L’homme qui avait le soleil dans sa poche

L’homme qui avait le soleil dans sa poche

Le 25 Fév 1980
.. un décor mort où l'Histoire s'arrête Photo Paul Versele
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.. un décor mort où l'Histoire s'arrête Photo Paul Versele
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L'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives ThéâtralesL'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives Théâtrales
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Jean Louvet
Photo Charles Henneghien
Jean Lou­vet
Pho­to Charles Hen­neghien

Il y a quelques mois, le théâtre du Cré­pus­cule a pro­posé à Jean Lou­vet de tra­vailler à un spec­ta­cle qui gravit­erait autour de la Bel­gique, et plus par­ti­c­ulière­ment autour de la fig­ure de Julien Lahaut, député com­mu­niste assas­s­iné lors de la ques­tion royale. Il fal­lut peu de dis­cus­sions pour savoir ce que la pièce ne serait pas : aucun de nous ne voulait d’une pièce-procès du type « qui a vrai­ment tué Lahaut », ni d’une oeu­vre com­mé­mora­tive des­tinée à ranimer la flamme du com­mu­niste incon­nu. Hormis cet accord, plus deux ou trois autres — il y aurait une forte par­tie musi­cale, la pièce tra­vaillerait plus au frag­ment qu’à l’intrigue, .elle ne représen­terait pas une tranche‑d’histoire mais elle inter­rogerait le con­cept d’histoire aujourd’hui‑, les voies à suiv­re se per­daient dans les brouil­lards de tous les autres pos­si­bles.

Que faire ?

Plusieurs dis­cus­sions dégagèrent un espace de réflex­ion, véri­ta­ble tra­vail col­lec­tif où vin­rent se crois­er des sen­si­bil­ités divers­es, des tra­jets poli­tiques con­trastés, des envies et des désirs pro­pres à cha­cun. Dans cet espace-matéri­au, Lou­vet se mit à tailler les pre­miers pans d’une écri­t­ure stricte­ment per­son­nelle. Il n’y a d’écriture que per­son­nelle, à con­di­tion de ne pas refer­mer l’assertion sur les vieux mythes indi­vid­u­al­istes que la bour­geoise a forgés pour mieux exclure l’artiste de la col­lec­tiv­ité .

Quelques pas­sages tirés du livre de Karel Kosik Dialec­tique du con­cret. Kosik est un philosophe tchèque du print­emps de Prague. Ce sont des phras­es qui me parais­sent con­stituer un sup­port impor­tant pour le spec­ta­cle.

Je cite :
« l’Histoire n’est pos­si­ble que si l’homme ne recom­mence pas sans cesse tout par le début, mais se greffe sur !’oeu­vre et les résul­tats obtenus par les ‘généra­tions précé­dentes. Si l’humanité repre­nait tou­jours chaque oeu­vre par le début et si l’action était dénuée de pré­sup­po­si­tions, l’humanité n’avancerait pas d’un pouce et son exis­tence se déroulerait dans le cer­cle d’une répéti­tion péri­odique d’un début et d’une fin abso­lus.»

Je cite encore :
« Si l’homme se con­sid­ère lui-même comme instru­ment ou porte-parole de la Prov­i­dence, de l’esprit absolu, de l’Histoire etc., autrement dit d’une force qui dépasse infin­i­ment les pos­si­bil­ités et la rai­son de l’individu, il som­bre dans la mys­ti­fi­ca­tion. Mais celle-ci n’est pas l’expression rationne/le d’une absur­dité ; elle est l’expression mys­ti­fiée d’une réal­ité rationnelle.»

A pro­pos de l’espace, j’évoque ici l’image d’un décor mort où l’Histoire s’arrête, où il va fal­loir provo­quer une demande d’Histoire. Il me sem­ble que ce spec­ta­cle devrait fonc­tion­ner dans un espace théâ­tral où tout à l’air de s’arrêter, où on aurait l’impression d’être hors His­toire, sauf que ce qui se dit sur le plateau cor­re­spond à ce qui se dit aujourd’hui. Cet espace mort où tout le corps social s’enlise, je le vois, pour tra­vailler, pour écrire, dans la journée, je le sens au moment où la pro­duc­tion s’arrête, au moment où a eu lieu le rite fes­tif de la con­som­ma­tion. A ce moment on a l’impression qu’une for­mi­da­ble chappe de plomb s’abat sur la société. Je le vois fort dans une ville comme La Lou­vière à par­tir de 7 ou 8 heures du soir. En par­tant de cette pre­mière idée, je vois un début de pièce le soir, dans un lieu déser­tique, déser­ti­fié, où se trou­vent des hommes et des femmes, des ves­tiges his­toriques, des détri­tus, des embal­lages, un peu les restes de la valeur d’échange. Où, à la lim­ite, les hommes sont sur le même plan que les détri­tus : c’est des restes d’hommes qui cherchent en eux des ves­tiges de quelque chose. Ils par­lent, ils atten­dent. Le soir tombe. Le ciel au-dessus d’eux, le ciel des spout­nicks, des moteurs, des satel­lites. Je me demande si du point de vue de la musique, il ne faut pas, à un moment don­né, amen­er une cos­mi­cal music qui don­nerait le ton.

Je pense à cette idée que les améri­cains ont eue d’enfermer quelque part, dans un cof­fre, des objets révéla­teurs du siè­cle : micro-film, sty­lo à bille, cos­mé­tiques, etc … et qui resteraient enfouis dans je ne sais com­bi­en de mètres de béton en cas de cat­a­stro­phe nucléaire. Je me demande si l’écriture de la pièce ne devrait pas fonc­tion­ner comme cela.

Léonce :
Mon coeur est froid, Gabrielle.

Gabrielle :
Per­son­ne n’aura plus jamais besoin de per­son­ne. (un temps)

Léonce :
Ecoute. Le vent. Gabrielle,(se rel­e­vant du mate­las):
Le vent est venu.

Léonce :
Le vent va venir. 

Gabrielle :
Peut-être est-ce un homme qui gémit, la tête con­tre la façade ? 

Léonce :
Ou ces deux hommes que je vois tou­jours, assis, à l’entrée de la ville, sur une route pous­siéreuse, au pied d’un arbre mort. L’un veut se pen­dre, l’autre n’y arrive pas.

AT03 41 1
AT03 41
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Pen­dant les vacances, j’ai été fasciné par un cou­ple. J’avais atter­ri à Gilbral­tar, la nuit ; le lende­main, je me suis ren­du compte que j’étais dans un camp­ing vrai­ment ouvri­er. A côté de moi, il y avait un cou­ple. Il n’y avait pas de tente, il n’y avait rien. Un mate­las. Un mate­las adossé à une palis­sade de bam­bou. Une cou­ver­ture. La femme dor­mait presque tout le temps. La pre­mière fois que j’ai repéré l’homme, il était assis sur le mate­las, en chemise, la cein­ture au-dessus du pan­talon. La femme était habil­lée d’une jupe, d’une blouse en satin, elle por­tait des boucles d’oreilles. Quand elle se lev­ait, elle pre­nait dans son sac, un châle. De l’autre côté du mate­las, une poubelle. C’est tout ce qu’ils avaient. Très curieux. L’homme regar­dait par­fois sa femme, il se grat­tait les couilles. Le soir, quand ils allaient dormir, ils tendaient une espèce de grand linge juste au-dessus de leur cou, c’est-à-dire que le corps restait vis­i­ble aux autres, mais le linge séparait le corps de la tête. La tête était dans l’intimité entre le linge et la palis­sade. Dans la journée, ils se prom­e­naient par­fois sur la plage. L’homme amorçait des débuts de fla­men­co et elle, avec son vrai slip et son vrai sou­tien-gorge, pataugeait dans vingt cen­timètres d’eau en imi­tant les mou­ve­ments de la nage.

Pour moi, c’est un peu le cou­ple arrivé au bout de l’aliénation.
Dans le spec­ta­cle, le type, par exem­ple, va chi­er et ça dure plus que la nor­male, et il par­le de ça. Ce sont ses traces. Il prend beau­coup de papi­er, il les emporte par­fois. Ou bien il ouvre sa braguette, il regarde sa bite. Il en par­le, colle dessus des petits papiers. C’est un per­son­nage qui cherche ses traces. Dans le matéri­al­isme du corps, il cherche le sym­bol­ique, c’est le per­son­nage qui a com­pris la mort aujourd’hui. Il est obsédé par le des­tin biologique. C’est un per­son­nage que je vois jouant sa mort à un moment don­né. Il se cherche dans ses odeurs, dans sa merde, dans son sperme.

Com­ment amen­er les « ombres du passé »,

Lanaut,

la mémoire refoulée de l’his­toire.

Com­ment va-t-elle finir cette pièce ?

Je pense à un per­son­nage qui ramasse les restes ou qui en amène : le grand chif­fonier. Il pour­rait, à un moment don­né, amen­er l’Histoire dans la pièce.

Dans

sa

char­rette,

il

trans­porte

des

morceaux

d’une stat­ue

tombée

en

ruine,

celle

de

Lahaut.

Quand je suis fatigué, je me vois écrire sur Lahaut, une pièce à la Tchekov. Dans un univers un peu fre­laté, il y a un his­to­rien un peu pâle qui écrit une biogra­phie de Lahaut, pas loin de la sap­inière, de la ceri­saie wal­lonne ?

Amu­sant.

Ou alors une pièce en douze tableaux, mi vie privée, mi tableaux his­toriques, entre­coupés de guig­nols.

On plaisante.

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Co-écrit par Jean-Marie Piemme
Jean-Marie Piemme écrit pour le théâtre depuis 1986. Ses deux dernières pièces L’INSTANT et UNE PLUME EST UNE...Plus d'info
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