
Photo Charles Henneghien
Il y a quelques mois, le théâtre du Crépuscule a proposé à Jean Louvet de travailler à un spectacle qui graviterait autour de la Belgique, et plus particulièrement autour de la figure de Julien Lahaut, député communiste assassiné lors de la question royale. Il fallut peu de discussions pour savoir ce que la pièce ne serait pas : aucun de nous ne voulait d’une pièce-procès du type « qui a vraiment tué Lahaut », ni d’une oeuvre commémorative destinée à ranimer la flamme du communiste inconnu. Hormis cet accord, plus deux ou trois autres — il y aurait une forte partie musicale, la pièce travaillerait plus au fragment qu’à l’intrigue, .elle ne représenterait pas une tranche‑d’histoire mais elle interrogerait le concept d’histoire aujourd’hui‑, les voies à suivre se perdaient dans les brouillards de tous les autres possibles.
Que faire ?
Plusieurs discussions dégagèrent un espace de réflexion, véritable travail collectif où vinrent se croiser des sensibilités diverses, des trajets politiques contrastés, des envies et des désirs propres à chacun. Dans cet espace-matériau, Louvet se mit à tailler les premiers pans d’une écriture strictement personnelle. Il n’y a d’écriture que personnelle, à condition de ne pas refermer l’assertion sur les vieux mythes individualistes que la bourgeoise a forgés pour mieux exclure l’artiste de la collectivité .
Quelques passages tirés du livre de Karel Kosik Dialectique du concret. Kosik est un philosophe tchèque du printemps de Prague. Ce sont des phrases qui me paraissent constituer un support important pour le spectacle.
Je cite :
« l’Histoire n’est possible que si l’homme ne recommence pas sans cesse tout par le début, mais se greffe sur !’oeuvre et les résultats obtenus par les ‘générations précédentes. Si l’humanité reprenait toujours chaque oeuvre par le début et si l’action était dénuée de présuppositions, l’humanité n’avancerait pas d’un pouce et son existence se déroulerait dans le cercle d’une répétition périodique d’un début et d’une fin absolus.»
Je cite encore :
« Si l’homme se considère lui-même comme instrument ou porte-parole de la Providence, de l’esprit absolu, de l’Histoire etc., autrement dit d’une force qui dépasse infiniment les possibilités et la raison de l’individu, il sombre dans la mystification. Mais celle-ci n’est pas l’expression rationne/le d’une absurdité ; elle est l’expression mystifiée d’une réalité rationnelle.»
A propos de l’espace, j’évoque ici l’image d’un décor mort où l’Histoire s’arrête, où il va falloir provoquer une demande d’Histoire. Il me semble que ce spectacle devrait fonctionner dans un espace théâtral où tout à l’air de s’arrêter, où on aurait l’impression d’être hors Histoire, sauf que ce qui se dit sur le plateau correspond à ce qui se dit aujourd’hui. Cet espace mort où tout le corps social s’enlise, je le vois, pour travailler, pour écrire, dans la journée, je le sens au moment où la production s’arrête, au moment où a eu lieu le rite festif de la consommation. A ce moment on a l’impression qu’une formidable chappe de plomb s’abat sur la société. Je le vois fort dans une ville comme La Louvière à partir de 7 ou 8 heures du soir. En partant de cette première idée, je vois un début de pièce le soir, dans un lieu désertique, désertifié, où se trouvent des hommes et des femmes, des vestiges historiques, des détritus, des emballages, un peu les restes de la valeur d’échange. Où, à la limite, les hommes sont sur le même plan que les détritus : c’est des restes d’hommes qui cherchent en eux des vestiges de quelque chose. Ils parlent, ils attendent. Le soir tombe. Le ciel au-dessus d’eux, le ciel des spoutnicks, des moteurs, des satellites. Je me demande si du point de vue de la musique, il ne faut pas, à un moment donné, amener une cosmical music qui donnerait le ton.
Je pense à cette idée que les américains ont eue d’enfermer quelque part, dans un coffre, des objets révélateurs du siècle : micro-film, stylo à bille, cosmétiques, etc … et qui resteraient enfouis dans je ne sais combien de mètres de béton en cas de catastrophe nucléaire. Je me demande si l’écriture de la pièce ne devrait pas fonctionner comme cela.
Léonce :
Mon coeur est froid, Gabrielle.
Gabrielle :
Personne n’aura plus jamais besoin de personne. (un temps)
Léonce :
Ecoute. Le vent. Gabrielle,(se relevant du matelas):
Le vent est venu.
Léonce :
Le vent va venir.
Gabrielle :
Peut-être est-ce un homme qui gémit, la tête contre la façade ?
Léonce :
Ou ces deux hommes que je vois toujours, assis, à l’entrée de la ville, sur une route poussiéreuse, au pied d’un arbre mort. L’un veut se pendre, l’autre n’y arrive pas.



Pendant les vacances, j’ai été fasciné par un couple. J’avais atterri à Gilbraltar, la nuit ; le lendemain, je me suis rendu compte que j’étais dans un camping vraiment ouvrier. A côté de moi, il y avait un couple. Il n’y avait pas de tente, il n’y avait rien. Un matelas. Un matelas adossé à une palissade de bambou. Une couverture. La femme dormait presque tout le temps. La première fois que j’ai repéré l’homme, il était assis sur le matelas, en chemise, la ceinture au-dessus du pantalon. La femme était habillée d’une jupe, d’une blouse en satin, elle portait des boucles d’oreilles. Quand elle se levait, elle prenait dans son sac, un châle. De l’autre côté du matelas, une poubelle. C’est tout ce qu’ils avaient. Très curieux. L’homme regardait parfois sa femme, il se grattait les couilles. Le soir, quand ils allaient dormir, ils tendaient une espèce de grand linge juste au-dessus de leur cou, c’est-à-dire que le corps restait visible aux autres, mais le linge séparait le corps de la tête. La tête était dans l’intimité entre le linge et la palissade. Dans la journée, ils se promenaient parfois sur la plage. L’homme amorçait des débuts de flamenco et elle, avec son vrai slip et son vrai soutien-gorge, pataugeait dans vingt centimètres d’eau en imitant les mouvements de la nage.
Pour moi, c’est un peu le couple arrivé au bout de l’aliénation.
Dans le spectacle, le type, par exemple, va chier et ça dure plus que la normale, et il parle de ça. Ce sont ses traces. Il prend beaucoup de papier, il les emporte parfois. Ou bien il ouvre sa braguette, il regarde sa bite. Il en parle, colle dessus des petits papiers. C’est un personnage qui cherche ses traces. Dans le matérialisme du corps, il cherche le symbolique, c’est le personnage qui a compris la mort aujourd’hui. Il est obsédé par le destin biologique. C’est un personnage que je vois jouant sa mort à un moment donné. Il se cherche dans ses odeurs, dans sa merde, dans son sperme.
Comment amener les « ombres du passé »,
Lanaut,
la mémoire refoulée de l’histoire.
Comment va-t-elle finir cette pièce ?
Je pense à un personnage qui ramasse les restes ou qui en amène : le grand chiffonier. Il pourrait, à un moment donné, amener l’Histoire dans la pièce.
Dans
sa
charrette,
il
transporte
des
morceaux
d’une statue
tombée
en
ruine,
celle
de
Lahaut.
Quand je suis fatigué, je me vois écrire sur Lahaut, une pièce à la Tchekov. Dans un univers un peu frelaté, il y a un historien un peu pâle qui écrit une biographie de Lahaut, pas loin de la sapinière, de la cerisaie wallonne ?
Amusant.
Ou alors une pièce en douze tableaux, mi vie privée, mi tableaux historiques, entrecoupés de guignols.
On plaisante.



