L’écriture théâtrale au TNS (1974 – 1979)
Non classé

L’écriture théâtrale au TNS (1974 – 1979)

Le 28 Fév 1980
Article publié pour le numéro
L'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives ThéâtralesL'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives Théâtrales
3
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

Il y a au TNS une poli­tique de l’écriture théâ­trale : une poé­tique qui se con­stitue diverse­ment (il n’y a pas un met­teur en scène mai­son, mais au cours des qua­tre années écoulées, cinq, sans compter les pro­duc­tions de l’école) par la dialec­tique des dif­férents spec­ta­cles. Au delà de l’expérience du Théâtre de l’Espérance — com­pag­nie Vin­cent-Jour­d­heuil -, le col­lec­tif artis­tique du TNS (comé­di­ens et dra­maturges) a cher­ché, et trou­vé, « la fusion pos­si­ble entre deux ter­mes que l’idéologie courante sépare à plaisir : la recherche active de la moder­nité et la fréquen­ta­tion d’un large pub­lic ».
Ecrire, jouer pour aujourd’hui : une volon­té obstinée, rigoureuse, de faire oeu­vre de cul­ture, en pro­fondeur, sans con­ces­sion, et en gag­nant un large pub­lic par l’instauration de nou­veaux rap­ports, act­ifs, exigeants, surtout pas sécurisants. Donc, une écri­t­ure théâ­trale mod­erne : c’est la fonc­tion de la dra­maturgie.
A l’allemande : il s’agit de fonder philosophique­ment notre rap­port à nous, gens de théâtre d’aujourd’hui et d’ici avec une oeu­vre venue d’ailleurs — passée, ou étrangère, mais où s’arrête l’étrangeté ? — de façon que le met­teur en scène puisse lui don­ner corps, avec les comé­di­ens.
A la française : le dra­maturge, c’est celui qui écrit le poème dra­ma­tique. Dès son arrivée au TNS Jean-Pierre Vin­cent a inclus dans l’équipe de dra­maturgie (Dominique Muller, Sylvie Muller, André Engel, Bernard Char­treux, Michel Deutsch) des auteurs (Deutsch et Char­treux), à qui ce statut était publique­ment con­féré par leur pas­sage à Théâtre Ouvert, ani­mé par Lucien Attoun, et la pub­li­ca­tion de leurs pièces (chez Stock, dans la col­lec­tion dirigée par le même Lucien Attoun). Reste la diver­sité des pra­tiques : plusieurs voies de recherche et une même ques­tion, celle de l’écriture théâ­trale. Qui est auteur (éty­mologique­ment, respon­s­able)? Qui a les maîtres-mots ?

Oubli­er le théâtre
Ici il faut par­ler de l’expérience par­ti­c­ulière, à l’intérieur même du TNS, menée par André Engel, Bernard Pau­trat, Nic­ki Rieti. En 1976, ils inau­gu­raient, avec Baal, de Brecht, la recherche d’une écri­t­ure théâ­trale totale, hors les murs du théâtre, prenant en compte bien sûr le texte de Brecht, à la let­tre, dans sa poé­tique du voy­age et du plein air — et de l’inquiétante étrangeté ; le jeu, aus­si, lit­térale­ment : jeu des acteurs, et grand jeu des spec­ta­teurs invités au voy­age. Mais surtout le lieu : c’est lui qui per­met un déca­page rad­i­cal du dou­ble jeu, comé­di­ens-spec­ta­teurs.
Le haras munic­i­pal de Stras­bourg, ren­du hyper­théâ­tral par l’écriture dans laque­lle il était pris, ren­voie a con­trario aux habi­tudes qui font oubli­er au spec­ta­teur la matière du bâti­ment-théâtre, son his­toire, ses cir­cu­la­tions, sa suée pro­pre. Au théâtre, c’est la règle du jeu d’oublier le théâtre ; hors théâtre, on est ren­voyé avec acuité à ce que c’est qu’être spec­ta­teur. Ne serait-ce que par la qual­ité d’imaginaire que le lieu réel et déplacé donne à ce qui reste un spec­ta­cle. Baal jouait, dehors, sur la dis­tance, dedans (dans les écuries trans­for­mées en quai d’embarquement — même pavé humide, et quelques élé­ments de passerelles, immé­di­ate­ment con­t­a­m­inés par la matière sen­si­ble du lieu), sur la prox­im­ité dan­gereuse (dans l’imaginaire) entre acteurs et spec­ta­teurs. Les poutres blanch­es du manège, intérieur-extérieur (des fenêtres don­nent sur une cour pla­fon­née) étrange, jouent autrement la pour­ri­t­ure dont par­le le texte de Brecht, sans créer jamais une illu­sion, un décor sym­bol­ique.
Ce qui amène les comé­di­ens à être réelle­ment acteurs — faire des choses vraies avec des choses vraies, et ce qui mobilise lit­térale­ment le corps du spec­ta­teur, les cinq sens en mou­ve­ment, emmené de sa place. L’écriture de Baal, c’était autant cette envie de jouer autour du texte, avec lui, que de jouer totale­ment le texte.

Le texte poé­tique à l’é­tat de résidu
Dans le pro­longe­ment de Baal, Week-end à Yaick réal­isé en 1977 par la même équipe, arrive à un traite­ment opposé du texte dra­ma­tique : de l’envie de mon­tr­er Pougatchev, d’Essenine, on arrive très vite à l’envie de mon­tr­er l’impossibilité de mon­tr­er, ici, aujourd’hui, Pougatchev, d’Essenine. De l’épopée pop­u­laire, on ne peut avoir qu’un résidu, anec­dote nasil­lée dans les micros d’un auto­car de voy­age organ­isé, dra­ma­tique floue mon­trée sur qua­tre téléviseurs simul­tané­ment pour des petits groupes d’acteurs et de spec­ta­teurs, isolés dou­ble­ment - par la frag­men­ta­tion des lieux et par la fic­tion de la langue russe.
La ques­tion n’est plus com­ment racon­ter Pougatchev, ni même com­ment racon­ter Ess­e­nine racon­tant Pougatchev, dans les pre­mières années de la révo­lu­tion sovié­tique encore que leur présence en dessous soit déci­sive, mais quelles con­di­tions de vie-donc quelles con­di­tions poli­tiques — créent un tel bruit dans la com­mu­ni­ca­tion que le texte poé­tique ne soit plus qu’à l’état de résidu. D’où l’écriture d’un tra­jet en auto­car (Vacances 2000 ou lntourist) à tra­vers les ban­lieues réelles de Stras­bourg dev­enues sup­port au tra­vail imag­i­naire effec­tué aux entre­pôts Grain­er en présence du vil­lage de Yaîck, arti­fi­ciel, banal, avec ses moquettes acryliques mar­ron, recom­po­si­tion hyper­réal­iste de notre réel, agent de trou­ble. Opéra­tion inverse de celle pra­tiquée sur le texte de Baal, donc ? C’est-à-dire la même, pro­longée par le Kaf­ka théâtre com­plet (l’Hôtel mod­erne joué dans une annexe de la mairie, pro­vi­soire­ment sans emploi) et Ils allaient obscurs dans la nuit soli­taire (Godot décon­stru­it, dans les restes de Yaick, ni plus ni moins trans­for­més qu’un quarti­er de ban­lieue durant le même temps).

Une écri­t­ure théâ­trale mod­erne …
L’autonomie du tra­vail Engel-Pau­trat-Rieti — expéri­ence unique à laque­lle seul le TNS a pu don­ner sa chance — se développe dans une cohérence du tra­vail du TNS, l’élaboration sys­té­ma­tique d’une écri­t­ure théâ­trale mod­erne. Ger­mi­nal, pro­jet sur un roman, élaboré col­lec­tive­ment et adap­té par Michel Deutsch, posait de façon exem­plaire la ques­tion du texte dra­ma­tique (aaap­ta­tion, cita­tions de pas­sages intacts du roman, creux et silences cohab­i­tant) et de l’écriture théâ­trale, par le jeu (chemins de papi­er des femmes lavant le plateau, instal­la­tion des tables au cabaret de la ducasse) devenu plutôt présence d’acteurs en train d’accomplir une tâche, en marge de la sit­u­a­tion elle même ; par le lieu aus­si : d’une part le plateau mis à nu, traité dans sa matière réelle, d’autre part des élé­ments de décor non fonc­tion­nels, mais fonc­tion­nant dans une ouver­ture imag­i­naire (le sous-marin dans les cin­tres, la grille coif­fant le plateau), non pro­pre­ment sym­bol­ique.
Là, c’est la suite logique du tra­vail de JP Vin­cent avec les pein­tres, au Théâtre de l’Espérance (Aill­haud, Titi­na Masel­li, Nic­ki Rieti, Lucio Fan­ti). On trou­ve la même rigueur dans le décor de Jean-Paul Cham­bas pour le Mis­an­thrope (1977): les trois murs de la boîte scénique intè­grent, côté cour, le sou­venir du grand siè­cle (tableaux en pan­neaux de lam­bris, porte sculp­tée don­nant sur les apparte­ments), au loin­tain, un escalier mon­tant vers nulle part dans une matière mod­erne (vit­re de plas­tique); côté jardin, la présence d’un pili­er gris du théâtre, daté de sa con­struc­tion (récente) et de son util­i­sa­tion (actuelle) signe et sig­nale l’inscription ici et main­tenant de cette représen­ta­tion du Mis­an­thrope, fondée, à l’opposé de Week-end à Yaick, sur la pos­si­bil­ité et la néces­sité de jouer Molière tel quel dans une dra­maturgie du réel du texte dra­ma­tique.
Où l’on revient au texte de théâtre, après n’avoir cessé d’en par­ler, en par­lant, par exem­ple, de lieux de théâtre : tant ce qui va sans dire ‑que le texte de théâtre n’existe que dans l’événement de la représen­ta­tion, avec pour parte­naire aléa­toire le pub­lic, va encore mieux en le dis­ant.
Pas de fuite donc : par larges cer­cles, nous revenons aux mots écrits pour le théâtre-que ce pour sig­ni­fie une final­ité ou un con­stat. La parole est aux dra­maturges mai­son, qui ont inscrit leur pra­tique d’auteurs dra­ma­tiques dans la con­ti­nu­ité de leur tra­vail de réflex­ion sur l’ensemble des pro­duc­tions du TNS et de l’école nationale d’art dra­ma­tique de Stras­bomg .

… pour un espace pub­lic
A la ques­tion sur la fonc­tion du dra­maturge, Michel Deutsch répond en deux temps-avec un cal­i­cot « à bas les auteurs, vivent les poètes !»: sur la chance for­mi­da­ble qu’il y a à être au TNS un écrivain lié à la pro­duc­tion théâ­trale. « D’une cer­taine manière, nous sommes seuls à pou­voir, à notre mod­este échelle, recom­mencer le tra­vail de Stanislavsky avec Tchékov, de Molière avec une troupe : une écri­t­ure effi­cace, une écri­t­ure pour un espace pub­lic, qui ne peut être recon­quis, comme espace de lib­erté, que par le théâtre ». Où la tâche du poète est la même que celle du théâtre-« pourquoi des poètes en ces temps de mis­ère » — « A par­tir du moment où le poète tra­vaille la langue ( au sens lacanien), il est déter­miné par une autre logique, une logique incom­men­su­rable, il appuie sur le lien social dans ce qu’il a de plus névral­gique. Dans un monde où le ciné­ma a imposé le men­songe comme plus réel que la réal­ité, avec l’hégémonie du spec­ta­cle dans tous les arts ‑la « noy­ade » dans le spectacle‑, c’est à long terme la mort de la démoc­ra­tie. Seuls le théâtre et le poète, dans la mesure où ils sont sus­cep­ti­bles de main­tenir quelque chose d’un espace pub­lic sont les gar­di­ens d’une résis­tance démoc­ra­tique. On est entré dans un âge d’acteurs sans art ». Où le poli­tique est en prise directe sur le poé­tique. Dans un deux­ième temps — qui revient plusieurs fois dans la pen­sée spi­rale de Deutsch, on par­le de lyrisme, déja sen­si­ble dans Dimanche et plus encore dans La bonne vie : on ne dira rien de Vichy (qui sera joué en mars 1980), mais du pas­sage par une sorte d’ode (à paraître : Con­vois, chez Stock, dans la col­lec­tion dirigée par Lucien Attoun ; Indes, chez Seghers ; à lire : Le Chanteur, chez Bour­go­is, dans la col­lec­tion Pre­mière Livrai­son) pour mar­quer la déter­mi­na­tion lyrique dans le texte de théâtre.

« Le texte devient lyrique quand tu dis je, que le sujet se forme plutôt qu’il ne par­le. Aujourd’hui, et depuis le roman­tisme, la for­ma­tion du sujet est une déter­mi­na­tion majeure en lit­téra­ture. » Deutsch par­le rapi­de­ment de son expéri­ence de met­teur en scène de l’Antigone de Sopho­cle traduite par Hôlder­lin, traduite de Hôlder­lin par Philippe Lacoue-Labarthe (tra­vail avec l’école en 1977 ; représen­ta­tions aux anciens arse­naux en Juin 1978 ; reprise en Juin 1979): il n’y a pas de coupure entre l’écriture et la métaphore de l’écriture dans la représen­ta­tion- et l’on revient au texte de théâtre : ques­tion qui n’a guère de sens, Shake­speare, Dante, sont des poètes lyriques, épiques, dra­ma­tiques, « le grand prob­lème de la lit­téra­ture mod­erne, c’est l’impossiblité de pro­duire des textes effi­caces, des textes qui don­nent à croire (la Bible, Homère, Dante), des sys­tèmes de mémoire. Wag­n­er : c’est peut-être le dernier essai roman­tique de la réac­ti­va­tion de ce texte effi­cace. Wag­n­er plutôt que Niet­zche ». En pas­sant, Deutsch refuse énergique­ment l’opéra-manie (voir Le chanteur). A par­tir de la dis­pari­tion des textes « de croy­ance, de mémoire, de vie », l’art s’est diver­si­fié (ce qui n’est pas la même chose que la hiérar­chie hégeli­enne des arts): reste un lien déter­mi­nant, la tragédie. « La tragédie d’aujourd’hui, c’est qu’on ne meurt plus, on dis­paraÎt ; la mort est la grande absente, et au nom des idéolo­gies de la vie, on ouvre des camps de con­cen­tra­tion.» Où le poé­tique rejoint le poli­tique.

Récupér­er la parole des autres
Michèle Fouch­er, comé­di­enne per­ma­nente au TNS, avec son spec­ta­cle La table mis en scène par Denise Péron ( 1977, reprise en 1978) a piraté sa fonc­tion de dra­maturge. La table, c’est une écri­t­ure de comé­di­enne, visuelle, audi­tive. Les paroles dites (recueil­lies) sont passées par l’écrit, puis il a fal­lu les réen­ten­dre, « dans une pre­mière écoute, avec l’oreille, dans une deux­ième écoute, avec les yeux », puis les dire. Il s’agissait de « réori­en­ter la même phrase avec les mêmes mots, pour qu’ils soient enten­dus : les gens sont sourds.»
« La table, c’est la parole banale, hyper­banale, mais ren­due con­tin­uelle­ment en décalage ». Ce décalage, c’est la poé­tique prim­i­tive des paroles de femmes recueil­lies et dites par Michèle Fouch­er : « ce n’est pas ce qu’on priv­ilégie quand on entend les gens : on n’écoute que leur dis­cours social, poli­tique, on ratio­nalise. Je suis intéressée par le car­ac­tére prim­i­tif de la parole, de moins en moins riche, nor­mal­isée. Quand on s’écarte du monde « civil­isé » (du côté de Schirmeck ou de Bobigny?) il est naturel de par­ler de bon jour, ce n’est pas un mot vide : j’aimerais don­ner à enten­dre que le lan­gage est en voie de perdi­tion, et qu’il y a quand même toute une richesse en cou­veuse-où l’on en arrive à un prob­lème poli­tique-. On con­state l’aliénation de la femme dans la vie quo­ti­di­enne, et en même temps, avec un tra­vail comme La table, un immense poten­tiel d’énergie poé­tique interne ».
Cela dit, il n’y a pas à cul­pa­bilis­er de récupér­er la parole des autres : « un auteur puise dans la vie. Ici, c’est moi qui priv­ilégie tel ou tel moment du texte, je me l’approprie le temps du spec­ta­cle, mais ce n’est pas moi, je dis­tan­cie, je ne me fais jamais pass­er pour la per­son­ne qui par­le (d’une table à l’autre, elle dit « je », « tu », « elle »). Je joue comme si c’était un texte étranger, mod­ulé dans la bouche, pen­sé « étrange­ment » pour lui ren­dre son étrangeté»(ou, comme elle dit : réveiller une écoute qui som­meille dans le quo­ti­di­en). Com­ment le spec­ta­cle a été con­stru­it ? « Sur l’audition. Mais surtout sur ce qui me sem­blait le plus révéla­teur de la non-parole. Où était la parole fémi­nine ? quand les failles étaient les plus évi­dentes, entend­ables par toutes celles qui écoutaient.»
C’est là que Michèle Fouch­er ne se sent pas exacte­ment auteur : « il te donne son monde, com­ment il est tra­ver­sé, mais tu ren­con­tres ou tu ne ren­con­tres pas son pro­pos, ce n’est pas sa préoc­cu­pa­tion. Pour moi il faut qu’à un moment ou un autre cha­cun ne puisse plus biais­er. Dans La table, en une heure et demie, il y a tou­jours un moment qui te ren­voie à toi, dans ce que tu as oublié, enfoui. Et c’est ce qui me fascine ». Il n’y a rien là d’une thérapie qui ne serait pas pro­pre­ment théâ­trale : quand ce qui est dit est au bord de la gêne, on passe au bur­lesque, le rire dans l’émotion, plus fort que le dra­ma­tique, plus trans­gres­sif, plus séduisant. « C’est une écri­t­ure du corps dans l’espace, avec le rythme pro­pre du corps ( ce qui exis­tait déja dans le jeu de Ger­mi­nal) qui n’est pas celui du texte, qui a un pro­pos dif­férent ; ils se ren­con­trent « acci­den­telle­ment » ou non, c’est une dimen­sion par­ti­c­ulière du théâtre.»
Michèle Fouch­er pense à un spec­ta­cle sur les paroles d’hommes : il y a dans l’expression au féminin une terre mou­vante qu’elle n’est pas cer­taine de trou­ver dans l’expression au mas­culin. « Je pense qu’il y a une dif­férence, et que quand on le sait, ça per­met d’être plus libre, de savoir où on en est ». Parole de femme, parole de comé­di­enne, est-ce que La table est une pièce ? C’est une écri­t­ure.

Se réap­pro­prier un texte
Bernard Char­treux réflé­chit à la ques­tion de la dra­maturgie à par­tir de son pro­pre itinéraire : devenu auteur par néces­sité, faute de beaux textes dans le théâtre pour enfant (Le château dans les champs présen­té réécrit à Théâtre Ouvert puis joué par le Théâtre de la Reprise), il ne conçoit pasla dra­maturgie sans un cer­tain type d’écriture : le texte sur lequel on tra­vaille sera adap­té- même s’il s’agit d’un texte théâ­tral français (André del Sar­to, d’Alfred de Mus­set, joué au TNS en Mai 1979). « Faire une dra­maturgie, c’est essay­er de se réap­pro­prier un texte, ce qui ne peut se faire qu’en le bricolant ».
Objec­tion immé­di­ate : et le Mis­an­thrope ? « Le cas d’un texte clas­sique, en alexan­drins, est beau­coup plus dif­fi­cile ; mais on a réus­si à pro­duire une dra­maturgie inven­tive en « scé­nar­isant » le spec­ta­cle ; à la dif­férence de la dra­maturgie brechti­enne qui s’occupait de pro­duire une fable. C’est un tra­vail d’écriture mod­este, qui n’a pas d’existence autonome — ces sce­narii ne seront pas pub­liés — mais ça per­me­t­tait à la mise en scène d’avancer ». Le temps d’une dra­maturgie à l’allemande, de con­trôle, est sans doute passé : les idées pro­duc­tives-pro­duc­tri­ces-auront été lancées avant le face-à-face met­teur en scène-comé­di­ens, sous forme de scé­nario. « C’est le point com­mun entre le Mis­an­thrope et les spec­ta­cles d’Engel : c’est comme cela qu’on arrive à mobilis­er les éner­gies.» Pas de solu­tion de con­ti­nu­ité entre l’auteur et le dra­maturge, donc. « Pour tout ce que j’ai écrit depuis le Chateau dans les champs (un con­te de fée « retroussé »), j’ai tou­jours été con­fron­té à un texte préex­is­tant : pour Ah Q, la nou­velle de Lou Sin, pour Robe­spierre, Rousseau et les roman­tiques alle­mands, pour Rousseau, Rousseau bien sûr. Avec Vichy, je ne suis plus con­fron­té à un texte, mais à une mytholo­gie, un sous-texte. Mon matéri­au, c’est ma pseu­do-mémoire : je suis né en 1942. Jusqu’à présent je n’avais pas fait atten­tion que j’étais né au milieu de ces qua­tre ans très par­ti­c­uliers, la veille du jour où Laval est revenu au pou­voir : c’était pour moi une date « privée ». J’ai devant cette péri­ode la même atti­tude que devant des pho­tos de famille de la péri­ode sans sou­venirs, une sorte de famil­iar­ité bizarre, de fausse recon­nais­sance. Mon tra­vail d’écriture est passé, avant tout, par les pho­tos : pour moi, elles sont l’essence-au sens philosophique et au sens de la parfumerie‑d’une époque ». Pre­mier tra­vail et pre­mière ambi­tion, donc, pro­duire avec les mots, avec les armes pro­pres de l’écriture, un équiv­a­lent de l’impression ressen­tie en face de la pho­to.

L’abon­dance dans le texte
Deux­ième ambi­tion, après l’attendrissement, il faut ren­dre, juste­ment par l’accumulation de ces pseu­do-revivis­cences ce que la péri­ode a d’insupportable, le cauchemar. En arriv­er jusqu’à la sat­u­ra­tion « le spec­ta­cle sera long, il faut en arriv­er au « jusqu’à plus soif ». Si le Con­voi de Michel Deutsch (une des deux soirées con­sti­tu­ant le spec­ta­cle de Vichy) doit repos­er sur le silence, Bernard Char­treux, lui, veut pro­duire un effet de trop plein. Parce qu’il y a, quoi qu’on en dise, un compte glob­al à régler avec la péri­ode. Il faut que ce soit thérapeu­tique : on nous l’a trop tenue cachée, et main­tenant les media se ruent dessus, on nous en abreuve (Paris-Match, Amouroux … ) « il faut couper court à des com­plai­sances qu’on com­prend trop bien, poli­tique­ment ; alors, pas­sons par là, et vidons le sac.» Bernard Char­treux ne don­nera pas tout ce qu’il a à dire de Vichy dans sa con­tri­bu­tion au spec­ta­cle : ce sera une sorte de roman — le mot poème lui sem­ble dif­fi­cile à manier pub­lié en soi. Mais le texte dra­ma­tique ? Char­treux le conçoit avant tout comme texte, avec sa poésie, ses signes pro­pre­ment lit­téraires (de petits poèmes inclus dans le spec­ta­cle). « J’ai déjà fait ce tra­vail avec la sec­onde ver­sion de Robe­spierre, qui est devenu un mono­logue. Créer des sit­u­a­tions pour y insér­er un dia­logue « plau­si­ble », ça me sem­ble un peu « la mar­quise sor­tit à cinq heures ».
De moins en moins, le théâtre s’alimente de pièces : « je n’ai pas pen­sé au spec­ta­cle, j’ai pen­sé au texte ; le met­teur en scène pour­ra en faire quelque chose ». Bernard Char­treux rêve quand même au traite­ment musi­cal de son texte, sur scène, à des effets sonores de micros, de radios, de dis­tor­sion. Il rêve à la lib­erté d’écriture qu’on peut avoir à créer des scé­nario pour la télévi­sion, pour le ciné­ma- lib­erté illu­soire, quand il n’y a pas la clé des champs, le fric.
« Ce qui m’intéresse, c’est les his­toires. Etre coincé sur un théâtre à l’italienne, ça ne per­met pas aux his­toires de se dévelop­per. Au TNS, on fera de néces­sité ver­tu — façon intel­li­gente et rad­i­cale de s’adapter aux con­traintes. Après être passé par un jeu « min­i­mal », on se don­nera l’abondance dans le texte.» Et Char­treux est heureux aus­si, de revenir, à tra­vers Vichy, à la France-celle de la Légende dorée, de Claudel, de Péguy, la catholic­ité dans laque­lle nous baignons et dont nous n’avons pas encore osé par­ler, fascinés par un détour néces­saire par Brecht et les roman­tiques alle­mands. Pas de con­clu­sion : les proces­sus d’écriture sont en cours au TNS, con­ver­gents et dialec­tiques, ce n’est pas fini — pourvu que le Théâtre Nation­al de Stras­bourg ait les moyens d’être un théâtre nation­al. Ce n’est pas du côté de l’équipe artis­tique du TNS qu’il manque quelque chose.

Spec­ta­cles du TNS depuis jan­vi­er 1975

Ger­mi­nal
Pro­jet sur un roman d’après Emile Zola
Texte : Michel Deutsch
Musique : Karel Trow
Créa­tion T.N.S.
Octo­bre 1975

Dimanche
de Michel Deutsch et
Dominique Muller
Mise en scène : Dominique Muller en col­lab­o­ra­tion avec Philippe Cléver­tot
Décor et cos­tumes : Jean-Paul Cham­bas

Baal
de Bertolt Brecht
Mise en scène : André Engel avec la col­lab­o­ra­tion de Gérard Désarthe
Dra­maturgie : Bernard Pau­trat
Décors et cos­tumes : Nicky Rieti (aux Haras de Stras­bourg)
Mai 1976

Chat­ter­ton
d’Al­fred de Vigny
Mise en scène : Jean Jour­d­heuil en col­lab­o­ra­tion avec Jean

Dautremay
Décors : René Allio
Novem­bre 1976

Le Mis­an­thrope,
ou l’Atrabilaire amoureux de Molière
Dra­maturgie : Bernard
Char­treux, Michel Deutsch, Dominique Muller
Cos­tumes : Patrice Caucheti­er
Décors : Jean-Paul Cham­bas
Réal­i­sa­tion : Jean-Pierre Vin­cent
Jan­vi­er 1977 et avril 1978
(nou­velle mise en scène)

Un week-end à Yaïck
d’après le« Pougatchev » de Serge Essé­nine
Texte français : Franz Hel­lens et Marie Milalovs­ka
Mise en scène : André Engel
Dra­maturgie : Bernard Pau­trat
Décors et cos­tumes : Nicky Rieti
Mai 1977 (dans un entre­pôt)

Franziska
de Frank Wedekind
Tra­duc­tion : Louis-Charles Sir­jacq
Mise en scène : Agnès Lau­rent, Hélène Vin­cent
Décors et cos­tumes : Françoise Darne
Choré­gra­phie : Yolande Mar­zolf
Musique : Lucien Rosen­gart
Octo­bre 1977

La table
Paroles de femmes …
de et par Michèle Fouch­er
Mise en scène : Denise Péron
Choré­gra­phie : Yolande Mar­zolf
Novem­bre 1977

Une livre à vue palais de la guéri­son
de Sean O’Casey
Texte français :
Jacque­line Bar­bé, Jean-Pierre Vin­cent
Musique : Yves Prin
Décors et cos­tumes : Lucio Fan­ti, Nicky Rieti
Dra­maturgie : Bernard Char­treux, Dominique Muller
Réal­i­sa­tion : Jean-Pierre Vin­cent
Mars 1978

Hôlder­lin — L’ Antigone de Sopho­cle
Tra­duc­tion : Philippe Lacoue-Labarthe
Réal­i­sa­tion : Michel Deutsch, Philippe Lacoue-Labarthe
Décors : Jean Haas
Cos­tumes :Patrice Caucheti­er
Musique : Georges Aperghis
Juin 1978 (dans l’an­cien Arse­nal) et juin 1979 (nou­velle mise en scène aux anci­ennes Forges de Stras­bourg)

Kaf­ka-Théâtre com­plet
Mise en scène : André Engel
Dra­maturgie : Bernard Pau­trat
Décors et cos­tumes : Nicky Rieti
Mars 1979 (dans l’an­nexe de l’an­ci­enne Mairie)

La mort d’An­drea del Sar­to, pein­tre flo­rentin
d’Al­fred de Mus­set
Adap­ta­tion : Bernard Char­treux
Décors : Jean-Paul Cham bas
Cos­tumes : Patrice Caucheti­er
Mise en scène : Dominique Muller
Col­lab­o­ra­tion artis­tique : Sylvie Muller, Ginette Her­ry, Roland Recht
Mai 1979

Non classé
Partager
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
L'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives Théâtrales
#3
mars 2002

L’écriture au théâtre

29 Fév 1980 — « Seul le plateau décide des variantes possibles» Bertolt Brecht à propos de La bonne âme de Se-Tchouan in journal…

« Seul le plateau décide des vari­antes pos­si­bles » Bertolt Brecht à pro­pos de La bonne âme de Se-Tchouan…

Par Alain Milianti et Gildas Bourdet
Précédent
27 Fév 1980 — Avertissement: le mot dramaturgie est; bien entendu, employé dans son acception première, celle d’art de composer des ouvrages destinés au…

Aver­tisse­ment : le mot dra­maturgie est ; bien enten­du, employé dans son accep­tion pre­mière, celle d’art de com­pos­er des ouvrages des­tinés au théâtre. On sait que l’emploi infla­toire du terme dra­maturgie dérivé de l’allemand Dra­maturg a forte­ment…

Par Jacques De Decker
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?