Tout applaudissement serait une effraction
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Tout applaudissement serait une effraction

Le 23 Jan 1981
Photos John Vink
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Article publié pour le numéro
AT 6-7-Couverture du Numéro 6-7 d'Alternatives ThéâtralesAT 6-7-Couverture du Numéro 6-7 d'Alternatives Théâtrales
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Un spec­ta­cle dont on sort sans avoir applau­di. Un spec­ta­cle qui se con­tin­ue par un silence. Un spec­ta­cle qui ne peut pas être applau­di, car tout applaud­isse­ment serait une effrac­tion, une espèce d’insulte.

La pièce :
un fils et sa mère enfer­més dans un poulailler.
La mère réduite à l’état de presque plante, avec des sur­sauts de mémoire qui se traduisent par des sur­sauts de regards. Des regards red­outa­bles. La mère : muette.
Le fils, n’arrêtant pas de par­ler, de racon­ter sa mère, mais à la pre­mière per­son­ne du sin­guli­er, devenant sa mère jusqu’à s’habiller exacte­ment comme elle. Devenant sa mère jusqu’à son sui­cide.

Le spec­ta­cle étonne et dérange. On entre dans la semi-obscu­rité, c’est quand la lumière s’allume que les poules se réveil­lent. On entre dans la semi-obscu­rité, dans le petit ate­lier Ste-Anne, on est assis — un seul rang de spec­ta­teurs — tout autour d’une sorte de cage, avec treil­lis, qui se révélera être un poulailler.
Quinze poules y vivent, s’y réveil­lent avec l’éclairage. Et toute la pièce se passe sur léger bruit de fond, le léger piaille­ment de ces poules, réveil­lées par la lumière arti­fi­cielle, et qui se livrent dès lors et durant toute la pièce à leur activ­ité prin­ci­pale : picor­er, chercher à manger, indif­férentes au lieu, aux spec­ta­teurs.

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C’est fou :
se sen­tir à ce point ignoré, même si celui qui vous ignore est un volatile idiot. Et étrange­ment, la présence de ces volatiles pico­rant rel­a­tivise le spec­ta­cle. En même temps, l’authentifie. Il y a à la fois la réal­ité tan­gi­ble : la poule ne joue pas, elle vit, elle mange, elle défèque, elle ren­verse une tasse de café, elle émet des sons incon­trôlables, elle fuit devant l’humain qui veut l’attrapper. Et en même temps, étrange­ment, le spec­ta­cle « recule », à la lim­ite, le « spec­ta­cle » n’existe plus.
On s’interroge.
Que faisons-nous là, à regarder ces besti­oles stu­pides, et ce malade mono­loguant, et cette vieille au regard trop clair ?

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Spec­ta­teur plus que voyeur, non, soudain spec­ta­teur-voyeur avoué parce qu’il y a en scène ce volatile iné­d­u­ca­ble, incon­trôlable.

La présence deR­poules met en évi­dence à la fois la force et les lim­ites du théâtre.
Car, vis­i­ble­ment, la crasse des comé­di­ens est « théâ­trale », c’est-à-dire fausse.
Pieds nus maquil­lés pour avoir l’air sales et crot­tés, ongles noirs de maquil­lage, cou noir de même … Mais le comé­di­en est pro­pre, on le voit quand il se dévêt, son slip est pro­pre, le drap est pro­pre. Et la poule défèque, ren­verse du café, picore dans la poêle, et il appa­raît avec une évi­dence nou­velle que le comé­di­en fait sem­blant d’être sale, et que la poule « est » sale.

Spec­ta­cle dérangeant car la saleté dérange.
On nous a appris à être dérangés par la saleté. Ce type qui se couche par terre qui ren­verse de l’oeuf cuit, de l’oeuf cru, qui se déverse de la farine sur la tête …
On est dérangé, on est touché quelque part, à un endroit impré­cis créé par l’éducation et le con­formisme, un endroit impré­cis où se situe notre notion du con­fort.

Photo Jean-Paul Hubin
Pho­to Jean-Paul Hubin

Et là aus­si est la force du théâtre : avoir la pos­si­bil­ité de nous plac­er à un mètre de la plus pitoy­able mis­ère humaine et nous oblig­er à la regarder pen­dant plu_s d’une heure.

Et nous oblig­er à nous inter­roger sur ce qu’est la « vie », ce que peut être la « vie » de quelques déchets humains, aux­quels la » vie » n’a rien eu à offrir.
D’où cette fin de « spec­ta­cle » où per­son­ne n’applaudit.
On n’applaudit pas le mis­érable, le racorni.
On n’applaudit pas la mort d’une loque humaine.

Une image qui reste, foudroy­ante :
le fils soulève le cou­vre-lit et décou­vre sa mère,
Ella,
toute petite, vautrée-coincée dans le creux du mate­las, petite sil­hou­ette frag­ile et repliée, qu’il soulève sans effort pour l’asseoir sur une chaise.
Image foudroy­ante :
décou­vrir, après peut-être dix min­utes de spec­ta­cle, cette petite vieille grison­nante, ébou­rif­fée, frag­ile, recro­quevil­lée dans ce mate­las minable, dans ce poulailler sor­dide. Mer­veilleuse Madeleine Marie.

On sort de là avec au ven­tre un impi­toy­able « mal au monde », on a vu du théâtre impi­toy­able, une forme de théâtre de la cru­auté, un théâtre qui oblige à voir de près, au moins une fois, jusqu’où peut aller la mis­ère humaine.

Ella
de Her­bert Achtern­busch

par le théâtre de l’Ate­lier
rue Ste Anne

avec
John Dobry­nine
Madeleine Marie

Tra­duc­tion et adap­ta­tion :
Claude Yersin

Musique orig­i­nale :
Jean-Yves Bosseur

Inter­pré­ta­tion musi­cale :
Groupe « Inter­valles » de Paris

Décor :
Jean-Marie Fievez

Réal­i­sa­tion du décor :
Philippe Hekkers

Régie générale :
Jean-Marie Vervisch

Mise en scène :
Philippe van Kessel

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