Ce texte a été publié en introduction au programme du festival d’Avignon 1980.
FESTIVAL. Le mot a fait fortune. Et l’entreprise s’est largement répandue, en Provence et dans bien d’autres régions de France et d’Europe. Mais que signifie ce terme désormais ? À quelle ambition — touristique, politique, régionale, sociale … — répond-il ? Quel projet artistique et culturel recouvre-t-il ?
Le festival d’Avignon n’est plus depuis longtemps la présentation estivale d’un centre de création théâtrale, à vocation nationale et populaire, installé à Paris. Jean Vilar avait lui-même conduit ce changement. Il ne peut plus être davantage une entreprise artisanale qu’il était à ses débuts et qu’il était resté depuis lors. Il s’est avéré indispensable — et ce fut le souhait de Paul Puaux — de préparer désormais le Festival selon d’autres méthodes de travail afin d’en relancer la dynamique.
C’est la raison pour laquelle la Municipalité d’Avignon — qui, avec le Conseil général de Vaucluse, assure la majeure partie du financement public du Festival — a précisé un nouveau cadre général pour l’élaboration des festivals futurs et a désigné une nouvelle équipe pour une durée de cinq ans.
1980 est donc une année charnière. Le Festival y garde le visage familier que tant de spectateurs ( 100 000 en moyenne chaque année) lui connaissent. À certains égards, le programme de cette année est plus encore qu’un hommage aux réussites passées, une confirmation du travail accompli, de la rigueur, de l’intégrité et de la passion qui l’ont caractérisé. Mais on discernera aussi dans le programme, par de petites touches progressives, les signes d’un rajeunissement des formes qu’implique le passage d’une génération, d’une décennie.
Il faudra plusieurs années pour conduire une transformation profonde du Festival, car l’objectif n’est pas de faire du neuf pour du neuf, de satisfaire à la mode, au prestige ou à la publicité, mais bien de donner à des équipes de créateurs les moyens d’exprimer leur univers, complètement et librement, devant les publics d’Avignon.
Les programmes d’antan, qui sonnaient haut et clair dans l’esprit du théâtre populaire, se sont développés, diversifiés, comme le théâtre lui-même, comme le public lui-même. Tout doit être mis au pluriel désormais, au risque que, dans le tourbillon confus de certains jours, le public ait du mal à retrouver le calme et l’attention que certaines oeuvres exigent.
C’est donc autour de projets artistiques complets que s’organiseront les festivals prochains, que se révèleront leurs couleurs dominantes. Par projet, il faut entendre un ensemble coordonné d’oeuvres ou de manifestations qui se présenteront sous forme de représentations théâtrales ou d’autres formes de spectacle vivant certes, mais aussi d’expositions, de « performances », de lectures publiques, de textes, d’ oeuvres vidéo, de programmation de films, le tout conçu et présenté comme des parcours pour que le public pénètre et circule à travers diverses disciplines (le théâtre, la danse, le théâtre musical, l’audiovisuel, la poésie … ) sous le signe de mêmes familles de pensée esthétiques, de mêmes complicités artistiques, de mêmes réseaux de créateurs qui se seront choisis pour imaginer et réaliser en commun.
Cette proposition de travail n’exclut pas cependant que des spectacles soient présentés isolément par la direction du Festival en dehors de ces parcours, si leur pertinence et leur qualité paraissent l’imposer. Mais cette politique suppose qu’Avignon ne soit pas seulement le lieu d’un événement exceptionnel limité à un mois. Avignon peut être aussi un lieu de travail pour des équipes de création de manière plus permanente. Il y a désormais dans la ville une configuration d’institutions artistiques et culturelles qui le permet.
L’action continue du Conseil Culturel, la proximité de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, le développement de la Maison Jean Vilar, la mise en place de la première vidéothèque de théâtre créée en France, dans le cadre de l’Année du Patrimoine, l’ouverture aux professionnels d’une Maison du Théâtre et du Spectacle pendant la durée du Festival, la création espérée d’une formation universitaire spécialisée dans l’administration de production théâtrale font d’Avignon un exceptionnel point d’ancrage, en Provence, pour un travail réparti diversement sur l’année, d’équipes de création.
À ces conditions, le festival d’Avignon, dont la réputation est considérable à l’étranger, méritera sa renommée parce que son propre renouvellement aura pu être pensé et préparé.
Bernard Faivre d’Arcier, 1980.

