Peter Stein, le Luther de la scène moderne

Peter Stein, le Luther de la scène moderne

Le 1 Avr 2011
Edith Clever, Peter Fitz et Eike Petri dans L’ORESTIE d’Eschyle, mise en scène Peter Stein, Schaubühne, Berlin, 1982 Photo Ruth Walz.
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Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
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ET ENFIN Stein vint … Le Prix Europe pour le théâtre lui est enfin accordé. Déci­sion deux fois sym­bol­ique car il l’honore, même tar­di­ve­ment, pour son oeu­vre, mais aus­si pour clore ain­si la grande ère de la mise en scène … Stein incar­ne, aujourd’hui encore, sa gloire de jadis, il en est même la fig­ure exem­plaire, sur­vivance d’un temps ancien … Lui, l’ancêtre con­tem­po­rain ! Gar­di­en de la grande forme, ani­mé par l’ « esprit d’architecture », inven­teur des struc­tures, Stein a tout d’un bâtis­seur ! Bâtis­seur des temps anciens dont nous nous rap­pelons les vic­toires d’autrefois tout en suiv­ant, avec intérêt, ses aven­tures actuelles. Stein ne se rend pas ! Bâtis­seur guer­ri­er !
Stein est le Luther de la scène mod­erne. Homme du livre, fidèle aux Écri­t­ures, ani­mé par la con­fi­ance dans la let­tre du texte, de ses pou­voirs dont il s’attache à saisir les éner­gies … Sa Bible fut FAUST dont les lec­tures comme, plus tard, le spec­ta­cle, con­fir­maient l’attachement à l’oeuvre matrice de l’Allemagne. Il l’a approché longtemps et y est revenu con­stam­ment, avec une obsti­na­tion luthéri­enne. Ani­mé, lui aus­si, comme le leader de la Réforme, d’une même con­vic­tion qu’à par­tir du Livre tout doit se con­stru­ire, qu’il ne faut pas le trahir, car c’est lui qui sera à jamais le socle de la scène européenne. Si j’étais Cranach je ferais le por­trait de Stein un livre à la main.
Stein n’a pas douté et il s’est rat­taché sans cesse à la terre ferme des textes. « La terre ferme » — expres­sion ital­i­enne qui ren­voie à une sécu­rité et à une méfi­ance des incer­ti­tudes insu­laires. Il n’a pas aimé le frag­ment ou l’écriture brisée, il s’est con­fron­té aux textes d’envergure, anciens ou mod­ernes, qui per­me­t­tent de dress­er des cathé­drales, d’engager des aven­tures com­mu­nau­taires sous l’autorité d’un leader, de se dérober au slo­gan sub­ver­sif de son temps : « Small is beau­ti­ful ». Stein — on doit le dire — est le précurseur incon­testable de cet attrait actuel pour « le grand for­mat ». Et ce n’est pas un de ses moin­dres mérites. Dans ce qui a pu sem­bler être le pen­chant entêté d’un « anti­mod­erne », on recon­naît aujourd’hui les intu­itions d’une nou­velle moder­nité. Il a dressé son théâtre au nom d’une vision qui a val­orisé l’ampleur du pro­jet et l’étendue de l’engagement. Seul, le plus sou­vent … Seul comme Luther, aimé et attaqué comme lui, à même de mobilis­er autour de lui des êtres dévoués ou de sus­citer de pro­fondes inim­i­tiés. Ensem­ble ils ont trou­vé appui sur « la terre ferme des textes ».
Un jour, à Bologne, Stein m’a entraîné vers les locaux de l’Université et il me gui­da vers ce qui restera à tout jamais asso­cié à lui : la décou­verte du pre­mier théâtre d’anatomie. Appel­la­tion qui désigne ces salles où les étu­di­ants dis­posés sur des gradins assis­taient en spec­ta­teurs à des leçons de dis­sec­tion dis­pen­sées par des pro­fesseurs qui, pareils à des pro­tag­o­nistes du plateau, agis­saient autour de la table cen­trale. « Pour savoir ce qu’est la vie, on doit savoir d’abord de quoi elle est faite » dis-je banale­ment. « Oui, répon­dit Stein, je pense que cela est vrai pour les textes. Si on les monte, on doit d’abord les dis­sé­quer jusqu’au bout. J’ai une forte ten­dance au déchiffre­ment … » dit-il, en se rap­pelant que sa pre­mière voca­tion fut la lec­ture des « inscrip­tions ». « Com­ment peut-on aller au fond d’un texte si l’on ne con­naît pas son corps d’origine ? » se demande-t-il. Le met­teur en scène est d’abord un pro­fesseur d’anatomie.
Tout se joue chez Stein sur la rela­tion entre le pro­tag­o­niste et le choeur. Entre le prince de Hom­bourg, Peer Gynt, Ham­let, Zuc­co, Wal­len­stein ou Faust qu’il approche avec une pas­sion presque auto­bi­ographique et les assem­blées des per­son­nages grecs, russ­es, alle­mands érigés en caiss­es de réso­nances du héros, en écho démul­ti­plié de ses actes. Car Stein lui-même n’a jamais approché le théâtre autrement que sur la base de cette rela­tion pro­pre aux con­struc­teurs de cathé­drales, entre le por­teur du pro­jet et l’équipe qui l’entoure. Si le héros l’attire, le choeur, comme son envers, le pas­sionne tout autant. Et le choeur de L’ORESTIE assim­ilé à une assem­blée de vil­la­geois grecs vieil­lis­sants n’est-il pas, aujourd’hui encore, le sou­venir inou­bli­able repris tant de fois par des met­teurs en scène épigones. « Unetelle solu­tion, on ne la trou­ve qu’une fois dans la vie », m’avoua un jour Stein. Lui, le héros, se flat­tait d’avoir pu trou­ver la réponse à la grande ques­tion du choeur.
Stein ressem­ble à Max Rein­hardt — com­para­i­son flat­teuse — car comme le maître vien­nois, il sut repenser l’institution théâ­trale et il inven­ta la Schaubühne, son autre oeu­vre ! Il instau­ra des rap­ports de pro­duc­tion, des règles de col­lab­o­ra­tion, sans dém­a­gogie ni fausse mod­estie. Puis, à l’étranger, il fab­ri­qua des struc­tures de tra­vail tou­jours orig­i­nales, de for­mat dif­férent, inspirées par les exi­gences du pro­jet, adap­tées à son esprit. Stein a une pen­sée con­crète, enrac­inée dans le réel de l’aventure théâ­trale et il se mon­tre tou­jours à même d’apporter les répons­es adéquates en par­tant des don­nées les plus immé­di­ates : « la dimen­sion des toi­lettes et l’extension des cuisines ». Et com­ment ne pas reli­er le suc­cès récent des POS­SÉDÉàS l’invention d’un dis­posi­tif de représen­ta­tion placé au coeur même de sa demeure ital­i­enne ?

Le théâtre ne doit rien enseign­er. Le théâtre est une autre forme de vie. Ça suf­fit.

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