Le « laboratoire d’humanités » de Jean-François Sivadier

Le « laboratoire d’humanités » de Jean-François Sivadier

Le 2 Avr 2011
Marie Cariès, Nicolas Bouchaud et Stephen Bute! dans NOLI ME TANGERE, écrit et mis en scène par Jean-François Sivadier, Théâtre National de Bretagne, mars 2011. Photo Brigitte Enguerand.
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Marie Cariès, Nicolas Bouchaud et Stephen Bute! dans NOLI ME TANGERE, écrit et mis en scène par Jean-François Sivadier, Théâtre National de Bretagne, mars 2011. Photo Brigitte Enguerand.
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Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
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COMÉDIEN issu de l’école du Théâtre Nation­al de Stras­bourg, puis met­teur en scène, Jean-François Sivadier est mar­qué par l’héritage d’une fig­ure tutélaire, Didi­er-Georges Gabi­ly, auteur et met­teur en scène ren­con­tré dans ses pre­mières années de for­ma­tion, au Cen­tre théâ­tral du Maine. Il a joué sous sa direc­tion au sein du groupe T’Chan’G dans VIOLENCES et ENFONÇURES, avant de par­ticiper à la mise en scène lais­sée inachevée de son dip­tyque DOM JUAN / CHIMÈRE ET AUTRES BESTIOLES en 1996. Comme en témoignent les liens forts affichés par ceux qui ont accom­pa­g­né la route de ce maître pré­maturé­ment dis­paru — par­mi lesquels Yann-Joël Collin ou Serge Tran­vouez -, Gabi­ly con­ce­vait la créa­tion comme une aven­ture col­lec­tive, fondée sur la col­lab­o­ra­tion d’artistes soudés par une même vision du théâtre : la dra­maturgie comme acte vivant, prenant appui sur un texte con­sid­éré comme une matière con­crète, dont le sens se con­stru­it a pos­te­ri­ori sur le plateau. Dans le cadre d’ateliers visant à pro­pos­er un espace de for­ma­tion sans for­matage, Gabi­ly a trans­mis à ses com­pagnons l’exigence d’une pra­tique refu­sant les con­ven­tions préex­is­tantes pour trou­ver la voie d’un théâtre qui donne à penser et à jouir de la poésie de la langue, tout en pro­posant une expéri­ence de vie fondée sur le partage. C’est là l’originalité de cette approche qui, si elle reprend des élé­ments de la tra­di­tion théâ­trale — place impor­tante accordée au jeu de l’acteur et au texte‑, les asso­cie sur un mode inédit, priv­ilé­giant l’établissement d’un lien vivant avec le pub­lic comme sup­port d’écoute du texte, refu­sant l’incarnation et cher­chant à sus­citer une atten­tion éton­née face aux mots.
À la façon de son men­tor, Jean-François Sivadier s’entoure de parte­naires fidèles, qui par­ticipent à la créa­tion de façon active : Nico­las Bouchaud, Véronique Tim­sit et Nadia Von­der­hey­den parta­gent avec lui à la fois les planch­es — il joue sou­vent dans ses pro­pres spec­ta­cles — et la réflex­ion artis­tique.
Le par­cours de met­teur en scène de Jean-François Sivadier com­mence en 1996 lorsque, après la dis­pari­tion bru­tale de Gabi­ly, il achève la créa­tion de son spec­ta­cle en cours, DOM JUAN / CHIMÈRE ET AUTRES BESTIOLES. Son par­cours se pro­longe ensuite dans deux direc­tions : au théâtre et à l’opéra. En 1997, il crée ITALIENNE AVEC ORCHESTRE un spec­ta­cle en forme de répéti­tion d’opéra, qui sera repris et aug­men­té en 2003 avec ITALIENNE, SCÈNE ET ORCHESTRE. Entre-temps, il écrit et met en scène un impromp­tu au Théâtre Nation­al de Bre­tagne, NOLI ME TAN GERE (1998 ), dans le cadre du fes­ti­val « Met­tre en scène » puis il monte LA FOLLE JOURNÉE ou LE MARIAGE DE FIGARO de Beau­mar­chais (2000) et LA VIE DE GALILÉE de Brecht (2002). Vien­dront ensuite LA MORT DE DANTON de Büch­n­er (2005 – 2006), LE ROI LEAR de Shake­speare (2007) et LA DAME DE CHEZ MAXIM de Fey­deau (2009). À l’opéra, il met en scène MADAME BUTTERFLY de Puc­ci­ni (créa­tion en 2004) et WOZZECK de Berg (2007).

« Met­tre l’hu­main en chantier »

À tra­vers ce réper­toire éclec­tique, on peut dis­tinguer des ques­tion­nements récur­rents. LE MARIAGE DE FIGARO (2000), LA VIE DE GALILÉE (2002) et LA MORT DE DANTON ont été conçus a pos­te­ri­ori par Sivadier comme les trois pans d’un trip­tyque por­tant une réflex­ion sur la place de l’individu face aux boule­verse­ments de l’Histoire, qu’ils soient d’ordre social, poli­tique ou épisté­mologique. En mon­tant LE ROI LEAR, le met­teur en scène s’éloigne, dit-il, d’un théâtre de la rai­son, d’un théâtre d’idées, pour s’attacher à un théâtre de l’inconscient, dans lequel « la langue, indis­sol­u­ble dans la psy­cholo­gie, n’est pas l’outil d’un com­bat mais le symp­tôme d’une pul­sion »1. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit encore de met­tre en jeu un indi­vidu aux pris­es avec des mou­ve­ments qui l’emportent mal­gré lui, avec des doutes qui frag­mentent son iden­tité : la grande His­toire a lais­sé la place aux forces pas­sion­nelles, mais le corps est chargé de la même façon de faire face aux assauts qui le dépassent. Avec LA DAME DE CHEZ MAXIM, la mécanique est encore dif­férente : « les per­son­nages de Fey­deau ne se révoltent jamais mais épousent et gèrent tant bien que mal (et plutôt mal), les sit­u­a­tions comme elles vien­nent, les unes après les autres, et ten­tent de remet­tre de la logique au coeur de l’irrationnel »2 . l’individu est au coeur d’un sys­tème qui déraille, et tente de s’adapter, dans son corps et dans sa tête, cha­cun suiv­ant d’ailleurs son pro­pre rythme et provo­quant des explo­sions internes. L’homme, résis­tant au mou­ve­ment de !’His­toire, emporté par ses pas­sions ou lut­tant avec sa pro­pre bêtise, est ain­si la cible priv­ilégiée de l’exploration de Sivadier qui, fidèle en cela aux con­vic­tions de Gabi­ly, place l’acteur au cen­tre du tra­vail de plateau.
Der­rière l’humain, qu’il s’agit tou­jours de met­tre en jeu sur la scène, c’est le théâtre qui se trou­ve thé­ma­tisé dans le tra­vail de Sivadier. Dans LE ROI LEAR, le dis­posi­tif est fait de tréteaux et de toiles ten­dues, tan­dis que dans ITALIENNES, CÈNEE T ORCHESTREle, pub­lic était invité à par­ticiper au tra­vail de répéti­tion de LA TRAVIATA de Ver­di, en con­sti­tu­ant le choeur ou l’orchestre. Le groupe d’acteurs inter­roge en per­ma­nence sa pra­tique en même temps qu’il offre le texte à écouter, dans ce qu’on peut désign­er comme un rap­port cri­tique au plateau. L’aventure col­lec­tive du groupe de comé­di­ens, sou­vent com­pagnons de longue date, se trans­porte ellemême sur la scène, et se met en jeu, con­stru­isant sa pro­pre pra­tique au fil des expéri­ences. Cette forme d’auto-réflexivité amène en out­re des effets de récep­tion, qui ten­dent à con­stru­ire une représen­ta­tion du théâtre lui-même, et à faire de chaque spec­ta­cle une forme plus ou moins implicite de man­i­feste. Le théâtre se mon­tre en train de se faire, en tant que pra­tique vivante, portée par des corps vivants face à d’autres corps vivants. « Le spec­ta­teur respire et ressent ce que respire et ressent l’acteur sur le plateau. C’est physique. » Forme de vie échap­pant aux for­mats du quo­ti­di­en, le théâtre est donc lui aus­si exposé comme modal­ité ludique et lyrique de l’humain, comme fonde­ment d’une vie sociale qui entre par­fois en con­tra­dic­tion avec les besoins pro­fonds de l’être indi­vidu­el, et par con­séquent, plus rad­i­cale­ment, comme forme pos­si­ble d’une human­ité « hors la mon­dan­ité », pour repren­dre une expres­sion de Didi­er-Georges Gabi­ly. Le plateau appa­raît alors comme « un des derniers endroits où il est pos­si­ble de con­stru­ire de la com­mu­nauté »3. Le col­lec­tif sur la scène, jamais caché der­rière les rôles qu’il prend en charge, exhibe une forme de choral­ité sans perte des sin­gu­lar­ités, qui incar­ne une alter­na­tive aux névros­es sou­vent représen­tées à tra­vers les per­son­nages. Sivadier affirme faire du théâtre « pour faire de l’écriture un mou­ve­ment, de l’acteur un écrivain, de chaque pièce un poème choral où cha­cun puisse témoign­er à la fois de sa pièce sin­gulière et de l’ensemble dont il fait par­tie »4.
Car l’aventure théâ­trale pour Sivadier et ses comé­di­ens s’apparente à une philoso­phie de vie. Jouer, c’est aus­si trou­ver une forme de rap­port au monde qui ne se laisse pas enfer­mer dans les dogmes et les con­ven­tions, qui renou­velle sans cesse le ques­tion­nement et la mise en doute. l’esthétique est au ser­vice d’une inter­ro­ga­tion sur le monde, qui peut englober acteurs et spec­ta­teurs dans une même expéri­ence cri­tique, dans une même échap­pée hors des caté­gories et des normes qui régis­sent la vie quo­ti­di­enne. « Les acteurs et les met­teurs en scène ne sont jamais aus­si heureux que quand,ils se sen­tent en état de risque, quand ils se décou­vrent une lib­erté nou­velle en ayant per­du leurs repères »5 Là encore, l’influence de Gabi­ly se fait sen­tir, qui a ori­en­té ses élèves vers une recherche de la forme inédite, du déséquili­bre comme refus des habi­tudes acquis­es : « Le déséquili­bre physique, par exem­ple, était essen­tiel dans le tra­vail de Gabi­ly : il cher­chait tou­jours, pour l’acteur, une façon de danser sur le plateau, de n’être jamais immo­bile et tou­jours au bord de la chute. Et dans la langue, aus­si. » La prise de risque est le néces­saire corol­laire d’une esthé­tique qui se conçoit comme expéri­men­tale. La scène est conçue comme un lab­o­ra­toire où l’on peut ten­ter des expéri­ences, à la façon des sci­en­tifiques, sur cette matière dif­fi­cile à saisir qu’est l’humain — à par­tir du corps de l’acteur lui-même comme des élé­ments de la fic­tion : la mise en doute est une méth­ode, qui doit pro­duire, plutôt que des effets de con­nais­sance, des moments d’expérience. « Remet­tre l’humain en chantier et en faire jouer l’architecture »6, tel est le pro­jet d’un met­teur en scène qui cherche à ren­dre ain­si pos­si­ble un mode de partage avec les spec­ta­teurs qui soit fondé sur le plaisir du jeu et de la redé­cou­verte : « faire de l’acte de jouer, comme de celui d’écrire, une ten­sion vers la joie. Du souf­fle qui va élargir le poème au-delà du cadre, une res­pi­ra­tion com­mune entre ceux qui regar­dent et qui écoutent, et ceux qui agis­sent et qui par­lent. »7

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Écrit par Tiphaine Karsenti
Tiphaine Karsen­ti est maître de con­férences en études théâ­trales à l’université Paris Ouest Nan­terre La Défense. Spé­cial­iste d’histoire...Plus d'info
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