Un spectacle dont on sort sans avoir applaudi. Un spectacle qui se continue par un silence. Un spectacle qui ne peut pas être applaudi, car tout applaudissement serait une effraction, une espèce d’insulte.
La pièce :
un fils et sa mère enfermés dans un poulailler.
La mère réduite à l’état de presque plante, avec des sursauts de mémoire qui se traduisent par des sursauts de regards. Des regards redoutables. La mère : muette.
Le fils, n’arrêtant pas de parler, de raconter sa mère, mais à la première personne du singulier, devenant sa mère jusqu’à s’habiller exactement comme elle. Devenant sa mère jusqu’à son suicide.
Le spectacle étonne et dérange. On entre dans la semi-obscurité, c’est quand la lumière s’allume que les poules se réveillent. On entre dans la semi-obscurité, dans le petit atelier Ste-Anne, on est assis — un seul rang de spectateurs — tout autour d’une sorte de cage, avec treillis, qui se révélera être un poulailler.
Quinze poules y vivent, s’y réveillent avec l’éclairage. Et toute la pièce se passe sur léger bruit de fond, le léger piaillement de ces poules, réveillées par la lumière artificielle, et qui se livrent dès lors et durant toute la pièce à leur activité principale : picorer, chercher à manger, indifférentes au lieu, aux spectateurs.

C’est fou :
se sentir à ce point ignoré, même si celui qui vous ignore est un volatile idiot. Et étrangement, la présence de ces volatiles picorant relativise le spectacle. En même temps, l’authentifie. Il y a à la fois la réalité tangible : la poule ne joue pas, elle vit, elle mange, elle défèque, elle renverse une tasse de café, elle émet des sons incontrôlables, elle fuit devant l’humain qui veut l’attrapper. Et en même temps, étrangement, le spectacle « recule », à la limite, le « spectacle » n’existe plus.
On s’interroge.
Que faisons-nous là, à regarder ces bestioles stupides, et ce malade monologuant, et cette vieille au regard trop clair ?

Spectateur plus que voyeur, non, soudain spectateur-voyeur avoué parce qu’il y a en scène ce volatile inéducable, incontrôlable.
La présence deRpoules met en évidence à la fois la force et les limites du théâtre.
Car, visiblement, la crasse des comédiens est « théâtrale », c’est-à-dire fausse.
Pieds nus maquillés pour avoir l’air sales et crottés, ongles noirs de maquillage, cou noir de même … Mais le comédien est propre, on le voit quand il se dévêt, son slip est propre, le drap est propre. Et la poule défèque, renverse du café, picore dans la poêle, et il apparaît avec une évidence nouvelle que le comédien fait semblant d’être sale, et que la poule « est » sale.
Spectacle dérangeant car la saleté dérange.
On nous a appris à être dérangés par la saleté. Ce type qui se couche par terre qui renverse de l’oeuf cuit, de l’oeuf cru, qui se déverse de la farine sur la tête …
On est dérangé, on est touché quelque part, à un endroit imprécis créé par l’éducation et le conformisme, un endroit imprécis où se situe notre notion du confort.

Et là aussi est la force du théâtre : avoir la possibilité de nous placer à un mètre de la plus pitoyable misère humaine et nous obliger à la regarder pendant plu_s d’une heure.
Et nous obliger à nous interroger sur ce qu’est la « vie », ce que peut être la « vie » de quelques déchets humains, auxquels la » vie » n’a rien eu à offrir.
D’où cette fin de « spectacle » où personne n’applaudit.
On n’applaudit pas le misérable, le racorni.
On n’applaudit pas la mort d’une loque humaine.
Une image qui reste, foudroyante :
le fils soulève le couvre-lit et découvre sa mère,
Ella,
toute petite, vautrée-coincée dans le creux du matelas, petite silhouette fragile et repliée, qu’il soulève sans effort pour l’asseoir sur une chaise.
Image foudroyante :
découvrir, après peut-être dix minutes de spectacle, cette petite vieille grisonnante, ébouriffée, fragile, recroquevillée dans ce matelas minable, dans ce poulailler sordide. Merveilleuse Madeleine Marie.
On sort de là avec au ventre un impitoyable « mal au monde », on a vu du théâtre impitoyable, une forme de théâtre de la cruauté, un théâtre qui oblige à voir de près, au moins une fois, jusqu’où peut aller la misère humaine.
Ella
de Herbert Achternbusch
par le théâtre de l’Atelier
rue Ste Anne
avec
John Dobrynine
Madeleine Marie
Traduction et adaptation :
Claude Yersin
Musique originale :
Jean-Yves Bosseur
Interprétation musicale :
Groupe « Intervalles » de Paris
Décor :
Jean-Marie Fievez
Réalisation du décor :
Philippe Hekkers
Régie générale :
Jean-Marie Vervisch
Mise en scène :
Philippe van Kessel



