Avertissement : le mot dramaturgie est ; bien entendu, employé dans son acception première, celle d’art de composer des ouvrages destinés au théâtre. On sait que l’emploi inflatoire du terme dramaturgie dérivé de l’allemand Dramaturg a fortement influé sur l’usage de l’ancienne désignation du dramaturge, que, pour éviter toute équivoque, on tend à appeler « auteur dramatique », équivalent de l’allemand Dramatiker. Cette confusion verbale est le signe d’un malaise. Il faut bien admettre, en effet, que l’auteur dramatique n’est pas à la fête, dans les pays de langue française du moins, et ce depuis une dizaine d’années, depuis le reflux de ce qu’il est convenu d’appeler « le théâtre de l’absurde ».
Alors que le monde anglo-saxon continue à produire régulièrement des oeuvres qui sont montées assez rapidement hors de son aire linguistique, que le théâtre de langue allemande prospère au point de représenter ce qui s’est écrit de plus neuf et de plus considérable au cours de la décennie écoulée, que constate-t-on du côté français ?
Le boulevard persiste et apparaîtra, aux yeux de l’observateur futur, comme le secteur le plus fécond de l’écriture dramatique en France. Qui a succédé à Ionesco, Beckett, Obaldia ? Dorin, Poiret et Barillet et Grédy. Mais encore ? Il faut chercher, éplucher les calendriers des spectacles, dépouiller les archives des théâtres.
Exception à la règle ? Elle est unique, ou presque. Loin d’Hagondange de Wenzel, la seule pièce contemporaine française que le plus illustre des metteurs en scène, Patrice Chéreau, ait daigné monter. Presque par dérision. Le texte était tellement indigent qu’il soulignait la présence du metteur en scène, devenu auteur complet, par la même occasion. Pour le reste, quelques phénomènes marginaux (Audureau, monté à la sauvette, Kalisky, l’occasion du massacre inaugural de l’Odéon nouvelle formule), qui ne font qu’accentuer le phénomène.
Il faut bien constater qu’il n’est de bons auteurs que morts. Ah, Molière ! Il permet tout et davantage. Quiconque y trouve chaussure à son pied, puisqu’il prend la forme du pied. Les fossiles font d’excellents combustibles. Le monde entier en use. Et en crève.
Mais Molière est éternel ! Et Shakespeare notre contemporain. Tout est dans tout, et inversement. On n’ôtera de l’idée de personne qu’il est plus inoffensif de donner au tyran en place les traits de Jules César, même actualisés, plutôt que de le citer nommément. A Berlin, ces jours-ci, on a réécrit le Misanthrope pour le situer dans un milieu de frustrés d’aujourd’hui. Pendant ce temps-là, on s’extasie à Paris sur un Britannicus en costumes d’époque confectionnés à Tourcoing. Voilà exactement où nous en sommes.
La description des moeurs du jour est laissée, en France, à Brètecher et à Dabadie. Et cela n’inquiète personne, apparemment.
Raison de tout cela ? La peur du vide. Sron n’écrit pas, c’est que la page blanche donne le vertige. Si on ne monte pas ce qui s’écrit, c’est que la page inédite donne le tournis. Que faire d’un texte que personne, encore, n’a tâté ? Que faire d’une pièce qui n’a pas de références ? C’est la spirale du chômage des jeunes. Expérience utile indispensable. Mais où l’acquérir ? Les patrons n’engagent qu’en assurant leurs arrières. Et les metteurs en scène, de nos jours, sont les patrons du théâtre.
Il ne vient à l’idée de personne que l’aventure n’est digne de ce nom que lorsqu’elle part de rien, c’est-à-dire de ces quelques feuillets noircis par un solitaire en délire. Elle oblige chacun à se renouveler, à se remettre en question, à prendre des risques.
Non, il est plus gratifiant de régler ses comptes avec un confrère en donnant sa version d’un classique. Et les experts jugeront, eux qui pèsent les écarts et les nuances sur des balances d’horlogers. Et le public suivra. De force. Ou il ne suivra pas. Et il sera débile.
Il a fallu qu’Hamlet existe pour que Jones le psychanalyse. Il a fallu qu’Oedipe existe pour que Freud fonde sa science. Sur quelles oeuvres s’appuieront les Freud et Jones du futur ? Sur des films, des vidéos, des performances.Pas sur du théâtre, déjà décodé avant d’être. En France, du moins.
Les pièces et les films de Fassbinder témoigneront d’un certain état de la société allemande, parce qu’il frappe plus fort, donc plus juste, que les sociologues. Que saurons-nous de la France pompidolo-giscardienne ? Ce qu’on en aura lu dans le Canard enchainé. Ah, les régimes qui s’ingénient à ne pas laisser de dramaturges derrière eux … Comme les ministres qui quittent les cabinets en emportant les papiers. Finalement, à une politique qui se contentait d’y mettre les formes ne peut que correspondre un théâtre qui fait des manières. Sous prétexte de progressisme ! Certes, les lectures-spectacles existent. Et les tapuscrits aussi. Ces ersatz de mise en la scène et de publication. Prenez toujours ceci, mon brave. On vous écrira.
Comment écrire dans ces conditions ? Faut être taré. En Allemagne, les auteurs se sont groupés en un Verlag der Authoren, qui les édite et défend leurs droits. Aux Pays-Bas, les villes commandent des pièces à des auteurs pour leurs théâtres municipaux. Il n’est pas interdit d’y parler de Lockheed. Il est vrai, aussi, que la télévision hollandaise est un consortium de chaines privées financées par leurs adhérents …
Paradoxe : le premier scénario d’un fou de ciné qui n’a jamais écrit une ligne avant de vouloir se trouver derrière une caméra peut servir de base de travail pour un film qui coûtera cent millions. Personne ne mise cinquante fois moins — avec beaucoup d’argent de l’Etat — sur la dixième pièce d’un auteur aguerri. Ou alors, faut-il admettre que ce n’est plus du côté du théâtre que cela se passe ?
On attend les Trois soeurs de cette fin de siècle. C’est d’ailleurs la seule condition, avec la présence de bons comédiens, pour que les grands théâtres bétonnés et informatisés de la social-démocratie en haute conjoncture ne servent pas, demain, à la décharge publique des grandes agglomérations. Ou aux rassemblements avant la déportation.

