Parcours du personnage vidéo
Théâtre
Critique

Parcours du personnage vidéo

Miroir, multiplication et effacement de l’acteur

Le 20 Juil 2002
Claude Rodrigue fabriquant le masque de la comedienne Céline Bonnier pour LES AVEUGLES de Maurice Maeterlinck, fantasmagorie technologique de Denis Marleau, 2002. Photo Richard-Max Tremblay.
Claude Rodrigue fabriquant le masque de la comedienne Céline Bonnier pour LES AVEUGLES de Maurice Maeterlinck, fantasmagorie technologique de Denis Marleau, 2002. Photo Richard-Max Tremblay.

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Claude Rodrigue fabriquant le masque de la comedienne Céline Bonnier pour LES AVEUGLES de Maurice Maeterlinck, fantasmagorie technologique de Denis Marleau, 2002. Photo Richard-Max Tremblay.
Claude Rodrigue fabriquant le masque de la comedienne Céline Bonnier pour LES AVEUGLES de Maurice Maeterlinck, fantasmagorie technologique de Denis Marleau, 2002. Photo Richard-Max Tremblay.
Article publié pour le numéro
Modernité de Maeterlick-Couverture du Numéro 73-74 d'Alternatives ThéâtralesModernité de Maeterlick-Couverture du Numéro 73-74 d'Alternatives Théâtrales
73 – 74

Miroir, mul­ti­pli­ca­tion et efface­ment de l’acteur

Je vois des songes sous mes yeux ;
Et mon âme enclose sous verre,
Éclairant sa mobile serre,
Affleure les vit­rages bleus.

Mau­rice Maeter­linck, Âme de serre,
SERRES CHAUDES, 1889.

Fab­ri­ca­tion des aveu­gles : empreintes d’acteur

L’ACTRICE est adossée au mur. Son vis­age est recou­vert de ban­delettes blanch­es. Un masque de plâtre moulé à ses traits, qui a figé une expres­sion tran­quille et aban­don­née. Un masque que les mains de la sculp­teure extirpe main­tenant du vis­age, lequel sur­git de sa coquille blanche, vivant et souri­ant, avec l’apparence à la fois fraîche et frois­sée du réveil. À par­tir de ce masque de plâtre, la sculp­teure mod­èle sur une motte de terre un vis­age légère­ment démesuré, plus grand que nature. Ce vis­age de terre servi­ra à son tour à mouler un autre masque, en plusieurs exem­plaires.

Les six vis­ages iden­tiques de l’actrice nés de cette opéra­tion se retrou­vent plus tard regroupés et per­chés dans l’espace scénique, tels des masques mor­tu­aires romains pour lesquels la tête pou­vait représen­ter tout l’être. Un de ces masques blancs et aveu­gles reçoit la lumière d’une image vidéo. Le tech­ni­cien vidéaste prend un des masques entre ses mains et l’ajuste légère­ment de haut en bas, de droite à gauche, pour recueil­lir la pro­jec­tion vidéo, image du même vis­age. Ce faisant, il place le nez à la place du nez, les lèvres entre leurs com­mis­sures et les yeux dans les yeux. À sa façon, il refait sin­gulière­ment le même geste que celui de la sculp­teure mais à l’envers. Du vrai vis­age de l’actrice, la sculp­teure a pris la forme, une empreinte opaque, silen­cieuse et figée, tan­dis que le tech­ni­cien, sur cette empreinte replace le con­tenu, l’image du vis­age col­oré, sonore et mou­vant. Ces ajuste­ments du masque font fluctuer l’image vidéo qui se déforme dans son pro­pre vis­age, matéri­al­isant étrange­ment les por­traits « effacés » de Bacon qui cherchent à fuir hors de leur fig­ure. La pro­jec­tion trou­ve finale­ment sa forme et son vol­ume recréant le vis­age en vie de l’actrice, six fois mul­ti­pliée, à côté des six masques de l’acteur qui a subi le même proces­sus. À tra­vers ces étapes, le vis­age des deux acteurs s’est donc trou­vé moulé, copié, mul­ti­plié et recom­posé, avec des mod­i­fi­ca­tions presqu’imperceptibles, comme une bouche moins proé minente ou l’effacement de petites rid­ules d’expressions. Un cer­tain lis­sage du mod­elé, non pas esthé­tique mais néces­saire pour retrou­ver et recueil­lir, au bout du proces­sus, l’image du vis­age sans la dédou­bler avec elle même. De ces gestes mil­lé­naires qui moulaient le vis­age des défunts, la tech­nolo­gie a refait sim­ple­ment le chemin inverse, celui de remet­tre un ersatz de vie dans l’enveloppe des vis­ages éteints..

Ces douze per­son­nages virtuels, mémoire et trace de deux acteurs, jouent LES AVEUGLES de Maeter­linck. Per­dus dans une forêt obscure, ceux-ci atten­dent leur guide dis­paru comme ils attendraient Dieu, mais c’est la mort qui sem­ble plutôt advenir… De cet état ambigu situé quelque part entre la vie et la mort, entre l’illusion et une réal­ité tan­gi­ble, ces présences fan­toma­tiques par­lent, quelques restes par­cel­laires de por­traits du Car­avage, de Hals ou de Rem­brandt, cet ensem­ble de pro­jec­tions reste éloigné de l’écran plat, illu­sion­niste et « absorbant » du ciné­ma et aspire davan­tage à se rap­procher de la scène « con­frontante » et du lieu de ren­con­tre qu’est le théâtre. « Nous ne sommes pas seuls ici. (…) On nous écoute » dis­ent deux des aveu­gles, comme s’ils avaient con­science du spec­ta­teur face à eux… Il y a en effet une ren­con­tre qui est pro­posée ici, aus­si sin­gulière soit-elle, avec un texte, un auteur, un met­teur en scène et deux acteurs. Une ren­con­tre entre deux recherch­es théâ­trales, celle de l’auteur Mau­rice Maeter­linck et celle du met­teur en scène Denis Mar­leau. Le pre­mier tendait à se délester de l’acteur ; le deux­ième cherche à représen­ter et à incar­n­er sur scène l’irreprésentable tels le dou­ble, le spec­tre ou le fan­tôme, ce qu’il a élaboré par des expéri­ences avec la vidéo. 

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Écrit par Stéphanie Jasmin
Diplômée de l’École du Lou­vre en his­toire de l’art et de l’Université Con­cor­dia à Mon­tréal en ciné­ma, Stéphanie...Plus d'info
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