AVIGNON est un chapitre manquant des Mythologies de Barthes. À travers le temps, il est parvenu à répondre point par point à l’acception que Barthes accorde au terme. Nous pourrions, point par point, reconnaître en lui la version « culturelle » de cette mythologie chevaleresque et nationale qu’est le Tour de France. Il a ses protagonistes, le choeur des spectateurs gui, chaque année, reviennent, il est le thermomètre du théâtre français dans ses certitudes autant que dans ses égarements.
Le festival d’Avignon — une « mythologie » du théâtre, non seulement local, national, mais européen, international.
Avignon, on peut le dire, est aussi un lieu de mémoire. Ici l’émotion du présent s’accompagne du souvenir des morts, des disparus, Gérard Philipe, Antoine Vitez … Avignon ne conserve pas, il cristallise le passé du théâtre dans ses rapports à la nation, mais cela ne l’empêche pas de sauvegarder toutes les énergies du vivant. Ici la mémoire se nourrit de l’actualité immédiate, du présent toujours déroutant. Avignon continue à se métamorphoser sans pour autant abandonner les bases jetées par ce « héros culturel » du théâtre français gui restera à jamais Jean Vilar.
Presqu’un quart de siècle, Bernard Faivre d’Arcier et Alain Crombecque, à partir d’identités différentes et fortement complémentaires, ont pensé, transformé, élargi le Festival : il n’est plus le même, et en même temps il répond au modèle initialement conçu. Les origines réconfortent son identité, tandis que les variations lui apportent l’air nécessaire. Avignon respire encore. C’est pourquoi il incite les gens de théâtre, toutes générations confondues, à consentir à l’éternel retour. Le retour des Dionysies gui, chaque année, marque la fin d’une saison et annonce la résurrection de l’autre. Avignon est le point d’orgue de ce carrousel cyclique.
Nombreux sont les livres gui ont dressé le portrait de Vilar ou dégagé les multiples visages du Festival. La splendeur des lieux sur cette « illotopie », la fièvre des agoras d’été, les nuits gui se terminent à l’aube avec le SOULIER DE SATIN ou LE MAHABHARATA la, douceur des débats à l’ombre d’un arbre et la séduction d’une lecture dans le calme d’un cloître, le grand et le petit, l’extrême contemporain et l’extrême ancien gui communiquent et permettent des sauts gui se jouent du temps autant que des dimensions. Avignon c’est un mode de vivre pour expérimenter le bonheur du théâtre un mois durant. Nous aurions pu revenir sur ces expériences où vie et théâtre se confondent à l’orée des vacances d’été, mais, ce n’est pas notre propos ici, à l’heure où, ensemble, Alain Crombecque et Bernard Faivre d’Arcier se retournent sur leurs parcours en évoquant les réussites et les déceptions inhérentes de leurs mandats. « Il y aura toujours quelque chose gui mangue » — adage noble de la mélancolie insatisfaite. Méfions-nous des optimistes de l’accomplissement ! Le festival qu’ils lèguent, à l’heure d’un changement de génération, n’est plus le même et pourtant nulle trahison ne peut leur être reprochée, nulle dérive imputée. Ils ont oeuvré dans l’esprit du courant des origines. Héritiers qui ont enrichi la source !
Ce numéro réunit, de manière subjective — peut-on nous le reprocher ? — les traces des événements, des fidélités et des découverts gui ont marqué le passage de ces deux comparses à la tête du Festival. Des images commentées par les témoins de l’aventure afin que par ces deux traces en dialogue nous puissions offrir l’esquisse d’un musée imaginaire. Le musée de cette mythologie française qu’est le festival d’Avignon.
Bonne chance à Vincent Baudriller et Hortense Archambault !
Georges Banu et Bernard Debroux.


