Notes éparses — et à l’emporte-pièce — sur la crise dramaturgique
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Notes éparses — et à l’emporte-pièce — sur la crise dramaturgique

Le 27 Fév 1980
Article publié pour le numéro
L'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives ThéâtralesL'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives Théâtrales
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Aver­tisse­ment : le mot dra­maturgie est ; bien enten­du, employé dans son accep­tion pre­mière, celle d’art de com­pos­er des ouvrages des­tinés au théâtre. On sait que l’emploi infla­toire du terme dra­maturgie dérivé de l’allemand Dra­maturg a forte­ment influé sur l’usage de l’ancienne désig­na­tion du dra­maturge, que, pour éviter toute équiv­oque, on tend à appel­er « auteur dra­ma­tique », équiv­a­lent de l’allemand Dra­matik­er. Cette con­fu­sion ver­bale est le signe d’un malaise. Il faut bien admet­tre, en effet, que l’auteur dra­ma­tique n’est pas à la fête, dans les pays de langue française du moins, et ce depuis une dizaine d’années, depuis le reflux de ce qu’il est con­venu d’appeler « le théâtre de l’absurde ».

Alors que le monde anglo-sax­on con­tin­ue à pro­duire régulière­ment des oeu­vres qui sont mon­tées assez rapi­de­ment hors de son aire lin­guis­tique, que le théâtre de langue alle­mande prospère au point de représen­ter ce qui s’est écrit de plus neuf et de plus con­sid­érable au cours de la décen­nie écoulée, que con­state-t-on du côté français ?
Le boule­vard per­siste et appa­raî­tra, aux yeux de l’observateur futur, comme le secteur le plus fécond de l’écriture dra­ma­tique en France. Qui a suc­cédé à Ionesco, Beck­ett, Obal­dia ? Dorin, Poiret et Bar­il­let et Grédy. Mais encore ? Il faut chercher, éplucher les cal­en­dri­ers des spec­ta­cles, dépouiller les archives des théâtres.

Excep­tion à la règle ? Elle est unique, ou presque. Loin d’Hagondange de Wen­zel, la seule pièce con­tem­po­raine française que le plus illus­tre des met­teurs en scène, Patrice Chéreau, ait daigné mon­ter. Presque par déri­sion. Le texte était telle­ment indi­gent qu’il soulig­nait la présence du met­teur en scène, devenu auteur com­plet, par la même occa­sion. Pour le reste, quelques phénomènes mar­gin­aux (Audureau, mon­té à la sauvette, Kalisky, l’occasion du mas­sacre inau­gur­al de l’Odéon nou­velle for­mule), qui ne font qu’accentuer le phénomène.

Il faut bien con­stater qu’il n’est de bons auteurs que morts. Ah, Molière ! Il per­met tout et davan­tage. Quiconque y trou­ve chaus­sure à son pied, puisqu’il prend la forme du pied. Les fos­siles font d’excellents com­bustibles. Le monde entier en use. Et en crève.
Mais Molière est éter­nel ! Et Shake­speare notre con­tem­po­rain. Tout est dans tout, et inverse­ment. On n’ôtera de l’idée de per­son­ne qu’il est plus inof­fen­sif de don­ner au tyran en place les traits de Jules César, même actu­al­isés, plutôt que de le citer nom­mé­ment. A Berlin, ces jours-ci, on a réécrit le Mis­an­thrope pour le situer dans un milieu de frus­trés d’aujourd’hui. Pen­dant ce temps-là, on s’extasie à Paris sur un Bri­tan­ni­cus en cos­tumes d’époque con­fec­tion­nés à Tour­co­ing. Voilà exacte­ment où nous en sommes.

La descrip­tion des moeurs du jour est lais­sée, en France, à Brètech­er et à Dabadie. Et cela n’inquiète per­son­ne, apparem­ment.

Rai­son de tout cela ? La peur du vide. Sron n’écrit pas, c’est que la page blanche donne le ver­tige. Si on ne monte pas ce qui s’écrit, c’est que la page inédite donne le tour­nis. Que faire d’un texte que per­son­ne, encore, n’a tâté ? Que faire d’une pièce qui n’a pas de références ? C’est la spi­rale du chô­mage des jeunes. Expéri­ence utile indis­pens­able. Mais où l’acquérir ? Les patrons n’engagent qu’en assur­ant leurs arrières. Et les met­teurs en scène, de nos jours, sont les patrons du théâtre.

Il ne vient à l’idée de per­son­ne que l’aventure n’est digne de ce nom que lorsqu’elle part de rien, c’est-à-dire de ces quelques feuil­lets noir­cis par un soli­taire en délire. Elle oblige cha­cun à se renou­vel­er, à se remet­tre en ques­tion, à pren­dre des risques.

Non, il est plus grat­i­fi­ant de régler ses comptes avec un con­frère en don­nant sa ver­sion d’un clas­sique. Et les experts jugeront, eux qui pèsent les écarts et les nuances sur des bal­ances d’horlogers. Et le pub­lic suiv­ra. De force. Ou il ne suiv­ra pas. Et il sera débile.

Il a fal­lu qu’Hamlet existe pour que Jones le psy­ch­analyse. Il a fal­lu qu’Oedipe existe pour que Freud fonde sa sci­ence. Sur quelles oeu­vres s’appuieront les Freud et Jones du futur ? Sur des films, des vidéos, des per­for­mances.Pas sur du théâtre, déjà décodé avant d’être. En France, du moins.

Les pièces et les films de Fass­binder témoigneront d’un cer­tain état de la société alle­mande, parce qu’il frappe plus fort, donc plus juste, que les soci­o­logues. Que saurons-nous de la France pom­pi­do­lo-gis­car­di­enne ? Ce qu’on en aura lu dans le Canard enchainé. Ah, les régimes qui s’ingénient à ne pas laiss­er de dra­maturges der­rière eux … Comme les min­istres qui quit­tent les cab­i­nets en empor­tant les papiers. Finale­ment, à une poli­tique qui se con­tentait d’y met­tre les formes ne peut que cor­re­spon­dre un théâtre qui fait des manières. Sous pré­texte de pro­gres­sisme ! Certes, les lec­tures-spec­ta­cles exis­tent. Et les tapuscrits aus­si. Ces ersatz de mise en la scène et de pub­li­ca­tion. Prenez tou­jours ceci, mon brave. On vous écrira.
Com­ment écrire dans ces con­di­tions ? Faut être taré. En Alle­magne, les auteurs se sont groupés en un Ver­lag der Authoren, qui les édite et défend leurs droits. Aux Pays-Bas, les villes com­man­dent des pièces à des auteurs pour leurs théâtres munic­i­paux. Il n’est pas inter­dit d’y par­ler de Lock­heed. Il est vrai, aus­si, que la télévi­sion hol­landaise est un con­sor­tium de chaines privées financées par leurs adhérents …
Para­doxe : le pre­mier scé­nario d’un fou de ciné qui n’a jamais écrit une ligne avant de vouloir se trou­ver der­rière une caméra peut servir de base de tra­vail pour un film qui coûtera cent mil­lions. Per­son­ne ne mise cinquante fois moins — avec beau­coup d’argent de l’Etat — sur la dix­ième pièce d’un auteur aguer­ri. Ou alors, faut-il admet­tre que ce n’est plus du côté du théâtre que cela se passe ?

On attend les Trois soeurs de cette fin de siè­cle. C’est d’ailleurs la seule con­di­tion, avec la présence de bons comé­di­ens, pour que les grands théâtres béton­nés et infor­ma­tisés de la social-démoc­ra­tie en haute con­jonc­ture ne ser­vent pas, demain, à la décharge publique des grandes aggloméra­tions. Ou aux rassem­ble­ments avant la dépor­ta­tion.

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#3
mars 2002

L’écriture au théâtre

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