Puissances du populaire
Entretien

Puissances du populaire

Entretien avec Karel Vanhaesebrouck

Le 27 Fév 2023
Petra Steindl et Emmi Väisänen dans Screws, mise en scène d’Alexander Vantournhout, création 2019 aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Photo Bart Grietens.
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Petra Steindl et Emmi Väisänen dans Screws, mise en scène d’Alexander Vantournhout, création 2019 aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Photo Bart Grietens.
Petra Steindl et Emmi Väisänen dans Screws, mise en scène d’Alexander Vantournhout, création 2019 aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Photo Bart Grietens.
Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 148 - Arts vivants. Cirque marionnette espace public - Alternatives Théâtrales
148

Karel Van­hae­se­brouck, l’expression « arts mineurs », util­isée en français pour désign­er les formes que nous étu­dions dans ce numéro, est prob­lé­ma­tique. Vous êtes néer­lan­do­phone, quel mot utilise-t-on en néer­landais ? 

Cette expres­sion d’« arts mineurs » est vrai­ment très prob­lé­ma­tique et il est intéres­sant de l’examiner de près, car elle va droit au cœur des diver­gences entre Flan­dre et monde fran­coph­o­ne autour de ces formes et de leur ancrage dans la société. En néer­landais, il n’y a pas vrai­ment de tra­duc­tion de la notion d’« arts mineurs » ; on va par­ler de « pop­u­laire cul­tu­ur » mais ces mots recou­vrent un ter­ri­toire beau­coup plus large, celui de la cul­ture pop­u­laire. En fait, pour par­ler du cirque, de la mar­i­on­nette et de la créa­tion dans l’espace pub­lic, on dit tou­jours « podi­umkun­sten », les arts de la scène, comme on le fait pour le théâtre, la danse et l’opéra. La cul­ture française a une con­cep­tion cen­tral­isée et donc plus nor­mée, plus hiérar­chique, de la cul­ture, et c’est de là que vient cette dis­tinc­tion entre majeur et mineur. En Flan­dre, on conçoit les dif­férentes formes d’art scénique comme des lan­gages artis­tiques ouverts et en cir­cu­la­tion con­stante plutôt que des dis­ci­plines figées. En Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles, comme en France, il y a un cloi­son­nement très fort dans la manière dont les insti­tu­tions conçoivent les dif­férents lan­gages artis­tiques, avec des caté­gories de sub­sides bien dis­tinctes pour le cirque, le con­te, le théâtre-action, etc. Ce cloi­son­nement ren­force une hiérar­chie interne : entre la mar­i­on­nette et le théâtre, ou entre le théâtre pour adultes et le théâtre jeune pub­lic, on va trac­er des car­rières dif­férentes, avec des valeurs sym­bol­iques dif­férentes.

Tous ces cloi­son­nements insti­tu­tion­nels génèrent des sys­tèmes de valeurs hiérar­chiques et donc de la vio­lence sym­bol­ique.

En Flan­dre, il n’y a pas de caté­gorie de sub­sides à part pour les mar­i­on­nettes ou la créa­tion dans l’espace pub­lic. Au lieu de cela, une com­pag­nie va devoir se situer dans une des cinq fonc­tions suiv­antes : créa­tion, recherche, par­tic­i­pa­tion, pro­gram­ma­tion et réflex­ion. En d’autres ter­mes, on se pro­file en fonc­tion de la manière dont on veut con­tribuer à l’écosystème des arts de la scène en général plutôt qu’à une dis­ci­pline par­ti­c­ulière. Une seule excep­tion : le cirque, qui béné­fi­cie d’un décret à part, héritage de l’époque où Bert Anci­aux était min­istre de la cul­ture. En 2008, Anci­aux a voulu don­ner au cirque (et égale­ment à la musique pop­u­laire) un cadre décré­tal spé­ci­fique pour que ces formes puis­sent se sta­bilis­er et se dévelop­per à la fois dans leur dimen­sion pat­ri­mo­ni­ale et de créa­tion artis­tique. Ceci a per­mis à des artistes pas­sion­nants, comme par exem­ple Cir­cus Ronal­do ou Alexan­der Van­tourn­hout, qui tra­vail­lent au croise­ment du cirque, du théâtre et de la danse, de dévelop­per des pra­tiques sin­gulières, mais sans que ce soit aux dépens de circassien·ne·s qui pra­tiquent des formes plus tra­di­tion­nelles. Il y a là un con­traste très fort avec la France, où une hiérar­chie sym­bol­ique entre dif­férentes formes de cirque existe depuis les années 1980, avec le « nou­veau cirque », qui se rap­proche du théâtre (héritage des inno­va­tions à par­tir des années 1980), le cirque « tra­di­tion­nel », et puis ce qu’on appelle le « cirque con­tem­po­rain ». On assiste donc à une nou­velle insti­tu­tion­nal­i­sa­tion de l’avant-garde du cirque en France, avec une hiérar­chi­sa­tion qui pèse très fort sur le secteur, et qui est liée au pou­voir sym­bol­ique impor­tant d’une école comme le Cen­tre nation­al des arts du cirque à Châlons, qui décide à elle seule de ce qui forme le réper­toire (notam­ment par le biais de repris­es de spec­ta­cles iconiques du nou­veau cirque). Indi­recte­ment, une insti­tu­tion décide ain­si de qui est « nou­veau » ou « con­tem­po­rain » et de qui n’est pas dans le ton. Cette volon­té de caté­goris­er pour pou­voir insti­tu­tion­nalis­er est bien moins présente en Bel­gique, parce que notre pays est décen­tral­isé (et pos­si­ble­ment aus­si parce que notre iden­tité cul­turelle est trop caduque, ce qui nous donne une lib­erté joyeuse). Par exem­ple, Alexan­der Van­tourn­hout jon­gle non seule­ment entre plusieurs formes, mais il est aus­si act­if dans les deux com­mu­nautés, fla­mande et fran­coph­o­ne, et son tra­vail dif­fi­cile­ment class­able est un véri­ta­ble casse-tête pour les pro­gram­ma­teurs, notam­ment de lieux français, où l’on souhaite présen­ter chaque spec­ta­cle par des éti­quettes de clas­si­fi­ca­tion claire. On peut not­er que c’est une des par­tic­u­lar­ités du cirque dans le paysage cul­turel belge qu’il per­met beau­coup de mobil­ité entre les com­mu­nautés. On voit aus­si du côté fran­coph­o­ne une volon­té de décloi­son­ner qui passe par le cirque : par exem­ple, les Halles de Schaer­beek organ­isent depuis une ving­taine d’années le fes­ti­val Hors Pistes, aux con­fins du cirque et de la per­for­mance, qui per­met des ren­con­tres entre des publics et des esthé­tiques var­iées. Mal­heureuse­ment, la même chose n’est pas vraie de la mar­i­on­nette, qui est peu présente dans les pro­gram­ma­tions et reste large­ment can­ton­née à ses pro­pres réseaux, mal­gré les efforts de cer­tains lieux de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles. 

Ces dynamiques sont-elles égale­ment présentes dans les écoles ? 

Oui, com­plète­ment. Par exem­ple, du côté fran­coph­o­ne, la mar­i­on­nette fait l’objet d’une for­ma­tion en mas­ter par­ti­c­ulière au Con­ser­va­toire de Mons. C’est bien évidem­ment une très bonne chose qu’il y ait un pro­gramme spé­ci­fique­ment dédié aux arts de la mar­i­on­nette. Mais en même temps, je trou­ve dom­mage qu’il n’y ait pas de place pour cette forme dans les for­ma­tions régulières, ce qui rend d’autant plus dif­fi­ciles des pra­tiques (et donc des pro­gram­ma­tions) trans­ver­sales qui inclu­ent la mar­i­on­nette. En Flan­dre, on opère avec une logique dif­férente : dans les écoles, tout le monde, des comédien·ne·s aux metteur·euse·s en scène en pas­sant par la régie, est vu comme « the­ater­mak­er », faiseur·euse de théâtre. En d’autres ter­mes, on est tou­jours auteur·ice, et la respon­s­abil­ité de la créa­tion est partagée entre les différent·e·s participant·e·s. Ceci ne veut pas dire qu’on tra­vaille néces­saire­ment en col­lec­tif, mais bien que la lim­ite entre qui est un auteur·ice, créateur·ice ou inter­prète est floue : tout le monde est (co)créateur, quelle que soit sa fil­ière. L’éducation passe beau­coup plus par une péd­a­gogie de brico­lage et beau­coup moins par une péd­a­gogie de la maîtrise (du texte, du réper­toire ou du reg­istre comme c’est le cas en FWB ou en France). En Flan­dre, on con­sid­ère que ce qui rend les artistes intéressant·e·s, c’est leur lan­gage sin­guli­er. Il y a moins cette idée de « voilà le sys­tème, et on va vous aider à l’intégrer ».

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Arts mineurs
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Photo de Caroline Godart
Écrit par Caroline Godart
Car­o­line Godart est dra­maturge, autrice et enseignante. Elle accom­pa­gne des artistes de la scène tout au long de...Plus d'info
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#148
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