de ses gestes, de ses mis­es en scène, de ses tech­niques, de ses pro­to­coles de déci­sion poli­tique et mil­i­taire, de son par­adis, de son rire. Selon les exi­gences du genre, cette panoplie de valeurs est mon­trée dans le moment où elle bas­cule d’un état respec­té mais antérieur a un état nou­veau mais frag­ile. Ici, le départ est le Japon ancien, où c’est le signe pur, le dou­ble du maître mort et même tout sim­ple­ment son siège immo­bile qui gag­nent les batailles, défen­sives : « Tout ce qu’on te demande durant Je com­bat c’est de rester là assis ». L’arrivée est le Japon d’après 1550, où au con­traire le prince com­bat comme indi­vidu sin­guli­er et pré­tend donc à des con­quêtes, dans l’inspiration per­son­nelle et chré­ti­enne que vient d’apporter saint François-Xavier, et à laque­lle il dit claire­ment : Amen. Tou­jours selon les lois du genre, ce change­ment est explic­ité dans des actions et des dis­cours presque didac­tiques.

Or, quand on sait l’importance de l’épique, sinon de l’épopée, dans l’histoire du ciné­ma de moyen écran, on peut voir dans cette rigueur un hom­mage par­ti­c­uli­er à ce qui fut une pos­si­bil­ité majeure du film depuis Eisen­stein. Mais sous une modal­ité qui sent l’adieu. Car le nou­veau Japon auquel passe l’action est lui-même un passé, et un échec. La forme trans­posée où il s’exprime (la musique d’aujourd’hui, les néons du par­adis, le jus de tomate fla­grant des guer­ri­ers blessés) le situe comme une évo­ca­tion sans pré~ence voulue. Essence de l’épopée pour mieux dire la mort de l’épique du moyen écran, en même temps que la mort deux fois loin­taine d’un cer­tain Japon nos­tal­gique ?

C’est aus­si d’essence qu’il s’agit dans le dernier Felli­ni. La cité des femmes est le film de la Femme, laque­lle est explicite­ment désignée comme le Ciné­ma lui-même. « C’est ça le ciné­ma.» Le ciné­ma et la Femme sont l’un et l’autre, au début comme à la fin, le tun­nel noir où s’engouffre le train cahotant du désir, le tobog­gan kaléi­do­scopique dans lequel glisse le corps du rêve, dénom­brant les images qui sont les réal­i­sa­tions par­ti­c­ulières du fan­tasme. Le fan­tasme n’est pas l’image, ni les images, mais l’espace-temps glob­al et pre­mier d’un indi­vidu, où le sujet est tou­jours impliqué en même temps que l’objet ; à moins qu’il n’y ait pas à cet égard d’objet ni de sujet.

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Aus­si, dans La cité des femmes, l’imagétique fellini­enne, pour déploy­er le fan­tasme, joue à être exhaus­tive, faisant défil­er toutes les fonc­tions sociales (épouse, putain, agent de police, paysanne, petit lapin, actrice, mil­i­tante, etc.), toutes les sin­gu­lar­ités organiques, toutes les éro­tiques du musée-cat­a­combe des orchidées-orgasmes, tous les reproches.
Assuré­ment, l’opération ne peut réus­sir que si la caméra est elle-même fan­tas­mante, non imageante ; si, con­jointe aux épais­seurs de la bande sonore, elle met tout en gira­tion per­pétuelle sans axe mar­qué de référence et dans une lumière-couleur chaude et fon­dante.

Or, comme ceci est le ciné­ma fellinien depuis longtemps, et qu’on peut dans La cité gliss­er un plan d’Eisenstein sans fausse note, la preuve est faite : moyen écran= tun­nel= tobog­gan= troisième dimen­sion aspi­rante= fusion orgas­tique= Femme, etc.
L’entreprise est même si décidée qu’elle sem­ble clore un règne. Plus nos­tal­gique­ment que dans Amar­cord, Felli­ni-Mas­troian­ni dit ici : Je me sou­viens. « C’est ça le ciné­ma » se pré­cise mieux en « ce fut » qu’en « ce sera ».

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