Théâtre de la Salamandre : textes de Gildas Bourdet et Alain Milianti
Non classé

Théâtre de la Salamandre : textes de Gildas Bourdet et Alain Milianti

Le 29 Fév 1980
Article publié pour le numéro
L'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives ThéâtralesL'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives Théâtrales
3
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

« Seul le plateau décide des vari­antes pos­si­bles » Bertolt Brecht à pro­pos de La bonne âme de Se-Tchouan in jour­nal de tra­vail 1938 – 1955.

L’ensemble de la pra­tique de la Com­pag­nie (com­pag­nie per­ma­nente tra­vail­lant en province, resser­rée sur elle-même, util­isant peu ou pas d’apports de comé­di­ens extérieurs engagés spé­ci­fique­ment pour telle ou telle pièce, com­posée de gens for­més sur le tas, n’ayant donc pas reçu de for­ma­tion d’interprètes, numérique­ment faible de par les con­di­tions économiques de son exis­tence- com­ment mon­ter Shake­speare ou Brecht à 5 ou 6 ! -) nous inter­di­s­ait, que nous le voulions ou non, l’accès de la plu­part des textes du réper­toire clas­sique ou con­tem­po­rain.

Enfin nous sommes arrivés dans le théâtre à un moment où les vedettes, que nous admiri­ons, étaient les met­teurs en scène et leurs proches col­lab­o­ra­teurs, Plan­chon, Chéreau, Strel­her, Diot, Allio, Peduzzi. .. , ou cer­taines troupes comme le Liv­ing The­atre. Jamais les auteurs n’ont exer­cé sur nous la même fas­ci­na­tion, il est d’ailleurs notable que de tous ces jeunes gens du Havre, désireux de devenir des pro­fes­sion­nels du théâtre, la plu­part le soient effec­tive­ment devenus aujourd’hui, dans ou hors de la Sala­man­dre, sans qu’aucun ne songe à ten­ter de devenir écrivain de théâtre.

His­torique­ment le rap­port aux textes du théâtre, dit de réper­toire, n’a pas été pre­mier dans l’itinéraire de la Com­pag­nie.

Il était évi­dent que le Théâtre de la Sala­man­dre n’était pas à la mesure du réper­toire, il lui fal­lait donc éla­bor­er un réper­toire à sa mesure, ce qui l’a amené très tôt à engager un tra­vail sur des textes non théâ­traux (Rabelais, Prévert, Boul­gakov … ). La Sala­man­dre, pour ces raisons entre autres, a tout naturelle­ment ten­dance à envis­ager de pro­duire des spec­ta­cles à par­tir de textes non théâ­traux ou de thèmes, bien plus qu’à tra­vailler sur la lit­téra­ture théâ­trale exis­tante.

La lit­téra­ture théâ­trale nous a été longtemps et nous reste encore aujourd’hui assez étrangère, nous la con­nais­sons mal.

Le texte non théâ­tral, lit­téraire ou non, de fic­tion ou non, en ce qu’il n’est en rien lié à un mode de représen­ta­tion défi­ni, offre aux con­struc­teurs du spec­ta­cle un champ de pos­si­bil­ités très vaste. Il appa­raît d’emblée comme ouvert et, tout en con­sti­tu­ant une base rel­a­tive­ment sta­ble, il per­met à l’équipe d’investir dans le proces­sus de con­struc­tion de la représen­ta­tion ses désirs sou­vent à peine for­mulés d’écriture scénique.

Dans le cas de Mar­tin Eden, nous nous sommes trou­vés con­fron­tés à une fic­tion déjà établie, et qui a survécu aux trans­for­ma­tions que nous lui avons fait subir. Pour­tant dans le roman, la fic­tion est organ­isée dif­férem­ment qu’elle ne l’est dans le spec­ta­cle. La final­ité de cette organ­i­sa­tion dif­férente n’étant autre que de restituer dans le théâtre ce que la fic­tion est selon nous dans sa réal­ité : fable plus morale. L’écart entre les deux objets, le roman et la représen­ta­tion, n’a pas été recher­ché pour lui-même, il est né d’une ten­ta­tive d’approfondissement de ce que nous croyions savoir sur le théâtre, et de ce que nous avons décou­vert effec­tive­ment sur cette pra­tique spé­ci­fique au cours des répéti­tions. Dans ce tra­vail d’élucidation à la fois sub­jec­tive et objec­tive de notre pro­pre pra­tique théâ­trale en mou­ve­ment, l’objet romanesque nous a fourni un point de résis­tance infin­i­ment pro­duc­tif. Il ne s’est jamais agi de super­pos­er une écri­t­ure scénique déjà con­nue, à une écri­t­ure lit­téraire, mais bien au con­traire de se servir de cette écri­t­ure lit­téraire à la fois comme d’un matéri­au et d’un out­il pour pro­duire l’écriture d’un spec­ta­cle à venir, encore incon­nu pour nous.

Matéri­au en ce que le texte objet de fic­tion matériel, découpé, agencé, pou­vait être proféré par les comé­di­ens, il deve­nait le sup­port con­cret, solide, du jeu, il rendait pos­si­ble la musique des voix et des corps.
Out­il en ce que la lec­ture, la radi­ogra­phie, que nous en fai­sions, le sens que nous lui trou­vions et que nous lui assignions à la fois, organ­i­saient de façon déci­sive la con­struc­tion de représen­ta­tion. On peut s’interroger sur la légitim­ité d’une telle entre­prise : pourquoi nous sommes-nous acharnés à altér­er, à ren­dre autre, un ensem­ble de signes (le roman) por­tant en soi sa pro­pre final­ité, ayant une fonc­tion qui lui, est pro­pre et suff­isante ? sinon peut-être parce que le théâtre-roman met en évi­dence le tra­vail de ceux qui ont opéré la trans­for­ma­tion. Ce qu’ici l’on vient voir ce n’est ni du théâtre, ou ce que l’on croit qu’est le théâtre, ni ce que l’on sait être un roman, c’est com­ment on passe de l’un à l’autre, c’est le pas­sage, la trans­gres­sion, ce qui peut exis­ter entre les deux ter­mes. L’entreprise n’a donc selon nous de légitim­ité que si ce qu’il y a entre les deux, ce théâtre-roman, est l’esquisse de notre théâtre à venir, que s’il s’en dégage des prob­lé­ma­tiques fécon­des pour le futur. Mar­tin Eden n’est pour la Sala­man­dre qu’un théâtre en attente d’un théâtre encore à faire, et non un théâtre qui tendrait à établir la cer­ti­tude d’un code de la représen­ta­tion pos­si­ble, quelle qu’ait été son effi­cience de spec­ta­cle aimé du pub­lic et de la cri­tique.

En France il est notable que cette nou­velle généra­tion de spec­ta­cles fondés sur des textes non théâ­traux (Ven­dre­di ou La vie sauvage, Cather­ine ou Les cloches de Bêle pour Antoine Vitez, Dans les eaux glacées du cal­cul égoïste pour Mehmet Ulu­soy, Ulysse pour Arlette Bon­nard, David Cop­per­field pour le Théâtre du Cam­pag­nol, etc … ) a prospéré sur le sol pau­vre d’une pro­duc­tion théâ­trale que les « textes de théâtre » n’irriguent plus guère. Il pousse par­fois de très belles fleurs dans les déserts, mais en aucun cas on y voit de forêts lux­u­ri­antes !
Il serait faux pour­tant de penser que nous assis­terons un jour ou l’autre à un retour en force de l’auteur démi­urge injuste­ment écarté du théâtre pen­dant toutes ces années avec pour corol­laire une sub­or­di­na­tion à ceux-ci des usurpa­teurs que furent un temps les met­teurs en scène, les déco­ra­teurs ou même les comé­di­ens !
S’il doit un jour y en avoir une, la chimie du texte-écrit-pour-être-par­lé et des lan­gages de la scène pro­pre­ment dite sera autrement plus sub­tile.

La lit­téra­ture théâ­trale implique des codes de représen­ta­tions, à de rares excep­tions près elle ne les invente pas.

Il faut rap­pel­er à ceux qui se dis­ent nos auteurs l’appel de Brecht écrivant La bonne Ame de Se-Tchouan au « proof of the pud­ding » c’est-à-dire com­ment l’expérimentation au plateau déter­mine les options de l’écriture, la pro­duc­tion même du sens, com­ment le plateau est bien ~lus qu’un vérifi­ca­teur de la Justesse ou des défauts tech­niques d’une écri­t­ure.

Et si l’on inter­di­s­ait aux auteurs de théâtre de pub­li­er leurs textes, si on leur en inter­di­s­ait fer­me­ment le com­merce ? si un texte de théâtre, écrit-pour-être-par­lé ne pou­vait plus exis­ter à l’état d’écrit, soit d’une cer­taine façon de marchan­dise, mais unique­ment à l’état de par­ler, stricte­ment­dans le temps et l’espace de la répéti­tion et de la représen­ta­tion ? Nos auteurs y perdraient sans doute un peu de leur ter­ri­fi­ante autorité mais peut-être aus­si de le~r . ter­ri­fi­ant isole­ment v1s-à-v1s des pra­tiques théâ­trales vivantes. Ceci devrait faire l’objet d’un décret ou même d’une loi.

Molière Labiche, d’autres sans doute, ont tou­jours rechigné à la pub­li­ca­tion (réi­fi­ca­tion de leurs écrits). Il y a là autre chose qu’une banale mod­estie, sans aucun doute l’intuition juste de la nature réelle de leur pro­duc­tion. cf Molière à pro­pos des Pré­cieuses Ridicules : « C’est une chose étrange qu’on imprime les gens mal­gré eux, je ne vois rien de si injuste, et je par­don­nerais toute autre vio­lence plutôt que celle-là .… Mais, comme une grande par­tie des grâces qu’on y a trou­vé dépen­dent de l’action et du ton de voix, il m’importait qu’on ne les dépouil­lât pas de ces orne­ments. J’avais résolu, dis-je, de ne les faire voir qu’à la chan­delle ».

Com­ment définir cette marge d’initiative lais­sée aux pro­duc­teurs d’un spec­ta­cle, que nous revendiquons avec plus ou moins de con­science et qu’aujourd’hui ne nous lais­sent ni les clas­siques, ni les textes de théâtre immé­di­ate­ment con­tem­po­rains ? Roger Plan­chon a l’habitude de dire en sub­stance que le mon­tage d’un clas­sique ne se jus­ti­fie que dans la mesure où la nou­velle mise en scène se con­stituera comme une réponse à des mis­es en scène antérieures ayant acquis une valeur de référence, ayant acquis le statut de mis­es en scène justes, exclu­ant éventuelle­ment les autres, à un moment his­torique déter­miné. Dans ce cas c’est bien le dis­cours de la mise en scène qui devient pre­mier. Il sem­blerait donc que l’on soit placé dans une alter­na­tive per­ni­cieuse : soit le pri­mat du dis­cours de la mise en scène, soit le pri­mat du dis­cours de l’auteur. Nous souhai­te­ri­ons être en mesure de dépass­er cette alter­na­tive stéril­isante à notre avis, tant il est vrai que, à des rares excep­tions près (peut-être La bataille d’Heiner Müller mon­tée par Karge et Lang­hof à la Vol­skbühne), l’écriture théâ­trale con­tem­po­raine ne paraît pas avoir fécondé l’invention de formes théâ­trales réelle­ment nou­velles, lesquelles ont prospéré ailleurs, soit en faisant pure­ment et sim­ple­ment l’abstraction du texte, soit sur le ter­rain des clas­siques revis­ités. Mar­tin Eden et avant La vie de Jean Bap­tiste Poquelin dit Molière ont été pour la Sala­man­dre des ten­ta­tives tran­si­toires pour se situer sur le ter­rain d’une prob­lé­ma­tique rad­i­cale­ment dif­férente. Le mode de pro­duc­tion col­lec­tif de ces spec­ta­cles par­ticipe étroite­ment de cette ten­ta­tive.

« Ce qui me porte à croire qu’un petit col­lec­tif a fab­riqué les pièces de Shake­speare, ce n’est pas qu’il aurait été impos­si­ble à un indi­vidu de les écrire à lui seul, parce qu’un indi­vidu ne saurait pos­séder à la fois tant de dons poé­tiques, de con­nais­sances mul­ti­ples et de cul­ture générale.

Seule­ment d’un point de vue pure­ment tech­nique, je trou­ve ces pièces mon­tées de telle manière que je crois recon­naître la façon de tra­vailler d’un col­lec­tif. Ce col­lec­tif n’a pas néces­saire­ment tou­jours eu la même com­po­si­tion, il peut avoir tra­vail­lé très sou­ple­ment, Shake­speare a pu en être la per­son­nal­ité mar­quante, il peut avoir sim­ple­ment util­isé des col­lab­o­ra­teurs occa­sion­nels, etc … , mais les idées direc­tri­ces peu­vent aus­si bien provenir de n’importe quel homme haut placé, qui ensuite se ser­vait con­stam­ment de Shake­speare. Pour ma part je penche pour Shake­speare chef dra­maturge.

L’utilisation de pièces anci­ennes, la néces­sité de créer un réper­toire, les rôles écrits sur mesure, le car­ac­tère de livret de souf­fleur des pièces, le colla!Je hâtif des par­ties, le plaisir théâ­tral naïf et le méti­er ingénieux, le fait que le lyrisme comme la réflex­ion parais­sent entière­ment scéniques, sub­or­don­nés, tout plaide en faveur d’un auteur comé­di­en ou met­teur en scène.» Bertolt Brecht in Jour­nal de tra­vail 1938 – 1955,page 148.

Dans la per­spec­tive d’une écri­t­ure-de-spec­ta­cles (comme il y a une écri­t­ure ciné­matographique) à venir, il nous fau­dra déplac­er la fonc­tion du texte, donc du ou des auteurs au sein de l’ensemble de la pro­duc­tion, l’envisager non comme une fonc­tion cen­trale, déter­mi­nante, mais comme une fonc­tion entre autres néces­saire mais non suff­isante, élé­ment d’un dis­cours plus large aux sens mul­ti­ples, celui du spec­ta­cle tout entier. C’est à peu de chose près ce que fut la fonc­tion du texte lit­téraire de Jack Lon­don, extérieur à la Com­pag­nie, dans le tra­vail de Mar­tin Eden. A ce pro­pos on peut remar­quer que ni les livrets d’opéras, ni les scé­nar­ios de films n’ont acquis (peut-être parce qu’éléments de pro­duc­tions plus éminem­ment social­isées) comme la plu­part des textes de théâtre, valeur d’objets lit­téraires indépen­dants, se suff­isant à eux-mêmes.

Dans le mode de pro­duc­tion col­lec­tif qui est le nôtre, et sans nier la spé­ci­ficité d’aucune fonc­tion non plus que la per­ma­nence d’une hiérar­chie et d’une divi­sion du tra­vail, la non sub­or­di­na­tion absolue des tra­vailleurs artis­tiques d’un spec­ta­cle, à une seule et unique parole dic­ta­to­ri­ale qu’il s’agisse de celle de l’auteur ou du met­teur en scène, leur accès au statut de pro­duc­teurs à part entière devraient nous per­me­t­tre d’envisager:..μne pro­duc­tion théâ­trale d’une nature dif­férente, un théâtre mod­erne en quelque sorte, un théâtre où l’on pour­rait penser qu’il y a un texte parce qu’il y a des acteurs, des tech­ni­ciens, des déco­ra­teurs, des éclairag­istes, des met­teurs en scène, etc … et non l’inverse.

Nous pos­er col­lec­tive­ment la ques­tion de l’écriture-du-théâtre ce n’est donc pas à l’évidence se résign­er à atten­dre s’il vient jamais, le nou­veau Brecht, ni jouer les tal­ents scouts chez les jeunes auteurs, c’est nous deman­der sans atten­dre pourquoi il nous faut écrire notre pro­pre théâtre dif­férem­ment, c’est inter­roger notre rap­port au théâtre et notre rap­port au monde, c’est-à-dire nous pos­er la ques­tion de la trans­for­ma­tion du.monde (et bien sûr du théâtre!), c’est oppos­er notre col­lec­tivi­sa­tion à celle du cap­i­tal­isme dont Brecht, encore lui, dis­ait qu’il « assure la col­lec­tivi­sa­tion des hommes par dépra­va­tion et désin­di­vid­u­al­i­sa­tion, et crée lui-même d’abord une sorte de pro­priété com­mune du rien » — in jour­nal de tra­vail -, c’est pour para­phras­er Ernst Bloch, rêver la con­struc­tion d’un monde nou­veau dont le théâtre pré­cisé­ment dans ce qu’il a d’éphémère, nous four­nit les pre­mières allé­gories. Il n’est nulle­ment cer­tain que nous y par­ve­nions !

Il serait pour le moins para­dox­al que, lut­tant con­tre une cer­taine divi­sion du tra­vail à l’intérieur du groupe, on en réin­tro­duise une autre en amenant la parole toute faite d’un auteur. Le prob­lème se pose ain­si : com­ment le texte peut-il être pro­duit à l’intérieur de la Sala­man­dre sans pour autant devenir une parole dic­ta­to­ri­ale, c’est-à-dire en nous lais­sant la pos­si­bil­ité de nous pro­duire ? Mon­ter le réper­toire pour con­tin­uer à faire du théâtre ne nous intéresse pas. Quand nous jouons Labiche, par exem­ple, c’est pour résoudre les prob­lèmes de notre écri­t­ure à venir, pour écrire un jour nos spec­ta­cles nous-mêmes. Ce qui ne veut pas néces­saire­ment dire que nous allons devenir auteurs. Il s’agit d’inventer une pra­tique où l’auteur aurait un statut dif­férent, où il serait con­sid­éré comme un des pro­duc­teurs du spec­ta­cle. Je crois que réin­tro­duire dans le théâtre des gens qui auraient un statut équiv­a­lent à celui des auteurs du 19e siè­cle ne serait pas juste. Ça voudrait dire que le théâtre a tra­vail­lé pour rien, que tout ce qui a été fait depuis 50 ans est annulé. La mise en scène a créé un lan­gage, une écri­t­ure qui sont liés pour une part au développe­ment des sci­ences et des tech­niques. Com­ment, aujourd’hui, l’écriture textuelle peut-elle être un des élé­ments de l’écriture scénique, un élé­ment par­mi d’autres, néces­saire mais non suff­isant ?

Avec Atten­tion au tra­vail, il s’agit d’« écrire le spec­ta­cle » et non d’« écrire un texte ». La com­pag­nie avait déjà fait la preuve qu’elle pou­vait col­lec­tive­ment faire un tra­vail de mise en scène, mais elle n’avait pas fait la preuve qu’elle pou­vait « écrire un spec­ta­cle ». Ici la réflex­ion, le tra­vail d’élaboration se préoc­cupe immé­di­ate­ment du théâtre, de ce qui se passe sur le plateau.

Notre pra­tique d’écriture est à la fois col­lec­tive et indi­vidu­elle. Il y a une divi­sion du tra­vail du point de vue de l’écriture pro­pre­ment dite, mais elle n’est pas hiérar­chique. Il y a répar­ti­tion des tâch­es d’écriture entre les indi­vidus selon les désirs de cha­cun. Un texte pro­duit est ren­voyé devant l’ensemble de la com­pag­nie au tra­vail qui l’examine. Il est très dif­fi­cile d’écrire tous ensem­ble. En fait, nous avons affaire soit à des avancées indi­vidu­elles, soit à des propo­si­tions de textes qui éma­nent de groupes de deux ou trois.

Le Qui­chotte de la Sala­man­dre

Pour nous, entre l’écriture d’un spec­ta­cle comme Atten­tion au tra­vail et la con­fronta­tion au texte de Bri­tan­ni­cus, il y a con­ti­nu­ité d’une préoc­cu­pa­tion majeure : l’écriture théâ­trale. Avec Racine, la ques­tion de l’écriture nous est posée à un dou­ble titre.
D’abord, parce qu’il nous appa­raît urgent aujourd’hui de tra­vailler sur une des écri­t­ures théâ­trales les plus forte­ment cod­i­fiées qui soient, que l’on songe seule­ment à la vio­lence formelle des alexan­drins et de l’appareillage des règles de la com­po­si­tion dra­ma­tique du 17ième siè­cle. Après Atten­tion au tra­vail où nous avions cru­elle­ment ressen­ti, à l’encontre du ciné­ma, l’absence de grands codes d’écriture théâ­trale con­tem­po­rains, c’est bien l’idée d’une écri­t­ure con­traig­nante à l’excès, voire autori­taire, qui nous a séduits.

Ensuite et surtout, sans chang­er un mot du texte, nous sommes con­traints de faire acte d’écriture sur le plateau en mon­tant Bri­tan­ni­cus et con­traints par le texte même de Racine. La com­para­i­son avec Labiche peut être éclairante. Au con­traire de l’écriture apparem­ment vide et per­mis­sive du Vaude­ville qui, en fait, nous impo­sait une forme bien pré­cise de théâtre avec laque­lle nous étions oblig­és de ruser pour par­venir à nos fins, l’écriture de Jean Racine, pro­lixe et con­traig­nante, devient totale­ment impro­duc­tive sur le plateau, inaudi­ble, incom­préhen­si­ble si nous ne prenons pas posi­tion sur chaque mot, si nous ne nous met­tons pas en posi­tion de réécrire le texte. Com­ment cir­cu­lent le sens et les sen­ti­ments dans les mots et le corps des per­son­nages, où arrêter la voix, l’accentuer, l’accélérer, la fon­dre ou la met­tre en exer­gue dans le geste ?

Molière qui hési­tait à faire imprimer ses pièces, ne voulant les faire voir qu’à la chan­delle avait bien sen­ti que du livre au plateau, le texte change de nature. De même qu’il n’y a aucune mesure com­mune entre par­ler de soi à la ter­rasse d’un café et par­ler de soi sur le divan du psy­ch­an­a­lyste : la fonc­tion et le statut de la parole se ren­ver­sant au pas­sage.

Com­ment donc faire du théâtre avec un texte qui excède tou­jours ce qu’on peut en dire ; sinon procéder à l’instar du Pierre Menard de J.L. Borges qui conçut le stupé­fi­ant pro­jet de réécrire le Qui­chotte de Cer­van­tès. « Ceux qui ont insin­ué que Menard a con­sacré sa vie entière à écrire un Qui­chotte, ont calom­nié sa claire mémoire. Il ne voulait pas com­pos­er un autre Qui­chotte — ce qui est facile-mais Le Qui­chotte ».

Nous n’avons pas trou­vé atti­tude plus fructueuse et plus respectueuse du texte de Jean Racine, de son théâtre. Et du nôtre.

Non classé
Partager
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
L'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives Théâtrales
#3
mars 2002

L’écriture au théâtre

21 Juin 1980 — 1. lnleiding We leven in een tijd van bilans, oudstrijders en terugblikken: 150 jaar België, 10 jaar na mei ‘68,…

1. lnlei­d­ing We lev­en in een tijd van bilans, oud­stri­jders en terug­b­likken : 150 jaar Bel­gië, 10 jaar na…

Par Marianne Van Kerkhoven
Précédent
28 Fév 1980 — Il y a au TNS une politique de l’écriture théâtrale: une poétique qui se constitue diversement (il n’y a pas…

Il y a au TNS une poli­tique de l’écriture théâ­trale : une poé­tique qui se con­stitue diverse­ment (il n’y a pas un met­teur en scène mai­son, mais au cours des qua­tre années écoulées, cinq, sans compter…

Par Christine Fouché-Friedel
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?